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Full text of "La Cochinchine contemporaine"

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GIFT OF 
HORACE W. CAEPENTIER 







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LA 



GOGHINCHINE GOiNTEMPORAliNE 



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I 

1 

*^ I 



Guadeloupe physique, politique, économique, avec une notice 
historique, par A. BOUINAIS. (Cet ouvrage a obtenu deux récom- 
penses aux congrès de Lyon et de Bordeaux.) — 1 vol. in-18. -2 50 

Carte de la Guadeloupe, par A. BOUINAIS. Une feuille tirée en 
onze couleurs. 3 » 

Le volume et la carte, pris ensemble : 5 francs. 
Guadeloupe physique avec la notice historique. 1 » 



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~J\^ 



BfBLIOTHÈQDB ALGÉRIENNE ET COLONIALE 



LA 



COCHINCHINE 

CONTEMPORAINE 



PAR 



A. COUINAIS, 

CAPITAINE d'infanterie DE MARINE, LICENCIE EN DROIT, 
CHEVALIER DE LA LÉGION d' HONNEUR, OFFICIER d'aCADÉMIE, 



A. PAULUS, 

AORÉGÉ DE l'université, 

PROFESSEUR d'hISTOIRE ET DE GÉOGRAPHIE A L*ÉCOLE TURGOT,- 

OFFICIER d'académie, 

Avec une Carte générale de la Cochinchine, 

réduction de la carte en vingt feuilles de M. le capitaine de frégate Bigrel, 

corrigée d'après les documents les plus récents. 



PARIS 
CHALLAMEL AINE, ÉDITEUR 

LIBRAIRIE ALGÉRIENNE ET COLONIALE 

5, RUE JACOB, BT RUE FURSTENBBRG, 2 
1884 



SQSssy 
^ 7 15.15 



CARPENTIÊR 



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4 



k MONSIEUR LE MÏRB DE VILËRS 

ANCIEN GOUVERNEUR DE LA. GOGHINGHINB FRANÇAISE 



86B244 



PRÉFACE 






La France eut autrefois un magnifique empire 
d'outre-mer, créé par les Colbert^ les Dupleix, les 
La Bourdonnais. Jamais elle n'a oublié le funeste 
traité de Paris qui le lui a enlevé. Tous les gou 
vernements qui se sont succédé ont eu la pensée 
de rendre ù la patrie sa couronne coloniale, La 
politique de recueillement, qui a si bien servi la 
Russie, devint une nécessité pour nous, après la 
guerre de 1870, Elle nous a permis, depuis cette 
époque, de reconstituer notre puissance militaire 
et de développer notre prospérité intérieure. Au- 
jourd'hui, tout en conservant dans nos cœurs le 
souvenir impérissable de nos < chères absentes >, 
nous avons renouvelé nos entreprises lointaines et 



VIII LA. COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

nous cherchons à ouvrir des débouchés à notre 
commerce et à notre industrie. 

L'expédition du Tonkin vient d'attirer l'atten- 
tion sur l'Extrême Orient. Le Parlement a voté 
les crédits proposés par le gouvernement de la 
République pour l'organisation du Protectorat, 
On peut donc, devançant les événements, prévoir 
l'époque prochaine où la vaste péninsule, située 
entre le golfe et le royaume de Siam, le Céleste 
Empire et la mer de Chine sera soumise à nos 
lois. 

L'opinion publique qui s'est intéressée au Ton- 
kin, ne peut rester indifierente à la Cochinchine, 
base des opérations que nous allons poursuivre 
sur le Fleuve Rouge ; il lui importe de savoir 
ce qu'est le Cambodge , cet ancien royaume 
des Khmers, tranquille sous le sceptre de S. M. 
Norodon, notre protégé ; de connaître les eflforts 
qui ont été faits pour explorer le Laos et enrichir 
la science de notions sur les tribus encore à demi 
sauvages qui l'habitent. Les résultats obtenus aux 
bouches du Mékong à la suite de vingt-cinq an- 
nées de domination, pourront, par induction, 
faire conjecturer l'avenir du bassin du Song-Koï. 



PRÉFACE IX 

Nous nous efforçons, dans ce volume, de 
remplir ce programme. Fiers de voir notre 
pays se préoccuper des entreprises coloniales, 
nous sommes heureux de contribuer, par notre 
étude, à faire apprécier une contrée que nous 
aimons. 

Nous nous attacherons spécialement à la Cochin- 
chîne et nous Pétudierons sous le rapport de 
l'histoire et de la géographie. 

Malgré Pattrait qu'offrirait pour nous ce récit, 
nous n^avons pas voulu retracer les annales com- 
plètes de rindo-Chine la tâche eut été bien lourde 
et nous eussions craint de fatiguer l'attention par 
des détails d'érudition pure. Nous nous sommes 
bornés à exposer rapidement les rapports de 
l'Europe avec la Cochinchine depuis le xvi^ siècle. 

La géographie physique et la géographie 
politique ont été, à Saigon , l'objet de nos 
recherches les plus consciencieuses : informations 
prises sur les lieux, documents officiels mis à 
profit, comparaisons avec les colonies anglaises 
de l'Inde, des Straits settlements et de Hong-Kong, 
rien n'a été négligé par nous pour assurer à 
notre travail l'authenticité des renseignements. 



X Li. COCIÏINCHINE CONTEMPORAINE 

Les Excursions et reconnaissances ont été 
scrutées avec soin; nous avons trouvé dans cette 
excellente publication, dont l'initiative est due à 
M, Le Myre de Vilers, une mine précieuse que 
nous avons souvent exploitée. Nos lecteurs en 
apprécieront la richesse. 

Les fonctions de l'un de nous en Cochinchine (1), 
les rapports au Conseil colonial, les procès-verbaux 
de cette assemblée nous ont permis de traiter 
avec l'ampleur qu'elle mérite la géographie 
politique et de donner une idée nette de l'appli- 
cation des décrets qui ont transformé la vie 
publique de notre colonie. 

Nous avons également consulté avec fruit le 
remarquable travail élaboré au Ministère de la 
marine, en vue de l'exposition d'Amsterdam, par 
la direction des colonies (2). 

Si aujourd'hui, plus riches en renseignements 
sur la Cochinchine , nous lui consacrons un vo- 
lume, nous avons pensé néanmoins qu'il convenait 
de donner d'une manière générale l'exposé de la 



(1) M. Bouinais, ancien aide-de-camp de M. Le Myre de Vilers, a 
été, pendant toute Tannée 1882, chef du bureau politique du Gouver- 
nement. 

(2) Notices statistiques sur les colonies françaises. 



PREFACE XI 

question indo-chinoise; nous retraçons donc, à 
grands traits, les origines de notre protectorat au 
Cambodge et de notre intervention au Tonkin. 
Le récit de nos efforts et de nos succès en Indo- 
Chine sera pour tous la démonstration éclatante 
do ce que peut avec de la persévérance, le génie 
national, auquel un préjugé trop facilement 
accepté dénie la puissance colonisatrice. 

Une carte, réduction de la grande carte en 
vingt feuilles du commandant Bigrel, permet do 
suivre facilement la description du pays et les 
opérations militaires de la conquête. 

Notre travail, auquel nous avons consacré tous 
nos soins et qui représente un labeur considéra- 
ble, est caractérisé, à défaut d'autres mérites, 
par la sincérité la plus absolue et nous pouvons 
lui donner pour épigraphe les premiers mots des 
immortels Essais de Montaigne : < C'est icy un 
livre de bonne foy, lecteur, » 



LA. 

COCHINCHINE CONTEMPORAINE 



• ,' ".. * • • . 



LIVRE PREMIER- '* 
HISTOIRE 



CHAPITRE PREMIER 

RAPPORTS DE LA FRANCE ET DE l'iNDO-CHINE 

jusqu'en 1858 



Les rapports de Tlndo-Chine avec TOccident ne 
paraissent pas s'être établis directement dans l'an- 
tiquité. Les connaissances de Ptolémée ne s'éten- 
daient pas aux pays situés au delà du golfe de 
Siam. Au moyen âge, Marco-Polo visita le royaume 
de Ciampa qui comprenait la province annamite du 
Binh-Thuan et l'arrondissement de Baria. Lorsque 
Vasco de Gama eut doublé le cap de Bonne-Espé- 
rance et exploré l'océan Indien, les Portugais s'aven- 
turèrent dans l'océan Pacifique et pénétrèrent jusqu'au 
Japon. Camoëns, revenant de son exil de Macao, fit 

. LA COCHIKCHINE V^ 1 



LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 



naufrage à rembouchure du Mékong, vers 1560, et se 
sauva à la nage, tenant hors de Teauson manuscrit des 
Lusiades (1). Les missions catholiques ne tardèrent 
pas à parcourir Tlndo-Chine pour marcher sur les 
• •:••. traces de fiÛustre jésuite François Xavier. En 1610, 
• '•' la' mission ]âe- Çochinchine fut fondée et en 1650 le 

:\ ::•*!!•• 5^;*^-*^^^J^^*° de Rhodes (2) publiait une carte du 
royaume d'Annam. Les Hollandais et les Anglais 
parurent en Orient lors du déclin de l'empire des 
Portugais ; toutefois ils n'eurent que de rares relations 
avec Hatien et Tourane. Les Français voulurent à leur 
tour participer au commerce et à la navigation dans 
ces mers ; ils fondèrent leurs premiers comptoirs dans 
rinde et pensèrent à prendre pied dans la péninsule 
voisine. Pallu, évêque d'Héhopolis, vicaire apostolique 
du Tonkin, proposa à Golbert, en 1669, de former une 
colonie dans cette province. Louis XIV écrivit au 
# souverain asiatique et nomma Pallu son ambassadeur. 

En 1680, Bonneau-Deslandes, fondateur de Chander- 
nagor, se rendit au Siam ; Tannée suivante Duplessis 
établit un poste au Pégou ; en 1684, la Compagnie 
des Indes envoya au Tonkin Le Chappelier, et cet agent, 
secondé par les missionnaires, obtint Tautorisation de 

(1) Nous souhaitonjj que la France perpétue le souvenir de ce fait 
en érigeant, à rembouchure du Mékong, un monument commémo- 
ratif. Notre gloire littémire noHs fait presque un devoir de donner à 
un peuple avec lequel nous entretenons les plus cordiales relations, 
le témoignage du respect que nous inspire son plus illustre poète. La 
dépense serait minime et nous honorerionB une terre française en fai- 
néant revivre dans pes parages la mémoire du grand et courageux Por- 
tugais. 

(2) Le R. P. Alexandre de Rhodes était né h Avignon, en 1591 ; il 
commença son apostolat à Macao, en 1619. U parcourut la Cochiuchino 
et le Tonkin jusqu'en 1656. 11 revint alors en France, retourna quelques 
années plus tard en Asie et mourut en Perse en 1660. 



RAPPORTS ^E LA. FftA.NCE ET DE LINDO-CHINE 3 

construire des factoreries ; en 1686 , Venet conseilla 
Voccupation du groupe de Poulo-Gondore. Les offres 
de l'aventureux Constance Phaulkon, ministre du roi 
de Siam, décidèrent Louis XIV à traiter avec ce 
monarque. Il obtint la cession de Bangkok et de Mer- 
ghui qui furent occupées par le maréchal-de-camp de 
Forges, à la tête de cinq vaisseaux et d'un régiment 
(18 octobre 1687), Cette entreprise n'eut qu'un succès 
éphémère et, Tannée suivante, après la mort du roi 
siamois et l'assassinat de Constance, nos troupes 
durent évacuer les deux; villes. La guerre contre la 
ligue d'Augsbourg et celle de la succession d'Espagne 
détournèrent de l'Indo-Chine l'attention du gouverne- 
ment français. Toutefois, en 1692, Barthélémy Blot, 
directeur de notre factorerie de Surate, avait renouvelé 
les propositions de Fallu sur le Tonkin. 

Au siècle suivant, en 1721, le commis Renauly 
explora de nouveau Poulo-Condore et se prononça 
contre la prise de possession de cet archipel; en 1737, 
Dumas, gouverneur des Indes, ancien gouverneur de 
Bourbon et de l'île de Franco, présenta à la Compagnie 
un projet d'établissement auTonkin. En 1749, l'inten- 
dant Pierre Poivre alla en Cochinchine et conclut avec 
le roi Vo-Vuong un traité qui nous accordait l'autori- 
sation de fonder un comptoir à Tourane. Le prince 
cochinchinois écrivit à Louis XV une lettre pour solli- 
citer son amitié. En 1752 Dupleix se fit adresser un 
rapport sur le Tonkin par un missionnaire, l'abbé de 
Saint-Phalles, puis il fit offrir des présents auroid'An- 
nam par le vicaire apostolique Bennetat, évêque d'Eu- 
carpie. Malheureusement ce grand homme fut rappelé 
en France, ses successeurs furent vaincus dans la lutte 



4 ■ LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

contre F Angleterre, pendant la guerre de Sept Ans, et 
Ton ne put donner suite au projet, repris en 1755, 
d'occuper Poulo-Condore. Le funeste traité de Paris, 
en 1763, nous enleva nos possessions de Tlnde, nous 
laissant seulement, presque à titre d'aumône, quelques 
débris de la magnifique couronne coloniale dont 
Dupleix avait voulu ceindre le front de la France. 

En 1775, plusieurs de nos nationaux s'unirent pour 
commercer dans l'Indo-Chine; la guerre d'Amérique 
contraria leurs efforts, mais, pendant cette lutte, le 
gouverneur de Chandernagor envoya un navire dans 
la mer de Chine pour renouer nos relations avec le 
Tonkin. 

Somme toute, nos tentatives pour acquérir un poste 
dans TExtrême Orient avaient échoué. Il ne convenait 
pas à la France de demeurer dans un tel état de fai- 
blesse alors que nos rivaux, les Anglais et les Hollan- 
dais, possédaient dans cette contrée de riches empires. 
Notre attention se porta spécialement sur la Basse- 
Cochinchine, où nous fûmes servis par les circons- 
tances. Ce pays avait fait originairement partie du 
royaume Khmer (Cao-men ou Chon-lap) ou cambodgien. 
Vers 1658, il avait été annexé à TAnnam. Or, Fempereur 
Nguyen-linh, plus connu sous le nom de Gia-Long, 
qu'il prit après son couronnement, luttait avec peine 
contre plusieurs compétiteurs; réduit à fuir, il trouva 
un asile près deTévêque français d'Adran, Mgr Pigneau 
de Béhaine. Celui-ci, né à Origny, près de Laon, 
en 1741, était vicaire apostolique de la Cochinchine 
depuis 1771. Il dissuada Gia-Long de recourir à la pro- 
tection des Hollandais de Batavia ou des Anglais de 
Calcutta et il l'engagea à demander notre appui pour 



RAPPORTS DE LA FRANCE ET DE L'iNDO-CHINE 6 

remonter sur le trône ; il espérait ainsi attacher 
TAnnam à la France et au catholicisme par les liens de 
la reconnaissance. Gia-Long accepta, et le prélat partit 
pour TEurope avec le jeune fils du prince. Louis XVI 
régnait alors ; notre marine, relevée par les soins de 
Machault, venait de lutter glorieusement dans la guerre 
de Tindépendance américaine; le roi, qui s'occupait 
avec passion de géographie et rédigeait des instructions 
pourTinfortuné La Pérouse, comprit Timportance d'un 
établissement en Cochinchine. Un traité fut signé à 
Versailles, le 28 novembre 1787, entre les plénipo- 
tentiaires français, le comte de Vergenne et le comte 
de Montmorin d'une part, et les négociateurs annamites, 
le prince royal Canh-Dzué et Pigneau de Béhaine 
d'autre part. Une alliance offensive et défensive fut 
ainsi conclue entre les deux hautes puissances con- 
tractantes. Le roi de France devait envoyer au secours 
de Gia-Long une escadre de 20 bâtiments de guerre, 
cinq régiments européens et deux régiments de troupes 
coloniales. Il devait fournir un subside de 500.000 
piastres en espèces et de 500.000 piastres en matériel 
de guerre. En retour Gia-Long cédait à la France, en 
toute souveraineté, la ville et la baie de Tourane et le 
groupe de Poulo-Gondore ; il accordait la liberté du 
commerce à tous les sujets français, le droit de rési- 
dence à des consuls dans les ports désignés par 
Louis XVI, le droit de faire du bois dans toutes les 
forêts annamites pour la construction et la réparation 
des navires. La liberté du christianisme était pro- 
clamée dans PAnnam. Enfin, dans le cas d'une guerre 
dans rinde, Gia-Long permettait de lever un corps 
de 14.000 hommes dans ses États et s'engageait à 



6 LA CÔOHINCHIKfî' CONTEMPORAINE 

fournir une armée de soixante mille hommes si les pos- 
sessions françaises de Cochinchine étaient attaquées. 

L'évêque d*Adran quitta Versailles et l'exécution du 
traité fut confiée au gouverneur de Tlnde, M. de Con- 
way. Mais la mauvaise volonté de ce fonctionnaire ne 
permit pas de donner suite à ces conventions. La 
Grande-Bretagne s'inquiétait déjà de nos entreprises 
dans TExtrême Orient. « Sans la Révolution fran- 
çaise, dit un historien anglais, on ne sait trop quelles 
conséquences un pareil traité aurait pu avoir pour nos 
possessions dans l'Inde et pour le commerce de notre 
Compagnie avec la Chine. » 

Cependant Pigneau de. Béhaine réussit à fréter à 
Pondichéry deux navires de commerce qui furent 
convoyés jusqu'en Cochinchine par la frégate la 
Méduse. Ces navires portaient quelques officiers (1) 
qui organisèrent la flotte et l'armée, fortifièrent Hué, 

(1) J.-B. Chaig^neau, connu en annamite sous le nom de Nguyen- 
van-thang et sous eelui de Chua-tau-Long (le commandant Long). H 
commanda le Dragon volant. 

De Forçant, mort en 1809, qui ftit appelé Nguyen-van-chan et Chua- 
tau-PhUQg (le commandant Phung). U commanda V Aigle. 

Philippe Vannier ou Le-van-lang. Ce dernier commanda successive- 
ment le navire Bong-thua, puis le Dong-naï et ensuite le Phénix. 

Cet intrépidet ofâciera furent sttco«8iivement rejoints par des com- 
pagnons dignes d'eux : 

Jean-Marie Dayot, chef d'une division navale de deux navires anna 
mites, le Dong-naï et le Princê de Cochinchine. 

Victor Ollivier (Oog Tin), officier du génie, chargé de Torganisation 
des troupes d'infanterie, de l'artillerie, des fortifications. Il mourut le 
22 mars 1799 h Malacca, où il avait été envoyé par Gia-Long pour le 
besoin de sa santé. 

Théodore Le Brun, ingénieur, chargé des fortifications. 

Laurent Barizy, lieutenant-colonel. 

Julien Girard de Tlsle-Sellé, capitaine de vaisseau. 

J.-M. Despiaux, médecin du roi Gia-Long. 

Louis Ouillon, lieutenant de vaisseau. 

Jean Guilloux, lieutenant de vaisseau. 

(Pétrus Ky, Cours d'histoire annamite, t. II, p. 2Z^.) 



RAPPORTS DE LA. FRANCK ET BE L INDO -CHINE / 

Saigon, Mytho et plusieurs autres places» Dayot fut le 
chef de la marine annamite et laissa de nombreux tra- 
vaux sur l'hydrographie de la Cochinchine. Avec le 
concours de no^ compatriotes Gia-Long triompha des 
rebelles et resta paisible possesseur du trône. Jusqu'à 
l'époque de sa mort, le 9 octobre 1798, Mgr de 
Béhaîne demeura le principal conseiller de l'empereur 
qui prononça son oraison funèbre et le fit inhumer un 
grande pompe près de Saigon. Le tombeau de l'illus- 
tre prélat, construit sur les dessins d'un xirtiste fran- 
çais nommé Barthélémy, a toujours été entretenu aux 
frais de l'Etat annamite. Il porte une inscription chi- 
noise gravée en lettres d'or sur une plaque de marbre 
noir. Les armoiries de l'évoque sont peintes à Tinté- 
rieur et sont surmontées d'une couronne de comte, 
titre que lui avait accordé Louis XVL Depuis notre 
conquête, ce tombeau a été déclaré propriété natio- 
nale : la France devait bien ce témoignage de recon- 
naissance posthume à celui de ses flls qui avait essayé 
d'ouvrir la Cochinchine à son influence et à la civili- 
sation. 

Gia-Long fut toujours favorable à nos nationaux : 
en 1804, il refusa à l'Angleterre l'expulsion de 
MM. Vannier et Ghaigneau. Mais à sa mort (25 janvier 
1820), une de ses dernières recommandations à son 
successeur fut la suivante : « Mon flls, aime les Fran- 
çais, sois-leur reconnaissant de ce qu'ils ont fait pour 
nous, mais ne leur permets jamais de mettre le pied 
dans ton empire. » En conséquence, sous les empe- 
reurs Minh-Mang (1820-1841), Thieu-tri (1841-1847) 
et Tu-Duc (depuis 1847), les étrangers furent repous- 
sés systématiquement, et les chrétiens persécutés. 



8 LA €OCHINCHINE CONTEMPORAINE 

Le 15 novembre 1824 MM. Chaigneau (1) et Vannier 
durent quitter l'Annam, 6ù ils n'étaient plus en sûreté. 
Quant aux missionnaires, plusieurs furent mis à mort, 
les Français Gagelin (1833), Cornay (1837), Jaccard et 
Borie-Dumoulin (1838), Delamotte (1839), Schœffler 
(1851) et Bonnard (1855), les Espagnols Ignace Dal- 
gado, Dominique Henarez, Joseph Fernandez (1838), 
Diaz (1857) et Sampredo (1858). La tête des autres 
était mise à prix. 

Cependant la France, même au temps des grandes 
guerres continentales du commencement du siècle, 
n'avait pas entièrement perdu de vue la Cochinchine. 
On connaît des projets, formés pour la création de 
comptoirs, en 1791, 1792, 1797, 1805, 1812. A la paix 
générale, la Restauration, puis le Gouvernement de 
Juillet essayèrent de renouer les relations avec l'An- 
nam. Dans ce but furent envoyés, en 1817, le capitaine 
de Kergariou sur la Cyhèle, en 1825 le capitaine de 
Bougainville sur la Thétis et en 1831 le capitaine La- 
place sur la Favorite. Ces officiers n'eurent aucun 
succès. Les persécutions- contre les missionnaires 
amenèrent plusieurs fois nos vaisseaux sur les côtes 
de la Cochinchine. Aussi, après les exécutions de 1838, 
Minh-Mang parut-il redouter une intervention sérieuse 
de la France et envoya une ambassade de trois man- 
darins au roi Louis-Philippe qui refusa de la recevoir. 
En février 1843, le capitaine Lévêque, commandant la 
corvette ÏHéroïne, mouilla à Tourane et délivra cinq 
prêtres, les PP. Galy, Berneux, Charrier, Miche et 

(1) En 1820, M. Chaigneau avait fait un voyage en France et était 
retourné en Cochinchine avec le titre de consul et de commissaire du 
roi Louis XVUI. " 



RAPPORTS DE LA FRANCE ET DE l'INDO-CHINE - 9 

Duclos; en 1845, le contre-amiral Cécile envoya 
YAlcmène réclamer Mgr Lefebvre, évêque dlsauro- 
polis, qui ne fut délivré qu'en 1847, après Tincendie de 
cinq navires annamites par les capitaines Lapierre et 
Rigault de Genouilly, montant la Gloire et la Victo- 
rieuse (15 avril). ' 

La méfiance systématique, témoignée aux étrangers 
par le gouvernement de Hué, prit, sous l'empereur 
Tu-Duc, un tel caractère d'hostilité qu'il fallut aviser. 
D'ailleurs la France tenait à se créer une colonie dans 
l'Extrême Orient. Dès 1847, le capitaine Rigault de 
Genouilly était allé réclamer l'exécution du traité de 
1787. En 1856, l'empereur Napoléon III chargea M. de 
Montigny.de conclure une convention avec l'Annam. Il 
devait spécifier l'ouverture du pays au commerce fran- 
çais, la liberté religieuse pour les chrétiens, la cession 
de Tourane ou d'une île voisine pour y établir une fac- 
torerie et le droit pour la France d'entretenir un agent 
diplomatique à Hué. M. de Montigny envoya à Tourane 
le vaisseau le Catinat^ commandant Lelieur de Ville- 
sur- Arce. Cet officier dut châtier l'insolence des 
mandarins ; il fit descendre à terre sa compagnie de 
débarquement, attaqua à la baïonnette la garnison an- 
namite, encloua 60 pièces de canon et jeta à la mer 
une grande quantité de poudre. M. de Montigny arriva 
un mois après cette sévère leçon. Il ne put toutefois 
rien obtenir : Tu-Duc, encouragé par la Chine, refusa 
d'entrer en négociations, et, comme nous ne possé- 
dions pas de forces suffisantes pour l'y contraindre, 
nous dûmes nous retirer. Notre retraite fut le signal 
d'une recrudescence dans la persécution contre les 
chrétiens; ce fut alors que les évêques espagnols 



10 LA. COOflriNOHIKK CONTEMPORAINE 

Diaz et San-Pôdro furent exécutés (20 juillet 1857)* Le 
monarque asiatique osait dire, dans son nouvel édit 
de proscription : Les Français aboient comme des 
chiens et fuient comme des chèvres A\ faisait annon- 
cer par ses mandarins que « des barbares d'Europe 
étaient venus avec un navire à feu jusqu'au fort de la 
capitale ; mais qu'ils avaient eu la bonne idée d'en re- 
partir aussitôt, échappant ainsi par une prompte fuite 
au châtiment mérité. » 



CHAPITRE II 

CONQUÊTE DE LA COCHINCHINE 



Ta-Duc nous bravait ouvertement. Notre pres- 
tige dans TExtrême Orient aurait été détruit si nous 
n'avions pas vengé nos protégés les chrétiens. En 
1858, une expédition fut décidée par le gouvernement 
impérial. L'Espagne joignit ses forces aux nôtres, car 
plusieurs de ses nationaux avaient été mis à mort. Le 
vice-amiral Rigault de Genouilly prit le commande- ' 
ment de notre escadre composée de la frégate à voiles 
la Nèmèf^ls^ portant son pavillon, des corvettes à va- 
peur le Phlêgèton, le Primauguet^ des canonnières 
ï Avalanche^ la Dragonne^ la Fusée, la Mib^aille et 
V Alarme, des transports la Meurthe, la Gironde , la 
Dordogne^ la Durance et la Saône. Le corps expé- 
ditionnaire était formé de deux bataillons d'infanterie 
de marine, d'une batterie d'artillerie de la marine et 
de quelques sapeurs du génie, soit 1.500 hommes. Les 
Espagnols avaient fourni l'aviso à vapeur El Gano et 
800 Tagals des îles Philippines. 

Le 31 août, Rigault de Genouilly mouilla dans la 
magnifique baie de Tourane et somma les mandarins 
de lui remettre la ville et les forts dans le délai de 
deux heures. Il ne reçut aucune réponse, bombarda 
la place pendant une demi-heure, éteignit le feu de 



12 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

l'ennemi, jeta à terre ses compagnies de débarque- 
ment et occupa les positions des Annamites dont il 
retourna les ouvrages. 

Le 2 février 1859, Tamiral quitta Tourane à la tête 
d'une division navale formée du Phlégéton, portant 
son pavillon, du Primauguet^ des canonnières T^- 
larme, V Avalanche et la Dragonne, des transports 
mixtes la Durance, la Meurthe et la Saône, de l'aviso 
espagnol El Cano et de quatre navires de commerce. 
Son objectif était l'occupation de Saigon. Le 10, dans 
la matinée, les deux forts qui défendaient le mouillage 
intérieur du cap Saint-Jacques furent détruits. Le H, 
nous remontâmes le Donnai et les obus du Phlégéton 
enflammèrent le fort de Cangio placé sur la route. 
Du 11 au 15 nous enlevâmes et détruisîmes successi- 
vement les forts de Ong-gia, Gha-Ia, Tay-ray et Tang- 
Ki. Le 15, dans la soirée, nous arrivâmes devant 
Saigon. Cette ville était défendue au sud par deux forts 
construits à l'européenne et au nord par la citadelle. 
A peine notre escadre, renforcée du Prégent, fut-elle 
en vue, que les deux forts du sud ouvrirent le feu. 
L'un d'eux fut immédiatement réduit au silence, 
l'autre ne put être attaqué que le lendemain. Tous les 
deux furent enlevés, celui de la rive droite déman- 
telé, celui de la rive gauche occupé pour servir d'ap- 
pui aux bâtiments de transport et de convoi. 

Restait la citadelle de forme quadrangulaire située 
à 800 mètres des forts. Ses faces présentaient cha- 
cune un développement de 475 mètres. Elles étaient 
bordées d'un fossé large et profond; quatre bas- 
tions défendaient les angles et au milieu de chaque 
courtine était une porte qui s'ouvrait sur un pont de 



CONQUÊTE DE LA COCHINCHINE 13 

pierre. La citadelle était masquée de tous côtés par 
des bois, des jardins et des maisons. Le 17, à la suite 
d'une reconnaissance faite par le commandant Jauré- 
guiberry , le chef de bataillon du génie Dupré-Derou- 
lède et le capitaine d'artillerie Lacour, l'escadre bom- 
barda la place qui riposta vigoureusement d'abord, 
mais dont le feu se ralentit] bientôt par suite de la 
justesse de notre tir. Le corps de débarquement fut 
mis à terre et les colonnes d'assaut formées à l'abri 
des maisons. Deux compagnies d'infanterie de marine, 
les compagnies de débarquement du Phlègèton, du 
Primauguet et d'El Cano et les sapeurs du génie 
(capitaine Gallimard) constituèrent une première 
colonne (commandant Martin des Pallières) ; elle 
dut se rapprocher du bastion du S.-E., qui tirait 
encore, fusiller les artilleurs annamites sur leurs 
pièces et tenter l'escalade. Une compagnie de chas- 
seurs espagnols fut] chargée d'appuyer au besoin le 
mouvement de cette colonne. Un bataillon resta en 
réserve à la plage sous le commandement du lieute- 
nant-colonel Reybaud(l). Enfin le corps espagnol, 
commandé parle colonel Lanzarotte et le demi-bataillon 
de gauche des marins, se tinrent prêts à se porter au 
pas de course avec les obusiers sous les murs de la 
place. Le feu des tirailleurs eut un plein succès ; l'en- 
nemi, frappé dans tous les sens, abandonna ses pièces, 
et nos troupes, le sergent Henri des Pallières en tête, 
s'élancèrent à l'assaut. 
Cependant, à notre droite, un gros parti d'ennemis, 



(1) Aujourd'hui général en retraite. Le général Reybaud est le père 
du colonel Reybaud, du 4" régiment, dont Tinfanterie de marine déplore 
la mort prématurée. 



14 hk COOHINCHINE CONTJttMPOKAINE 

plus de l .000 hommes, soutenait la fusillade contre une 
de nos compagnies. Oh chargea le colonel Lanzarotte 
dé le rejeter au delà du bras de rivière qui longe la 
face nord du fleuve. Ce mouvement fut bien et rapi- 
dement exécuté. A dix heures, tout était terminé. 
Dans l'après-midi les compagnies de débarquement 
rallièrent leurs bâtiments, tandis que toutes les trou- 
pes, françaises et espagnoles, occupèrent les vastes 
casernements de la citadelle. La prise de Saigon nous 
rendait maîtres d'un matériel considérable ; 200 bou- 
ches à feu en 'fer ou en bronze, une corvette, huit 
jonques de guerre encore sur les chantiers, 20.000 sa- 
bres, lances, fusils et pistolets, 85.000 kilogrammes 
de poudre, d'énormes quantités de cartouches, de 
fusées, de projectiles, de plomb en saumon, des équi- 
pements militaires, du riz pour nourrir sept ou huit 
mille hommes pendant une année, une caisse renfer- 
mant 130.000 francs (!)• Le capitaine de frégate Jauré- 
guiberry fut nommé commandant de la place. 

En avril et en mai Tamiral de Genouilly continua ses 
opérations offensives. Retourné à Tourane il défit les 
Annamites et enleva le camp retranché de Kien-San, 
qui commande la route de Hué (7 et 8 mai). 

La guerre d'Italie et l'expédition de Chine firent 
abandonner momentanément la conquête de la Basse- 
Cochinchine. 

Le 1" novembre 1859, l'amiral de Genouilly, rap- 
pelé en France sur sa demande, fut remplacé par le 
contre-amiral Page .'Notre faible effectif nous força à 
évacuer Tourane le 23 mars 1860 pour nous con- 

(1) Le récit de la prise de Saigon est le rapport abrégé de Taruiral. 



CONQUÊTE DE LA GOCHINCHINE 15 

centrer à Saigon. L'amiral Page, envoyé peu après en 
Chine, laissa à Saigon une garnison de 800 hommes, 
dont 200 Espagnols et une petite flottille de deux cor- 
vettes et de quatre avisos. Le commandement fut 
remis au capitaine de vaisseau d'Ariès, secondé par 
le colonel espagnol Palanca Guttierez. 

Le commandant d'Ariès s'établit solidement à Saigon 
et à Cholon et occupa entre ces doux villes un front de 
sept kilomètres formé par des travaux de campagne 
armés de canons rayés de 30 et d'obusiers de 80. 
Notre ligne de défense s'appuyait à notre droite sur le 
Fort neuf construit sur l'emplacement de l'ancienne 
citadelle qu'on avait fait sauter, car on ne pouvait la 
défendre avec le peu de troupes dont nous disposions, 
et passait par la pagode Barbet, la pagode des Mares, 
celle des Clochetons et celle de Caï-Maï. Cette der- 
nière, située à notre gauche, protégeait Cholon et 
nous assurait la possession de cet important marché 
de riz« 

L'ennemi ne restait pas inactif. Profitant do notre fai- 
blesse numérique, il se fortifia dans la plaine des Tom- 
beaux, protégé sur sa gauche par l'arroyo de TAva- 
lanche, et construisit à quatre kilomètres au nord de 
Saigon des lignes de circonvallation, dites lignes de 
Kp-Hoa, Elles s'étendaient sur une longueur de 12 à 
16 kilomètres et étaient constituées par un retranche- 
ment principal de forme quadrangulaire soutenant des 
redoutes et des tranchées précédées de nombreuses dé- 
fenses accessoires. Partout où existait un passage s'éle- 
vait un retranchement ennemi. Les Annamites avaient 
reconstitué ainsi leur position militaire ; ils dominaient 
les routes du Cambodge, de Mytho, de Hué et le cours 



16 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

supérieur du Donnai*. Ils bloquèrent notre petite gar- 
nison au point que celle-ci resta six mois sans nou- 
velles de Textérieur et ne put recevoir que deux fois 
des secours, d'abord une compagnie d'infanterie de 
marine envoyée de Canton et ensuite un détachement 
de 100 fusiliers-marins débarqué du Wéser. Les 
Annamites tentèrent même une attaque de vive force. 
Ils firent des travaux d'approche contre la redoute des 
Clochetons ; ils voulaient ainsi rompre nos lignes, 
nous contraindre à l'abandon de la redoute de Caï-Maï 
et de la ville de Cholon. Dans la nuit du 3 au 4 juillet, 
2 à 3.000 de leurs meilleurs soldats s'élancèrent sur la 
pagode défendue par 100 Espagnols, commandés par 
le capitaine Hernandez, et 60 marins français sous 
les ordres des enseignes Narac et Gervais. Ils fu- 
rent repoussés et n'osèrent plus nous assaillir, mais 
ils rapprochèrent encore leurs lignes de nos posi- 
tions. 

La fin de la campagne de Chine permit de reprendre 
les hostilités avec vigueur. Le vice-amiral Charner les 
recommença avec une division navale et des troupes 
revenues de Chine. Le corps expéditionnaire était fort 
de 3 à 4i000 hommes. Le 2° chasseurs à pied, des 
compagnies des 2% 3^ et 4^ d'infanterie de marine, des 
compagnies de débarquement, 230 Espagnols et une 
compagnie indigène formaient l'infanterie. L'artillerie 
était fournie par la marine et par une batterie et demie 
du 14° régiment. Le service du génie était assuré par 
un détachement de sapeurs et par une compagnie de 
matelots, dits marins abordeurs. Quelques chasseurs 
d'Afrique composaient l'escorte de l'état-major et con- 
couraient au service d'exploration ; 800 coolies chinois 



CONQUÊTE DE LA COCHINCHINE 17 

étaient employés avec le convoi. Le chef d'état-major 
général était le capitaine de vaisseau de Ladébat, le 
. chef d'état-major des troupes, le chef d'escadron 
d'état-major de Cools. Le général de Vassoigne com- 
mandait la brigade d'infanterie, le colonel Palanca les 
Espagnols, le lieutenant-colonel Crouzat l'artillerie et 
le commandant AUizé de Matignîcourt le génie. 

La division navale <îomprenait deux frégates, V Im- 
pératrice Eugénie portant le pavillon de l'amiral 
Gharner, la Renommée portant celui de l'amiral Page, 
trois corvettes à vapeur, quatre grandes canonnières 
et trois avisos. 

L'amiral Gharner arriva à Saigon le 7 février 1861. 
Il reconnut inmiédiatement la plaine de Ki-Hoa avec 
les commandants de l'artillerie et du génie et arrêta 
son plan de campagne. « D'un côté, la flottille, remon- 
tant le Donnai', culbutera les obstacles accumulés par 
l'ennemi, détruira les barrages, réduira les forts et 
dominera le cours supérieur du fleuve. Venant ensuite 
et regardant le front et le flanc droit de Tennemi, la 
ligne des pagodes, munie d'une puissante artillerie, 
appuyée sur l'ouvrage neuf et sur une ceinture de na- 
vires de guerre mouillés devant Saigon, maintiendra 
l'ennemi dans l'impuissance. Enfin l'armée expédition- 
naire, partant de Gaï-Maï qui devient sa base d'opéra- 
tions, rompra en un premier point les lignes anna- 
mites, continuera sa route hors de portée de l'artille- 
rie ennemie, viendra prendre à revers l'ouvrage entier 
de Ki-Hoa, et, se rapprochant du Donnai* et de l'action 
de la flottille, fermera presque complètement l'étau qui 
doit écraser l'ennemi. Alors l'armée annamite, séparée 
de son magasin de Tong-Kéou, enserrée dans un 

LA COCHINCHINE 2 



18 LA. COCHlNCttlNÊ CONTEMPORAINE 

cercle de fer, n'aura d'autre alternative, dans une lutte 
décisive, que de repousser le choc ou d'être en un seul 
coup écrasée et dispersée (1). » 

Les troupes franco-espagnoles, réunies dans la ville 
chinoise, près de la pagode de Caï-Maï, qui formait 
l'extrémité gauche de notre ligne de défense, débou- 
chent dans la plaine au point du jour. L'artillerie pré- 
pare l'attaque soutenue par nos batteries de position 
de la ligne des pagodes, et par le feu des vaisseaux 
ancrés dans la rivière de Saigon. Deux colonnes d'as- 
saut s'avancent ; celle de droite (commandant du génie 
AUizé de Matignicourt), formée des chasseurs à pied, 
de rinfanterie de marine, de Tinfanterie espagnole et 
des sapeurs du génie ; celle de gauche (capitaine de 
frégate Desvaux, capitaine du génie Gallimard), com- 
posée des compagnies de débarquement de la flotte. 
Elles pénètrent en même temps dans l'ouvrage et 
refoulent l'ennemi. Nous perdons cinq tués et trente 
blessés, parmi lesquels le général de Vassoigne, le 
colonel espagnol Palanca Guttierez, Taspirant Lesèble 
et l'adjudant Joly. Le sous-lieutenant du génie Thé- 
nard et l'enseigne Berger franchirent les premiers la 
ligne ennemie, l'un à Tattaque de droite, l'autre à 
l'attaque de gauche. Les positions enlevées furent 
remises à la garde d'une compagnie d'infanterie de 
marine. 

Le lendemain l'armée s'établit devant la face sep- 
tentrionale du camp annamite, occupé par plus de 
vingt mille hommes. L'amiral Charnerprit, de sa per- 
sonne, le commandement des troupes pour remplacer 
le général de Vassoigne empêché par sa blessure. 

(1) Fallu, Expédition de Cochinchine, p. 42. 



CONQUÊTE DE LA COCHÎNCHiNfi 19 

L'artillerie (lieutenant-colonel Crouzat) était déployée 
au centre, vis-à-vis des positions ennemies qui sem- 
blaient les plus fortes et les mieux armées; l'aile 
droite (capitaine de vaisseau de Lapelin) formée des 
troupes espagnoles et du corps des marins de débar- 
quement ; Taile gauche, du génie, de Tinfanterie de 
marine et du 2""" chasseurs à pied ; la cavalerie éclai- 
rait au loin la gauche de Tennemi. La réserve se com- 
posait des compagnies qui, la veille, avaient marché 
en tête des colonnes. 

Les retranchements des Annamites étaient formi- 
dables .Des défenses accessoires précédaient Tescarpe : 
c'étaient des palissades, puis six lignes de trous de 
loup, profonds de cinq pieds^ dissimulés par de légers 
clayonnages sur lesquels Therbe avait poussé, garnis 
de fers de lance ou de pieux: très pointus ; après les 
trous de loup venaient sept rangées de petits piquets, 
deux larges fossés garnis de bambous pointus et rem- 
plis de trois pieds d'une eau vaseuse. Enfin s'élevait 
l'escarpe en hérisson, haute de 15 pieds au-dessus du 
fossé, surmontée d'une rangée de chevaux de frise 
très solides. Les branchages accumulés sur ce dernier 
obstacle étaient, à dessein, peu profondément fichés 
en terre ; on ne pouvait s'en servir pour l'escalade. 
Tous les ouvrages étaient, pour la plupart, cachés 
derrière les arbres et se révélaient seulement par le 
sommet des miradors (1). 

Une section d'obusiers de montagne, portée à Tex- 
trême droite, répondit d'abord au feu de l'ennemi et 
nos tirailleurs s'avancèrent pendant que le reste de 

(1) Postes de veille, d'où Ton signale les nouvelles, le jour avec des 
pavillons, la nuit avec des feux. 



20 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

rartillerie commençait , à partir de 1 .000 mètres 
environ, mi feu des plus vifs et des mieux dirigés, en 
avançant au trot par batterie. 

Le tir de l'ennemi, d'abord très violent, diminua 
d'intensité, lorsque nos canons, parvenus dans leur 
mouvemeht, à 250 mètres de la contrescarpe, firent 
pleuvoir une grêle de mitraille sur le. haut des para- 
pets ; les colonnes d'attaque qui, préparées à l'avance, 
attendaient le signal, s élancèrent avec un entrain 
remarquable. A droite, la colonne d'assaut, soutenue 
parle feu de la section d'obusiers de montagne, pé- 
nétra dans la place. Des trois premiers assaillants, 
l'un, matelot de la Renommée, fut tué, les deux autres 
blessés. Au centre, le commandant dii génie de Mati- 
gnicourt, avec ses sapeurs et trois compagnies d'in- 
fanterie de marine, abordait un fort en relief assez 
élevé dont les feux flanquaient d'une manière dange- 
reuse le saillant Sud-Ouest attaqué par les marins. A 
gauche une colonne des 3^ et 4*^ régiments d'infanterie 
de marine empruntée à la réserve et la compagnie 
indigène, se jetaient sur le saillant voisin. L'ennemi 
chassé abandonna sa première ligne, se retira sur un 
ouvrage intérieur, le fort du Mandarin. Il fallut hvrer 
un second assaut, en partant d'un point entièrement 
découvert. Les Annamites se pressaient derrière le 
parapet, repoussaient les échelles à coups de lance et 
de hallebarde, jetaient des pots à feu et faisaient 
éclater par toutes les meurtrières une mousqueterie 
des plus vives. 

L'envoi de nouvelles troupes de soutien devint né- 
cessaire. L'amiral Charner fit renforcer la colonne de 
droite par des compagnies de marins et par les troupes 



CONQUÊTE DE LA COCHINCHINE 21 

espagnoles, la colonne de gauche par deux compa- 
gnies de chasseurs à pied. Enfin la porte de la cour- 
tine du fort du Mandarin fut enfoncée à coups de 
hache par quelques matelots conduits par le lieute- 
nant de vaisseau Jaurès, deuxième aide-de-camp de 
l'amiral (colonne de droite), pendant que la colonne du 
centre, maîtresse de l'ouvrage qu'elle avait attaqué, 
profitait du commandement dont il jouissait pour faire 
pleuvoir une grêle de balles sur l'ennemi. La colonne 
de gauche, pénétrant dans le même fort par un autre 
point, acheva de nous assurer la victoire. Les Anna- 
mites prirent la fuite : ils avaient perdu plus de 
1.000 hommes tués ou blessés. La plus grande partie 
de leurs troupes se dispersa et le général en chef 
Nguyen-tri-phuong, blessé au bras, se retira à Bien- 
hoa. Nos pertes étaient de 225 hommes hors de com- 
bat dont 12 tués. Parmi ces derniers se trouvaient les 
heutenants de vaisseau de Foucault et Rodellec-Dupor- 
zic, l'enseigne Berger, les aspirants Noël et Frostin.Le 
lieutenant-colonel Testard, de l'infanterie de marine, 
frappé à la tête et à l'épaule, l'enseigne Johaneau- 
Lareynière, les Espagnols Juan Laviseruz et Barnabe 
Fovella moururent des suites de leurs blessures. 
Lorsque Lareynière tomba, plusieurs de ses amis s'ap- 
prochèrent pour lui offrir du secours. Sa réponse fut 
héroïque, digne de celle de Walhubert 'à Austerlitz : 
« Retourne à ton poste, dit-il à l'un d'eux, et écris chez 
moi que je suis mort bravement. » 

La prise des Hgnes de Ki-hoa fut suivie de la con- 
quête deTong-Keou, Oc-mon, Rach-tra etTrang-Bang. 
Pendant ce temps l'amiral Page remontait le Donnai', 
détruisait les estacades et les forts et dispersait une 



33 hk OOCHINOHINE CONTEMPOBMNE 

quinzaine de mille hommes qui en défendaient le cours , 
150 canons de tous les calibres, 2,000 fusils à pierre 
provenant de notre manufacture de Saint-Etienne, 
2 millions de kilogrammes de poudre, de nombreux 
projectiles, boulets et obus, tombèrent entre nos 
mains, Saigon était délivrée et la province de Gia-dinh 
conquise. « L'armée expéditionnaire, dans l'espace de 
quinze jours, avait livré cinq combats, fourni douze 
reconnaissances, marché sous un ciel d'airain, malgré 
des influences meurtrières, vécu de biscuit, bu de 
l'eau souvent gâtée, veillé la nuit presque toujours, à 
cause des piqûres empoisonnées des moustiques et 
des fourmis de feu (1). » 

Les Annamites s'étaient retranchés à Mytho, place 
fortifiée à l'européenne, commandant le Mékong et les 
cours d'eau de la Basse-Cochinchine, Les opérations 
militaires recommencèrent le 27 mars. Le corps expé- 
ditionnaire, placé d'abord sous le commandement du 
capitaine de frégate Bourdais, puis du capitaine de 
vaisseau Le Couriault de Quilio, longea l'arroyo de la 
Poste qui débouche dans le Cambodge, près de la 
ville de Mytho et détruisit les forts pour ouvrir le 
passage à nos canonnières, pendant que l'amiral Page 
essayait de remonter le Mékong. Le commandant Bour- 
dais fut tué par un boulet pendant cette marche dif- 
ficile, rendue 'plus pénible encore par le choléra, dont 
mourut le chef de bataillon du génie de Matignicourt. 
Cependant la flottille du contre-amiral Page avait 
trouvé un passage dans le Mékong; elle arriva le 
12 avril devant Mytho que l'enneini évacua. La saison 
des pluies commençait alors ; nos troupes furent en- 

(1) PftUu, Expédition de Cochinchine, p. Ul, 



CONQUÊTE DE LA COCHINCHINE 23 

r 

voyées dans leurs quartiers d'hiver. Le 2* bataillon du 
101' de ligne, embarqué le 31 mars à Shang-Haï, 
arriva le 21 avril à Saigon. Trois compagnies furent 
réparties dans deux postes et contribuèrent à la sur* 
veillance des parties conquises, les trois autres res- 
tèrent jusqu'à nouvel ordre à Saigon. 

Le 29 novembre, l'amiral Charner partit pour la 
France et remit le commandement au contre-amiral 
Bonard. Celui-ci attaqua la province de Bien-boa au 
nord de Saigon; le 16 décembre 1861, à la suite de 
reconnaissances faites par lo chef d'escadron d'état- 
major de Foucault, il détruisit le camp de Mi-boa, 
établi à trois lieues seulement de Saigon dans le but 
de couvrir Bien-hoa. Le corps expéditionnaire était 
composé des chasseurs à pied, de trois compagnies 
du 101« de ligne, de l'infanterie de marine, des com- 
pagnies de débarquement et d'une petite flottille for- 
mée de la Renommée^ de V Alarme et de VOndine. 
L'amiral attaqua de front le plateau de Mi-boa tandis 
que le commandant Comte (1), avec les chasseurs, 
tourna la droite de l'ennemi. L'affaire, commencée à 
5 heures du matin, était terminée à huit heures. 

On put alors attaquer Bien-hoa, dont la citadelle, 
aujourd'hui détruite, avait été construite vers 1789, 
sur les plans du colonel Ollivier. C'était un carré de 
300 mètres de côté, présentant, au milieu de chaque 
face, une partie circulaire saillante, destinée à flanquer 
les angles de l'ouvrage. L'escarpe en maçonnerie, de 
4 mètres de hauteur, était précédée d'un fossé de 
2 mètres de profondeur et de 13 mètres de largeur. 
Le fort était armé de canons de fonte ou de fer et de 

(1) Aujourd'hui général de brigade. 



24 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

pieiriers. La prise de la citadelle mit entre nos mains 
quinze jonques royales, dont dix de deux cents ton- 
neaux et 48 canons. Le 29 décembre, le 2® bataillon 
du 101® de ligne rentra à Saigon d'où il partit dans les 
premiers jours de 1862 pour retourner en France où 
il fut licencié (1). 

Après la bataille de Bien-Hoa, Tamiral Bonard se 
dirigea par mer avec les compagnies de débarque- 
ment et un détachement de troupes espagnoles sur 
la route de Hué, à la montagne de Baria, où les forces 
annamites essayaient de se reconstituer. L'ennemi fut 
complètement mis en déroute. Une lettre trouvée dans 
le camp de Baria informait les mandarins que des 
approvisionnements destinés à leur armée étaient réu- 
nis à Phauri, port du Binh-thuan. L'amiral envoya 
aussitôt l'aviso Norzagaray^ commandé par le lieute- 
nant de vaisseau Lespès (2), qui surprit vingt-cinq 
jonques chargées, les brûla ou les coula à fond, car il 
n'avait pas les moyens de les ramener. 

Pendant l'expédition de Baria, un certain Fou-Kao, 
bandit payé par la cour de Hué pour ravager la pro- 
vince de Mytho, très redouté des indigènes, tomba 
entre les mains d'un détachement de soixante hommes 
envoyé par le commandant Desvaux et fut pendu à 
Mytho. Son exécution rendit le calme à la province. 

Tranquille désormais pour le nord de notre nouvelle 
possession , l'amiral Bonard se tourna vers le sud 

(1) Nous devons les renseignements sur la campagne du 101* de ligne 
à M. le colonel de ce régiment. Nous le prions d*agréer ici nos meil- 
leurs remerciements. Nous remercions également le 2,^* chasseurs qui 
a bien voulu nous confier Thistorique du bataillon. 

(2) Aujourd'hui contre-amiral, chef d*état-major du ministre de la 
marine. 



CONQUÊTE DE LA COCHINCHINE 25 

contre Vinh-Long, forteresse située sur le Mékong, 
défendue au nord par une île marécageuse imprati- 
cable, et au sud par huit ouvrages précédés de dé- 
fenses accessoires et protégeant des barrages jetés 
dans le fleuve. Le 20 mars l'amiral se présenta devant 
la ville avec une flottille de 2 navires et de 9 canon- 
nières montée par un millier d'hommes ; dans la soirée 
le corps de débarquement (lieutenant-colonel Reboul) 
mit pied à terre et le 23 entra dans la place après un 
brillant combat auquel prit part la flottille qui couvrit 
d'obus les positions de l'ennemi. Soixante-huit pièces 
de canon, sept miUe mètres cubes de riz, une fonderie 
de canons, du salpêtre, de la poudre en quantité, des 
projectiles tombèrent entre nos mains. Une expédi- 
tion fut dirigée sur My qui, par le colonel espagnol Pa- 
lanca Guttierez, de concert avec le commandant Des- 
vaiix. Les Annamites furent taillés en pièces. 

La rivière de Hué qui portait le riz dans la capitale 
de l'Annam fut aussi bloquée par le Forbin, l'empe- 
reur Tu-Duc demanda la paix, un traité fut signé le 5 juin 
1862 au camp des Lettrés (1), à Saigon, par le contre- 
amiral Bonard au nom de la France, par le colonel 
Palanca au nom de la reine d'Espagne, par Phan- 
Than-Giang ministre des rites et Lam-Gien-Thiep, mi- 
nistre de la guerre au nom de l'Annam. Tu-Duc cédait 
à l'empereur Napoléon III les trois provinces de 
Saigon, de Bien-Hoa et de Mytho, et les îles de Poulo- 
Condore en toute propriété et souveraineté ; il ouvrait 
au commerce les trois ports de Tourane, Balat et 
Quangan, et payait à la France et à l'Espagne ime 
indemnité de guerre de quatre millions de piastres 

(1) A servi de caserne à l'infanterie de marine pendant 18 ans. 



36 hk COCHINCHINE COXTEMPORillNE 

mexicaines (vingt millions de fr.). Il s'engageait à 
n'entretenir dans les trois provinces occidentales de la 
Basse-Gochinchine, qui demeuraient en son pouvoir, 
qu'un contingent de troupes fixé par la France et accor- 
dait enfin aux missionnaires et aux chrétiens indigènes 
la liberté du culte dans tout l'Empire. Ce traité fut 
promulgué en France par le décret du 15 juillet 1863. 
Cependant cet acte était à peine signé que Tu-Duo 
s'appliquait à Tôluder de toute manière ; la persécution 
contre les chrétiens se continuait en Cochinchine et au 
Tonkin, par des moyens détournés dans la première 
de ces provinces, ouvertement dans la seconde ; l'ac- 
cès des trois ports spécifiés était toujours interdit au 
commerce et le monarque annamite, par ses menées 
occultes, excitait à la révolte ses anciens sujets des 
provinces cédées à la France, et l'insurrection y était 
générale en décembre 1862. Elle était dirigée par le 
mandarin Quan-Dinh. Les officiers chargés du com- 
mandement des diff'érentes places, le commandant 
Coquet à Baria, le colonel Loubère à Bien-Hoa, le 
capitaine Thouroude à Rach-Tra, le capitaine de fré- 
gate de Maudujt du Plessix tinrent bravement tête à 
l'orage. Néanmoins Tamiral Bonard fut obligé de 
demander des renforts à Manille et à la station navale 
des mers de Chine commandée par l'amiral Jaurès, 
Les compagnies*d6 débarquement de l'escadre, une 
partie du bataillon de tirailleurs algériens qui tenait 
garnison à Shang-Haï et huit cents Tagals envoyés par 
l'Espagne permirent au général Chaumont et au colo- 
nel Palanca de prendre l'offensive sur terre pendant 
que le contre-amiral Jaurès bloquait les cours d'eau et 
pénétrait dans les arroyos. Avec ces forces l'amiral 



CONQUÊTE DE J^k CÛCHINOHINE 27 

Bonard s'empara de Vinh-Loï, de Gocong et de Traïca 
(25 février 1863). Malheureusement le chef de la 
révolte Quan-Dinh put s'échapper, 

L'insurrectiou domptée, Tamiral Bonard et le colonel 
Palanca se rendirent à Hué pour la ratification du 
traité qui eut lieu le 14 avril et ils furent reçus le 16 en 
audience solennelle par Tu-Duc. Les troupes espa- 
gnoles quittèrent alors la colonie où elles étaient res- 
tées à nos côtés pendant cinq années, déployant la 
plus grande bravoure et se montrant dignes héritières 
de la gloire militaire de leur patrie. Les descendants 
des combattants de Rocroi et de Saragosse, luttant 
cette fois pour la même cause, avaient appris à s'esti- 
mer. Puisse la fraternité d'armes, née dans ces con- 
trées lointaines, réunir toujours deux armées aussi 
braves et deux peuples pour lesquels, d'après le mot 
de Louis XIV, les Pyrénées ne doivent plus exister ! 

Néanmoins l'Annam ne désespérait pas de nous faire 
abandonner notre conquête et, dans ce but, il envoya 
à Paris une ambassade dirigée par Phan-than-Gian, 
L'envoyé du roi devait demander la rétrocession des 
trois provinces orientales moyennant une indemnité 
pécuniaire. Le plénipotentiaire s'embarqua le 16 juil- 
let. En même temps partit le 2' bataillon de chasseurs 
à pied ; en Chine et en Cochinchine il avait su se rendre 
digne de la gloire mihtaire de ses aînés en Afrique 
et en Grimée, 

En France, les avis étaient très partagés sur la 
convenance de garder notre nouvelle colonie. L'opi- 
nion s'inquiétait des expéditions lointaines.' On repré- 
sentait notre acquisition comme difficile à garder et 
onéreuse pour le budget. Les adversaires de la Cochin- 



28 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

chine eurent assez d'influence pour qu'un nouveau 
traité changeât Toccupation en protectorat et ne nous 
laissât que quelques places, Saigon, Mytho, Thu-dau- 
mot et Cholon, avec des routes militaires pour arriver 
à ces villes. Fort heureusement que des personnages 
compétents, le marquis de Chasseloup-Laubat, minis- 
tre de la marine, M. Duruy, ministre de Tlnstruction 
publique, l'amiral Rigault de Genouilly, le sénateur 
baron Brenier, et, dans l'opposition, MM. Thiers et 
Lambrecht eurent assez d'influence pour sauver notre 
colonie naissante. Napoléon III, qui, personnellement, 
répugnait à la rétrocession, envoya un contre-ordre 
et nous gardâmes la Cochinchine. 

D'ailleurs, la cour de Hué se montrait toujours incor- 
rigible dans sa mauvaise foi, dans sa politique tor- 
tueuse, dans son art de créer des difficultés. Ayant 
échoué dans sa tentative pour obtenir la rétrocession 
des provinces conquises, elle mit tout en œuvre pour 
nous en rendre l'occupation difficile et onéreuse ; elle 
espérait que, lassés de sacrifices, nous quitterions 
enfin le pays. Les mandarins des trois provinces de 
l'ouest, restées sous la domination de Tu-Duc, exci- 
taient sans cesse des révoltes partielles sur la rive 
gauche du Mékong et au Cambodge devenu notre 
protégé par le traité du 11 août 1863. Le grand man- 
darin Phan-than-gian , gouverneur général des pro- 
vinces indigènes, depuis son retour de son ambassade 
en France, s'épuisait en efforts infructueux, d'une part 
pour convaincre son gouvernement de l'inutilité de ces 
tentatives misérables et d'autre part pour encourager 
indirectement, par les ordres de Tu-Duc, ces mêmes 
tentatives. Rien, d'ailleurs, n'était plus facile que de 



CONQUÊTE DE LA COOHINCHINE 29 

fomenter une révolte jusqu'en 1879, date de la sup- 
pression du servage en Cochinchine. Les mandarins 
royaux donnaient à des bandits des brevets (bang-cap) 
de général, de colonel, de capitaine. Une bande se 
formait et terrorisait la population par ses violences. 
Au moment de la récolte, elle s'assemblait la nuit, 
faisait irruption dans un village, arrêtait les notables, 
battait le gong et réunissait les habitants. Ceux-ci, 
sous Tempire de la crainte, prenaient les armes et 
marchaient sur le village voisin, pillant les propriétés 
des partisans de notre domination. La révolte se pro- 
pageait si le chef réussissait, par un coup de main 
hardi, à surprendre un poste isolé. Les répressions 
locales furent malheureusement inefficaces jusqu'en 
1867, car les rebelles dispersés par nos troupes se 
réfugiaient dans les contrées encore soumises à Tu- 
Duc, le véritable instigateur de tous ces troubles. 

Les intrigues du monarque annamite finirent par 
être châtiées. La sédition qu'il excitait au Cambodge, 
contre notre protégé Norodon, et le mouvement insur- 
rectionnel qu'il fomentait dans le nord de notre éta- 
bhssement, furent réprimés vigoureusement par le 
colonel Reboul, le lieutenant-colonel Marchaisse et les 
commandants Alleyron, Brière de l'Isle (1) et Domange. 

L'amiral de La Grandière avait souvent représenté 
que notre colonie manquait de frontières naturelles, 
que les provinces occidentales, restées annamites, 
étaient des foyers de troubles. Les derniers événe- 
ments le prouvaient jusqu'à l'évidence. L'amiral fut 
autorisé à réunir ces provinces à nos possessions. 
L'expédition fut organisée dans le plus grand secret 

(1) Aujourd'hui généraux d'infanterie de marine. 



30 LA COCrtlNOHINE CONTEMPORAINE 

et, du 20 au 24 juin 1867, nos troupes occupèrent sans 
coup férir Vinh-Long, Sadec, GhaudocetHatien. Phan- 
than-gian donna Tordre aux gouverneurs de faire leur 
soumission pour éviter une inutile effusion de sang et, 
refusant les offres généreuses deFamiral La Grandière, 
il s'empoisonna, noble victime de la politique caute- 
leuse du roi qu'il avait été impuissant à conjurer (1). 

(1) Phanh-Than-Gian était le fils d'un employé inférieur deTadminis- 
tration. Son père, ayant encouru la disgrâce de ses chefs, fut condamné à 
la peine du travail et, par conséquent, assujetti [i des corvées pénibles 
au cheMieu delà province. Phanh-Thaû-Gian, qui n'avait pourtant que 
douze ans, ne voulut point quitter son père ; il l'accompagna partout, 
partageant ses souffrances et l'aidant dans ses travaux. Sa piété filiale 
fut bientôt remarquée, car» chez les Annamites, c'est la plus honorée 
de toutes les vertus. Les mandarins de la province le firent appeler, 
l'interrogèrent, furent frappés de son intelligence précoce. Il reçut 
Tordre de suivre le cour» du directeur de la province, avec Tespoir de 
voir adoucir la peine de son père. L'enfant promit ce qu'on voulut et tint 
parole : quelques années plus tard, il passait brillamment des examens 
qui correspondent îi peu près en France h ceux de licencié es lettres 
et se mettait en route pour aller prendre son grade de docteur k Hué. 

Jusqu'alors la Basse -Cochinchine n'avait pas produit de docteur. Les 
compositions de Phanh-Than-Gian furent si remarquables que le roi, 
les ayant lues, voulut l'interroger lui-même. Minh-Mang, satisfait de 
ses réponses, lui donna emploi auprès de sa personne. Le jeune docteur 
s'éleva rapidement au deuxième degré du mandarinat ; il fut ensuite 
nommé vice-censeur. Fidèle observateur de la doctrine de Confucius, il 
faisait de respectueuses observations au roi' toutes les fois qu'il pouvait 
croire k une erreur de S. M. Minh-Mang, en véritable souverain des- 
potique, se croyait infaillible. Notre docteur, que le souci des intérêts 
de la couronne compromettait trop souvent, après avoir été, k plusieurs 
reprises, puni de sa franchise, fut enfin dégradé de ses titres et privé 
de ses dignités, puis incorporé dans les corps d'avant-garde, guerroyant 
alors au Quang-Nara. 

Phauh-Than-Gian se soumit à la peine qui le frappait, avec une 
grandeur d'âme peu commune. Vêtu en simple soldat, il marchait au 
premier rang, donnant k tous l'exemple du courage et de la discipline. 
Il devint bientôt un objet d'admiration pour les chefs et de respect pour 
l'armée. Le roi, revenu de son injuste colère, le rappela auprès de lui, 
et, sous les successeurs de Minh-Mang, il fut élevé aux plus hautes 
charges de l'Etat... 

C'était, quand nous Tavons connu^ un beau vieillard, plein d*impo- 



CONQUÊTE DE LA COCHINCHINE 31 

Depuis cette époque, à part la prise de Rachgia en 
1868 et la révolte de 1872, dans lesquelles coula le sang 
français, il n'y eut que des insurrections locales, se 
produisant presque chaque année à la suite de Tenlè- 
vement des récoltes. Elles ont été domptées par les 
milices indigènes, et la Cochinchine. accepte de fort 
bonne grâce notre domination. Nous n^ avons pas eu, 
comme en Algérie, à combattre des révoltes pour Tin- 
dépendance, rendues plus redoutables encore par des 
explosions de fanatisme religieux ; le bouddhiste n'a 
pas, comme le musulman, horreur du chrétien; jamais 
il ne lui donne un surnom injurieux, comme celui de 
giaour (chien), dont les Arabes sont si prodigues. 

La guerre de 1870 fut annoncée le 6 août au gou- 
verneur, M. Tamiral de Cornulier-Lucinière. Trois 
jours auparavant, un Allemand, venu sur un bateau à 
vapeur anglais, avait prévenu le consul de Prusse et 
les navires allemands qui se retirèrent en toute hâte. 
L'amiral fit aussitôt fortifier l'entrée du Soirap et 
arma en guerre la Jimon pour protéger les approches 
de Saigon contre les navires ennemis. Il se tint en 
garde contre une attaque possible de la cour de Hué 
et décréta l'état de siège dans la colonie. 

La RépubHque fut proclamée à Saigon le 21 octobre 
1870. 

santé distioction, à l'aspect noble et à la physionomie spirituelle... 
Après avoir rendu les trois provinces occidentales h l'amiral de la 
Orandière, Phanh-Than-Gian mourut dans une pauvre maison en 
chaume qu'il avait habitée pendant le temps de son gouvernement, 
voulant ainsi donner à chacun l'exemple de l'abnégation, de la pauvreté 
et de Fintég-rité scrupuleuse dans Texercicedes plus hauts emplois. 

La vie remarquable que je viens de résumer prouve que la doctrine 
de Confucius peut, elle aussi, produire des hommes que les plus illus- 
tres stoTciena n'eussent pas désavoués (Luro, Le Pays d*Annam, p. 102). 



CHAPITRE III 



ORGANISATION DE LA CONQUÊTE 



Lorsque la France prend la résolution de s'emparer 
d'un pays asiatique comme la Cochinchine, ce n'est 
certainement pas l'action militaire qui peut l'arrêter : 
le succès est assuré et un ennemi, même brave comme 
les Annamites, ne peut résister aux moyens d'action 
des Européens. Les difficultés ne commencent vérita- 
blement qu'avec l'organisation et la colonisation pro- 
prement dite. 

Vingt-cinq années se sont écoulées depuis le jour 
où notre drapeau flotta victorieux sur la citadelle de 
Saigon, vingt-cinq années pendant lesquelles le gou- 
vernement militaire nous assura la possession du 
pays et jeta les premiers fondements de l'organisation 
administrative et judiciaire de la colonie. 

L'amiral Bonard, frappé de la ressemblance appa- 
rente du phu, du huyen, du canton et du village, avec 
notre organisation hiérarchique du département, de 
l'arrondissement, du canton et de la commune, conçut 
un projet d'administration dans lequel la haute sur- 
veillance des services était seule confiée à des officiers 
français, appelés hispecteurs des affaires indigènes. 
Les autorités annamites, huyens, tongs et maires 
devaient continuer à exercer leurs fonctions adminis- 



ORGANISATION DE LA CONQUÊTE 33 

tratives et judiciaires et à répartir les impôts. Cet essai 
ne répondit pas complètement aux vues de Tamiral : 
les chefs substitués aux mandarins, chassés par la 
conquête, ne pouvaient être qu'imparfaitement sur- 
veillés, ils se rendirent trop souvent coupables d'abus 
de pouvoir et nous dûmes nous décider à agh-par nous- 
mêmes. L'amiral de La Grandière, pour couper court à 
la vénalité des employés asiatiques, supprima l'impôt 
en nature ; il mit à la tête de chaque arrondissement 
un inspecteur des affaires indigènes, le plus souvent 
détaché d^un des corps de la marine, armé de pou- 
voirs administratifs et judiciaires, ouvrit, dans tous 
les centres de population, des écoles primaires pour 
renseignement du quoc-ngu (1) et reconstitua les mi- 
lices indigènes. Au mois de novembre 1864 fut créée 
la Direction de l'intérieur qui donna une- base à cette 
organisation. Tel est, avec peu de modifications, le 
système qui a régi la Gochinchine jusqu'à la création 
du gouvernement civil, le 13 mai 1879. 

La domination militaire a rendu d'incontestables- 
services. 11 faut rendre pleine justice aux vaillants 
amiraux qui, pendant vingt années, aidés par une 
pléiade d'officiers énergiques et distingués (2) dont 
plusieurs sont encore au nombre des meilleurs ser- 
viteurs du régime civil, luttèrent contre des difficultés 
de toutes sortes, sous un ciel de feu, soutenus par 
l'unique pensée de faire grande cette Gochinchine, 
si largement arrosée du sang de leurs frères d'armes. 

Le pays, d'abord troublé, a été pacifié et est arrivé à 

(1) Substitution des. lettres latines aux caractères idéographiques. 

(2) MM. Boresse, Gaudot, Luro, Garnier, Bousigon, -Vigne, aujour- 
d'hui décécjés. 

LA GOCHINCHINE '3 



34 LA COCHINCHINE CONÎEMPOB^INË 

un degré de prospérité matérielle évident ; la popula- 
tion s'est rapprochée de nous. « Quelle comparaison 
peut-on faire entre TAnnamite de 1862, dans le Phuoc- 
loc, par exemple, traqué par les colonnes, pourchassé 
par les canonnières, se révoltant derrière nos troupes 
pour se prosterner de nouveau devant nos officiers, 
et TAnnamite de Gangioc ou de Gocong, de nos jours, 
qui cultive tranquillement son champ, et se montre 
docile et obéissant, bien quHl ne comprenne pas tou- 
jours ce qu'on veut de lui (1) ? » 

Toutefois, il devenait nécessaire, pour faire entrer 
notre colonie dans la voie du progrès économique et 
des institutions libérales, pour assurer à tous, colons 
et indigènes, les bienfaits de notre droit public, de 
substituer le régime civil au régime militaire. Le 
7 juillet 1879, M. Le Myre de Vilers, ancien préfet, 
ancien directeur des affaires civiles et financières en 
Algérie, prit les rênes du gouvernement. 

Son premier soin fut de rechercher si Torganisation 
du pays était en rapport avec le but à atteindre. L'an- 
cienne administration concentrait dans chaque arron- 
dissement tous les pouvoirs entre les mains des ins- 
pecteurs indigènes qui relevaient de la Direction de 
l'Intérieur ; elle répondait ainsi au besoin qu'on avait, 
à Torigine, d'armer puissamment le pouvoir contre les 
vaincus : on commandait alors, on n'administrait pa$. 
Sans les qualités personnelles des officiers investis de 
fonctions multiples, auxquelles ils étaient si peu prépar 
rés par leurs études antérieures, sans leur bon vouloir 
de tous les instants, ce système eût croulé sous son 

(1) Xouet, directeur de l'Intérieur par intérim, l" rapport au conseil 
colonial. 



ORGANISATIOK DE LA COKOtJÊTÉ 35 

propre poids, bien longtemps avant l'heure de la 
transformation. 

Le gouvernement civil, par une heureuse succes- 
sion de réformes, sagement mûries, progressivement 
appliquées, a fait prévaloir le principe de la sépara- 
tion des pouvoirs et renouvelé, comme par Tinfusion 
d'un sang nouveau, la vitalité de notre jeune colonie. 

Il ne nous appartient pas d'apprécier ses actes : le 
temps montrera mieux que tous les raisonnements la 
solidité de Tœuvre de régénération, poursuivie avec 
tant de persévérance et de fermeté, et il nous suffira 
de tracer rapidement les traits principaux de la nou* 
velle organisation pour faire voir quels principes y ont 
présidé. 

Le décret du 9 novembre 1879 sépara les pouvoirs 
administratifs des fonctions judiciaires et, le 22 avril 
1880, le Code pénal français fut rendu applicable dans la 
colonie en ce qui concerne les crimes commis par les 
indigènes et les autres Asiatiques : heureuse mesure 
qui substitua au* Code annamite, d'une application dif- 
ficile pour nous et qui, 'souvent, n'est qu'un tarif de 
coups de bâton, des lois fondées sur une connais- 
sance profonde de la nature humaine, sur des prin- 
dpes philosophiques élevés et écrites par des crimina- 
listes éminents. Huit mille exemplaires de notre loi, 
traduits et imprimés en quoc-ngu, ont été répandus 
dans les communes et vulgarisent nos idées morales, 
à mesure que Tinstruclion des Ânpamites devient plus 
générale. C'est là une semence qui produira des fruits 
merveilleux dans des esprits affamés de justice et qu'il 
convenait bien aux fils de la Révolution française de 
répandre à pleines mains. 



36 LA. COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

La concentration à outrance, qui peut convenir aux 
gouvernements absolus, inadmissible dans notre droit 
public, attaquée par les mesures précitées, a enfin été 
détruite par la séparation des affaires administratives 
et des affaires financières et par la création du régi- 
ment de tirailleurs annamites. Une force armée de 
deux mille hommes est ainsi enlevée aux administra- 
teurs, placée sous le commandement du général com- 
mandant les troupes, et soumise aux règles générales 
de notre discipline militaire. 

Le 5 mai 1880 fut promulgué le décret du 8 février, 
instituant un Conseil, appelé à discuter les affaires 
coloniales et à gérer un budget de plus de 20 millions. 
Six indigènes en font partie. Le gouvernement a voulu, 
de cette manière, montrer son désir de sauvegarder 
les droits de nos sujets. En 1882 eut lieu la première 
réunion des conseils d'arrondissement. Les Anna- 
mites, admis aux séances, prenant part aux discus- 
sions, seront encouragés, par cet apprentissage de la 
vie publique, à remplir efficacement le rôle que nous 
leur avons réservé dans l'administration de notre pos- 
session. C'est là un libéralisme éclairé qui sera un jour 
l'honneur de ceux qui l'ont préconisé. 

Ces grandes lignes bien définies, le détail a été 
étudié et, par une série de décrets, l'œuvre a été peu 
à peu complétée. 

Le décret du 4 juillet 1881 a réorganisé la Direction 
de l'Intérieur : unification du recrutement, affermisse- 
ment et amélioration de la situation des employés ci- 
vils, institution d'un corps de secrétaires indigènes, 
d'un compte de prévoyance pour les employés de tout 
rang ; telles ont été les bases de la réforme. On peut 



ORGANISATION DE Là CONQUÊTE 37 

dire que déjà cette organisation nouvelle a porté ses 
fruits, et la pépinière de fonctionnaires instruits qu'elle 
prépare rationnellement à leur mission sera pour 
l'avenir une féconde et précieuse ressource. 

Le corps judiciaire a été réorganisé. A la sentence 
sommaire de Tadministraleur-juge on a substitué au 
civil et au correctionnel le jugement rendu par de 
véritables magistrats. La connaissance des crimes est 
déférée à des cours d'assises trimestrielles composées 
de trois magistrats français et de deux assesseurs 
indigènes. La large distribution de la justice, coïnci- 
dant avec la mise en pratique de notre Code pénal, 
caractérise matériellement, aux yeux de l'indigène, la 
période pacifique qui succède à la conquête. 

Par analogie avec la législation algérienne, le dé- 
cret du 25 mai 1881, sur Tindigénat, a dû prévoir l'é- 
ventualité de troubles et assurer la sécurité du terri- 
toire. Sans soustraire le justiciable à la loi commune, 
on a fortifié le pouvoir des représentants du gouver- 
nement et investi le gouverneur, siégeant en conseil 
privé, du droit d'internement et de séquestre. Cette 
sage mesure a permis à l'autorité de. combattre 
efficacement les menées pernicieuses des sociétés 
secrètes. 

Le décret du 25 mai 1881 admet les indigènes à la 
naturalisation, sous la seule réserve de la moralité et 
de la connaissance de la langue française. Les excel- 
lents résultats de la naturalisation en Algérie, ratta- 
chement et la fidélité à leur patrie d'adoption dont ont 
fait preuve les nouveaux citoyens sur le sol africain 
permettent d'augurer de bons effets de ce décret qui 
complète, de la manière la plus heureuse, l'ensemble 



38 Lk COCHÏNCHINE CONTEMPORiLINE 

des mesures propres à assurer Tassimilation des Anna- 
mites à nos nationaux. 

Le gouvernement civil renonça, dès son installation, 
à remploi des corvées en masse pour les grande tra- 
vaux. Le décret du 40 mai 1881 a supprimé ce genre 
d'impôt qui, en Asie plus que partout ailleurs, a tou- 
jours revêtu un caractère vexatoire de nature à sou- 
lever les populations. Ce bienfait a particulièrement 
été apprécié des indigènes. 

Signalons enfin la suppression des fermes chinoises 
de Topium et des eaux-de-vie de riz, sur lesquelles 
nous aurons occasion de revenir dans la partie éco- 
nomique. 

Toutes ces réformes eussent été illusoires sans la 
refonte de l'impôt. Cette refonte a été opérée avec 
précaution et elle a donné ce qu'on attendait, un 
accroissement de recettes en rapport avec l'accrois- 
sement des dépenses nécessitées par les transforma- 
tions indiquées plus haut. Le budget de 1883 s'élève 
à 4.448.676 piastres, qui, à 4 fr. 68 la piastre, donnent 
20.819.803 fr. 68, somme qui dépasse les totaux réu- 
nis des budgets de la Réunion, de la Guadeloupe et de 
la Martinique et fournit à la métropole un revenu de 
411.215 piastres. 

" En prenant ce budget comme un maximum qu'il 
conviendra de 'ne pas dépasser, puisqu'il répond à 
une période de travail et d'organisation, on se rend 
compte aisément de l'avenir de la colonie, laquelle 
trouvera toujours, dans ses propres ressources, les 
ïnoyens de perfectionner son outillage économique et 
de: lé mettre en rapport avec ses besoins pour l'ac- 
croissement 'de sa prospérité. 



ORGANISATION DE LA CONQUÊTE 39 

Depuis Texploration du Mékong par Doudart de 
Lagrée et ses compagnons, de nombreux voyages ont 
été entrepris, surtout dans ces derniers temps, la plu- 
part sur l'initiative du gouverneur. Nous citerons 
parmi les explorateurs M. Besnard sur le Song-Cao, 
M. le docteur Neis, chez les Mqïs de l'arrondissement 
de Baria, le lieutenant Gautier chez les Mois de 
l'étranger, M. Bonnaud, lieutenant de vaisseau, sur 
le haut Mékong, M. Pavie dans le Cambodge et le 
royaume de Siam, le docteur Neis et le lieutenant 
Septans aux sources du Donnai', MM. Septans, Gauroy, 
Prud'homme, lieutenants d'infanterie de marine, et 
l'ingénieur en chef des mines Fuchs dans le Cam- 
bodge, M. Aymonier, capitaine d'infanterie de marine, 
aux ruines d'Angkor, le docteur Corre dans le golfe 
de Siam et aux gisements préhistoriques du Cam- 
bodge, l'ingénieur-hydrographe Renaud à Phu-Quoc, 
MM. de Kergaradec, Courtin, Villeroi d'Augis, Au- 
moitte, D' Maget, Gros-Desvaux sur le Song-Koï et 
dans les différentes parties du Tonkin ; enfin le doc- 
teur Neis vers le Luang-Prabang. Cette principauté, 
tributaire du Siam, à proximité du Tonkin, a une im- 
portance capitale. Si nous réussissons à y établir des 
comptoirs et y avoir un agent, nous aurons devancé 
les Anglais sur une des routes les plus importantes 
de l'Indo-Chine (1). 

(1) On trouve une intéressante nomenclature des explorations fran- 
çaises de TExtrême Orient dans le tome I, 2* série du Bulletin de la 
Société académique indo-chinoise, p. 14 et suivantes. 



CHAPITRE IV 

LE PROTECTORAT DU 'CAMBODGE ET DE L'aNNAM 

Au nord-ouest de notre colonie se trouve le petit 
royaume, du Cambodge, dernier reste du puissant 
empire des Khmers qui eut une civilisation brillante 
et a laissé de magnifiques monuments. Depuis un 
siècle, le Cambodge était vivement pressé par les 
Siamois au nord et par les Annamites au sud et avait 
dû abandonner plusieurs provinces à ces conquérants. 
Le Siam nommait le souverain des Khmers dégénérés, 
retenait toujours à Bangkok plusieurs princes cam- 
bodgiens, tant pour lui servir d'otages que pour avoir 
à sa disposition des candidats au trône d'Oudong en 
cas de rébellion. Le Siam partageait avec TAnnam la 
suzeraineté du Cambodge. Lorsque nous nous fûmes 
substitués, par la conquête, aux droits des Annamites, 
nous nous efforçâmes d'arrêter les progrès de la cour 
de Bangkok, de sauvegarder l'indépendance du roi 
Norodon et de séparer nos possessions de celles des 
Siamois, souvent entreprenants et soupçonnés d'être 
dirigés dans leur politique extérieure par l'Angleterre. 

Nous étions d'ailleurs déjà en relation avec le Siam. 
Dès le 15 février 1856, M. de Montigny, consul de 
France à Shang-Haï, avait obtenu de cette puissance 
un traité qui stipulait la liberté de la navigation, la 
réduction à 3 0/0 des droits sur toutes les marchan- 



LE PROTECTORAT" DU CAMBODGE ET DE l'AXNAM 41 

dises françaises et rétablissement d'un consulat dans 
la capitale. 

D'un autre côté, pendant son commandement, le 
24 mars 1861 , l'amiral Gharner envoya à Gampot Taviso 
Norzagaray (lieutenant de vaisseau Lespès) qui 
entra en relation avec le roi du Gambodge et prépara 
par ses négociations Talliance transformée en protec- 
torat par l'amiral de la Grandière le 11 août 1863. 
Norodon nous concéda le droit de fonder un établisse- 
ment et un dépôt de charbon aux Quatre-Bras (Nam- 
Van), à la naissance du delta du Mékong. Le Siam se 
vit avec peine exclu du protectorat et essaya quelques 
vaines protestations ; mais le roi Norodon fut couronné 
à Oudong le 3 juin 1864, en présence du capitaine de 
vaisseau Desmoulins, chef d'état-major de l'amiral de 
la Grandière. « Sire, dit notre envoyé, placez sans 
crainte cette couronne sur votre tête ; elle y sera 
solide si vous êtes loyal envers la France. » Le traité 
avec le Gambodge a été complété par la convention du 
9 juillet 1870 relative à la délimitation de nos. frontières . 
communes. Malheureusement le traité du 15 juin 1867 
a abandonné aux Siamois les provinces d'Angkor et 
de Battambang. 

La souveraineté du roi Norodon a été plusieurs fois 
contestée par des rivaux. Nous avons soutenu notre 
protégé avec la plus grande loyauté et la plus grando 
vigueur, le défendant même contre de vaines terreurs 
qui le faisaient se tourner parfois vers le Siam afin de 
ne pas manquer d'appui. 

Le Gouvernement civil n'a pas néghgé de porter 
toute son attention sur le Gambodge. Nos sujets anna- 
mites émigrants, par leur inscription au Protectorat, 



éi LA ObCHINCHINE CONTe'mPOHA.INE 

s'assurent un appui efficace qu-ils recherchent avec 
empressement. La contrebande des armes qui se fai- 
sait • activement sur la frontière cochinchinoiiâe est 
rigoureusement surveillée. La distribution de la justice 
s'opère par des tribunaux français pour les Européens 
et nos sujets asiatiques, et par des tribunaux mixtes 
lorsque des Cambodgiens sont en cause. Une école,; 
dirigée par deux instituteurs français, rend d'utiles 
services. Le Conseil privé de Gochinchiné, siégeant au 
contentieux, juge les contestations idu roi et des parti- 
culiers et évite ainsi à Sa Majesté d'être la proie d'aven- 
turiers peu scrupuleux. Un budget spécial du Cambodge 
équilibre les dépenses du Protectorat. Enfin nous exer- 
çons, par délégation de là souveraineté royale, l'ad- 
ministration de rîle de Tri-ca, à l'embouchure de la 
rivière de Gampot, et nous y avons un adjoint à notre 
i*eprésentânt de Phnum-Penh. Ce point très important 
nous assure la policeMu golfe de Siam. 

L'industrie et le commerce sont l'objet de constants* 
efforts. — Les cultures, particulièrement celle de l'in- 
digo, sont encouragées, nos canonnières protègent la 
pêche du Grand-Lac et visitent fréquemment le haut 
Mékong ; un chemin de fer de Phnum-Penh au Tonly- 
Sàp est à l'étude. Enfin le gouverneur de la Gochin- 
chiné a signé, à l/i fin de 1882, au nom du Président de 
la République, avec le Phaya-Sri-Singathet, haut 
mandarin siamois, agissant au nom de son gouverne- 
ment, une convention pour la construction et l'exploita- 
tion d'un télégraphe reliant Saigon et Bangkok par Bat- 
tambang (1). Nous n'avons pas besoin de faire ressor- 

(1) Avant notre départ de Saïgon (janvier 1883), nous avons eu à 
passer lu première dépêche du chef-lieu k fi^ttatnbang, situé à mi- 



LE PROl^EÔTORiLt DÎT CAMÔODOE ET DE L*A.NNAM 43 

tir rimportance de Touverture de cette ligne. Elle s'af- 
flrme d'elle-même : nous avons devancé l'Angleterre. 

L'attention des différents gouverneurs fut toujours 
portée sur TAnnam et sur leTonkin. Depuis la sou-; 
mission des partisans de la dynastie nationale des Le. 
par la cour de Hué, la piraterie a de tout temps été la 
plaie des rivages de l'empire d'Annam et du Delta du 
fleuve Rouge. Tu-Duc ftit toujours impuissant à ré- 
primer ces désordres. En 1868, l'amiral de la Gran- 
dière lui proposa son assistance pour débarrasser la 
littoral des bandits qui l'infestaient. L'éminent gôuver-; 
neur de notre colonie avait^ en même temps, pour but 
secret, de vérifier les renseignements fournis par 
Doudart de Lagrée et Francis Garnier sur le Song-Koï. 

Les douloureux événements dé 1876-71 ne pernlir^ent 
pas de mener à bonne fin les négociations engagées: 
dans cette vue. Les projets de l'amiral furent repris en 
1872 et le commandant Senez, montant leBourayne 
visita le Song-Koï jusqu'à Hanoï malgré tous les oB-. 
stades accumulés par les mandarins. Ge capitaine dé 
frégate se trouvait encore au Tonkin au moment des: 
explorations de M. Dupuis auquel il prêta un. concours 
des plus actifs. Chacun sait que la commission du« 
Mékong avait conclu que cette voie ne convenait pas 
à la navigation fluviale et qu'il fallait utiliser le fleuve 
Rouge pour l'écoulement des produits du Yun-nan et 
de la Chine centrale jusqu'à la mer. 

M. Dupuis , chargé d'une mission du vice-roi de 
Canton, à son retour du Yun-nan descendit en bateau le 
fleuve depuis la frontière. Plus tard il voulut exploiter à 

chemin de la ligne; la communication avec Bangkok peut donc âtro 
considérée aujourd'hui comme un fait accompli. 



44 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

son profit les richesses minières qu'il avait constatées 
dans son premier voyage et fut secondé par M. Millot. 

Le gouverneur, M. Tamiral Dupré, fut alors amené 
à envoyer Francis Garnier sur le fleuve Rouge. Cet 
officier énergique fit une expédition, qui rappelle, 
par sa hardiesse et la disproportion des forces, Tin- 
croyable conquête du Mexique par Fernand Cortez (1). 
Il avait pour seconds MM. Balny d'Avricourt, Haute- 
feuille, de Trentinîan, le docteur Harmand, Bain et 
Perrin. Le 20 novembre 1873 la citadelle d'Hanoi fut 
enlevée, notre ennemi acharné le vieux maréchal 
Nguyen-tri-phuong, notre ancien adversaire de Ki-hoa, 
mourut des suites de ses blessures. Bientôt les places 
dePhu-ly, Hung-Yen, Haï-Dzuong, Nam-Dinh etNing- 
Binh tombèrent en notre pouvoir. Nous étions les maî- 
tres de tout le ïonkin, sauf de. la province de Son-Tay. 

Après la mort du jeune adventureux lieutenant de 
vaisseau (21 décembre), un nouveau traité négocié par 
M. Philastre, inspecteur des affaires indigènes, fut 
signé à Saigon, le 15 mars 1874, par l'amiral Dupré au 
nom de la France, par Le-Thuan et Nguyen-Tuong au 
nom de TAnnam. L'empereur Tu-Duc, dans l'article 5, 
reconnaît notre pleine et entière souveraineté sur toute 
la Gochinchine actuelle. Les articles 3 et 4 nous donnent 
la faculté d'intervenir dans les affaires del'Annam que 
nous couvrons de notre protection, et que nous devons 
aider à réprimer la piraterie et les insurrections à 

(1) Le Conseil colonial a voté, le 28 novembre 1882, un crédit de 1000 
piastres pour érigera, Saïgon un monument h la mémoire de Garnier. 
H s'est honoré en votant, le même jour, une souscription de 500 piastres 
pour la statue de Dupleix, à Landrecies. Réunir dans un même hom- 
mage toutes les gloires de la France est un acte de bonne politique, 
inspiré par le vrai patriotisme et par une saine philosophie de Thistoire, 



LE PROTECTORAT DU CAMBODGE ET DE l'aNNAM 45 

condition quHî conformera sa politique extérieure à 
la nôtre. Nous obtenons Touverture au commerce de 
Quin-nhon, Haïphong et Hanoï sur le fleuve Rouge. 
Dans ces trois villes réside un consul français avec une 
garnison de cent hommes. L'article 14 spécifie que 
nous pourrons commercer entre la mer et la province 
du Yun-Nan par le fleuve Rouge sans faire le trafic sur 
les rives. L'exercice du christianisme est accordé à 
nouveau ainsi que la circulation des Européens dans le 
royaume. La France abandonnait le reliquat de l'in- 
demnité de guerre (5 millions) et donnait à son vassal 
100 canons de 7 et de 16 centimètres approvisionnés à 
200 coups, 1.000 fusils à tabatière et 500.000 cartou- 
tïhes. Elle a également cédé cinq navires, la Mayenne^ 
le d'Estaing, le à! Entrecasteauœ, le Scorpion et le 
Bien^Hoa, Mais ces vaisseaux ne sont guère utiles à 
Tu-Duc ; l'incurie et les tracasseries des mandarins 
ont rebuté les officiers nommés à leur commandement 
et plusieurs bateaux, mal dirigés par leur équipage 
annamite, se sont déjà perdus. L'empereur d'Annam a 
conservé le droit de conclure des traités de commerce 
avec les puissances-étrangères, sous la double restric- 
tion de prévenir la France et de,ne pas consentir à des 
clauses contraires à notre protectorat. . 

Enfin des conventions commerciales furent signées 
par le contre-amiral Krantz le 31 août et le 23 novem- 
bre 1874 pour régler diff'érents points de détail. 

Le traité du 15 mars 1874 est malheureusement obs- 
cur sur quelques points; il est incomplet, mais c'est 
toutefois un instrument très précieux, auquel il suffira 
d'ajouter quelques clauses que la pratique a reconnues 
indispensables pour que notre droit incontestable au 



46 LA. eOOHiNOHINB CONTBitPOlUtKB 

protectorat soit mieux défini* Quant à la prétendue 
vassalité de TAnnam envers la Chine, elle n'existe 
pas, et le Céleste Empire n'a fait aucune objection â la 
notification du traité de 1874. Si TAnnam envoie tous 
les trois ans des cadeaux à Pékin, c'est un acte de 
déférence envers le Fils du Ciel plutôt qu'une recon- 
naissance de sa suzeraineté. Yis«à-vis des puissances 
européennes notre situation est aussi nette : leurs 
nationaux ont réclamé une protection qui leur a été 
accordée. Des indemnités ont été payées par nous à 
un sujet anglais et à un siyet allemand; quant à 
TEspagne, nous lui avons soldé près de 4 millions de 
IVancs, reliquat de la contribution de guerre imposée à 
TAnnam par le traité de Hué, du 5 juin 1862, et nous 
nous sommes ainsi subrogés à ses droits. 

Seule, la cour de Hué, avec son insigne mauvaise 
foi, a essayé d'éluder les clauses du traité de Saigon. 
Le consul d'Annam, envoyé dans la capitale de la 
colonie, se montrait notne adversaire secret et cberr 
chait à exciter les mécontents. La main de Tu-Duc se 
reconnaissait facilement dans les insurrections lo- 
cales, dans les agissements des sociétés secrètes. « Le 
Fleuve-Rouge n'a jamais été, en fait, ouvert au com- 
merce, ses rives étant restées, sur plusieurs points, 
occupées par les pirates connus sous le nom de 
Pavillons noirs, qui empêchent les trafiquants de cir- 
culer librement. A plusieurs reprises, des voyageur? 
français, entrés dans le pays, après s'être conformés 
à toutes les dispositions du traité, ont été molestés, sfms 
que notre chargé d'affaires à Hué^ — l'énergique chef 
de bataillon Rheinart, — ait pu obtenir satisfaction (1). 

(1) Le commanJaDt Rheinart n*a jamais pu ohleuir d'aucUenoes pci- 



LE PROTECTORAT DU CAMBODGE ET DE L,*ANNAM 47 

« Dès 4880, le gouvernement de la République a 
reconnu rimpérieuse nécessité, de faire cesser un état 
de choses dont la prolongation porterait une atteinte 
funeste à notre . situation dans l'Extrême-Orient. Les 
circonstances n'ont pas pe^rmis de donner suite à ce 
projet avant le commencenfient de l'année dernière. 
S'autorisant des instructions concertées entre les 
départements des affaires étrangères et de la marine, 
le gouverneur de la Cochinchine arrêta^ au mois de 
janvier 4882, des mesures destinées à accentuer notre 
protectorat sur l'empire annamite... On se proposa 
d'envoyer sur le FlQuve Rouge le^ forces navales 
nécessaires pour chasser les Pavillpus noirs qui en 
occupaient les rives, et d'assurer ainsi la liberté du 
commerce... Les mandarins annamites, au lieu de voir 
en nos troupes d^s auxiliaires venant accomplir une 
œuvre qu'ils étaient incapables d'exécuter eux-mêmes, 
manifestèrent des intentions peu amicales et nouèrent 
des intrigues avec nos adversaires, La nécessité de 
pourvoir à la sécurité de se» soldats obligea le capi- 
taine de vaisseau Rivière, commandant de nos forces, 
à s'emparer, le 25 avril 4882, de la citadelle d'Hanoï (4). » 

Depuis CQtte époque le commandant Rivière se main- 
tint dan» cette viUe. Dans les premiers mois de l'année 
4883, la situation s'aggrava ; et pour assurer ses com- 
munication^ il dut enlever Nam-Dinh (28 mars) où fut 
blessé mortellement le Ueutenant-colonel Carreau, de 

vées de l'empereur d'Annam. Toutes les affaires étaient traitées par lui 
avec le Thuong-Bac (ministre des affaires étrangères), et leur exposé ne 
parvenait à Sa Majesté qu'aprèa la censure du Co-mat, sorte de conseil 
des Dix, plus puissant que le sdnile Tu-Duc, pour qui ses avis étaient 
çl'impérieux commandements. 
(1) Exposé des motifs du projet de loi sur Texpédition du Tonkin. 



48 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

Finfanterie de marine (1). Notre chargé d'affaires à Hué, 
M. Rheinar*t, après une dernière tentative pour voir per- 
sonnellement Tu-Duc, se trouva dans la nécessité de 
quitter Hué avec ses fonctionnaires et de rallier Saigon. 

En France, le Parlement reconnaissait la nécessité 
de notre intervention auTonkin. Après avoir entendu 
M. Challemel-Lacour, ministre des affaires étrangères, 
et M. Charles Brun, ministre de la marine, il votait sur 
le rapport de MM. Blancsubé à la Chambre et de Saint- 
ValUer au Sénat, lorsqu'on apprit la mort du conaman- 
dant Rivière, tué dans une sortie malheureuse, avec 
le chef de bataillon Berthe de Villers et trente-deux 
officiers ou soldats (19 mai). 

Des renforts envoyés de Saigon permirent toutefois 
de conserver toutesles positions occupées. Le général 
Bouet prit le commandement des troupes. Des trans- 
ports partirent de Toulon avec des forces capables de 
contraindre Tu-Duc à se soumettre à nos volontés. 
L'amiral Courbet cingla vers les eaux duTonkin pendant 
que Tamiral Meyer, comfiriandant de notre station na- 
vale des mers de Chine, dut observer le Céleste Empire 
et s'opposer, même par la force, à tout débarquement 
de ses soldats dans le delta duSong-Koï. M. le docteur 
Harmand, l'ancien compagnon de Garnier, consul de 
France à Bangkok a été nommé commissaire général 
civil de la République, chargé d'organiser notre pro- 
tectorat (8 juin). Il a autorité sur les forces de terre et 
de mer. 



(1) Pendant ce temj).s le chef de bataillon Berthe de Villers, avec deux 
compagnies d'infanterie de marine et la compagnie de débarquement 
du Léopard^ appuyé par l'artillerie de cette canonnière, repoussait 
d'Hanoi les Pavillons npirs et les Annamites. 



LIVRE SECOND 
GÉOGRAPHIE PHYSIQUE 



CHAPITRE PREMIER 



SITUATION ET BORNES — COTES 

La Basse-Gochinchine (1) ou Gochinchine française, 
appelée par les Annamites pays de Gia-dinh on Namki- 
luc-tinh (contrée du sud en six provinces), est, après 
l'Algérie, la plus importante de nos colonies : elle est 
située entre 8° (pointe de Gamau) et 11° 30' (entrée du 
Song-bé sur notre territoire) de latitude nord, et entre 
102^^' 55' (Hatien) et le 105° 9' 55"^ (cap Baké) de lon- 
gitude orientale (2). 

(1) Le mot Gochinchine a été, dit-on, créé par des navigateurs portu- 
gais qui trouvèrent k ce pays quelque ressemblance avec la côte de 
Cochin, dès leur arrivée dans la mer de Chine. Cette étymologie est 
peu satisfaisante. 11 semble plus juste de supposer qu^elle vient des 
caractères chinois, au moyen desquels la côte dut être désignée pour la 
première fois aux navigateurs européens par quelque pilote cantonais. 
Co cheng Ching signifie ancien Ciampa. 

(Luro, Le pays d'Annam, p. 21.) 

(2) Ces nombres sont fournis par M. Tingénieur hydrographe Maneb, 

LA COCHINCmNE 4 



50 LA. COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

Les bornes de la Cochinchine sont au nord le 
royaume de Cambodge et Tempire d'Annam ; à Test 
la province annamite du Binh-thuan ; au sud-est la mer 
de Chine et à l'ouest le golfe de Siam. La limite conti- 
nentale commence sur le golfe de Siam, au nord de 
Hatien, coupe le cours du Rach-Giam-thanh, se dirige 
à Test sur Chaudoc, en suivant à peu près le canal de 
Vinh-té, longe le cours du Rach-Bassac (1), franchit 
la branche postérieure du Mékong en amont de Bassac, 
la branche antérieure au-dessus de Tradeu, rejoint le 
Rach-Lonbon, le Rach-Cai-Co et coupe le Vaico occi- 
dental. La frontière remonte alors au nord, enfermant 
Tarrondissement de Tayninh; elle reprend ensuite la 
direction de Test jusqu'au pays des Mois, coupe suc- 
cessivement le Vaïco oriental, la rivière de Saigon, le 
Song'Bé, tourne au sud, traverse le Donnai' et se ter- 
mine à la mer de Chine, à Test du cap Baké. 

La plus grande longueur de notre possession est 
de 886 kilomètres du N.-E. au S.-O. et sa largeur de 
330 kilomètres de l'O. à TE. 

Elle présente la forme d'un quadrilatère irrégulier 
dont les sommets sont la pointe de Gamau, Hatien, un 
point à l'est du Song^Bé et le cap Baké. Sa superficie 
est comprise entre 50 et 60.000 kilomètres carcés le 
dixième de la France environ. 

La côte de la mer de Chine suit la direction générale 
du N.-E. au S.'O. sur une longueur de 280 kilomètres, 
depuis le cap Baké jusqu'au cap Camauou Cambodge. 
Le cap Baké, à peu de distance de la frontière de l'An- 

qui a relevé les côtes de notre colonie depuis le mois d« juin 1861 ju6<> 
qu'en 1863. 
(1) Rach, Song, fleuve ou rivière. 



SlTtrATlON ET BORÎ^ES — CÔTES 51 

nam, est formé par uae colline de 120 mètres entourée 
de mamelons et de dunes de sable blanc qui s'élèvent 
à peine de quelques mètres au-dessus du hiv.eau de la 
mer. On trouve ensuite à 4 milles la pointe Tram et le 
haut cap Thi^wan aux roches dénudées et aux pentes 
abruptes, élevées de 380 mètres et visibles de 40 milles 
en mer. La baie de Phuoc-haï pénètre entre ces deux 
saillies du rivage où se terminent deux petites rivières, 
le R. Xit-Rame et le S. Da-ban. A l'ouest du cap Thi- 
wan se voit la baie de Phuoc-tinh qui reçoit le R. Gua- 
Lap. Un peu plus loin est le cap Saint-Jacques (Cai-Mui- 
Vung-Tau en annamite), petite montagne granitique 
et syénitique de 260 mètres qui termine une petite 
presqu'île de 20 kilomètres de longueur sur une lar- 
geur de 3 à 5. Un de ses sommets distant de 700 m. 
de la pointe sud et élevé de 140 mètres est surmonté 
d'un phare de première classe, au feu blanc et fixe, 
visible de tous les points de l'horizon ; sa portée est de 
28 milles (1) et, pendant le jour, sa tour en pierres blan- 
ches forme un bon amer pour les navires (10* 19' 40* 
lat. N., 104<> 44' 43" long. E.). La hauteur du phare est 
de huit mètres ; il fut construit par M. Maucher, ingé- 
nieur colonial, et inauguré le 15 août 1862. Près de 
la tour est un sémaphore dont le service est fait par 
des marins jusqu'à cette année. Ils sont aujourd'hui 
remplacés par des Annamites. Le cap Saint-Jacques 
est la première haute terre qu'on aperôoit en venant 
de l'ouest ; il présente quatre sommets bien distincts. 
La montagne, vue de 30 milles en mer, a l'aspect de 
trois îles distinctes ; mais en approchant on voit bien 

(1) La portée du phare a été vérifiée jusqu'à 33 milleB par un temps 
clair. 



52 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

les terres basses qui réunissent les mornes. L'éta- 
blissement du port au cap est 2 heures 30 mi- 
nutes (1). La presqu'île du cap Saint-Jacques, occu- 
pée par quelques centaines d'indigènes, est entre- 
coupée de marécages à moitié salés. Elle produit des 
cocotiers dont l'huile sert à l'entretien du phare. 
La baie des Cocotiers, peu profonde, en forme de 
fer à cheval, est abritée par le cap de la mousson 
du N.-O.; là atterrissent les câbles sous-marins de 
Singapour et de Chine. Non loin du phare se trouve 
un sémaphore qui communique avec les navires à leur 
entrée dans la baie des Cocotiers, suivant la convention 
télégraphique internationale de Londres de 1879 ; le 
cap Saint-Jacques est défendu par un fortin et un poste 
-militaire ; on pourrait y étabUr un excellent sanitarium, 
rafraîchi par les brises de mer; la plage sablonneuse 
et étendue permettrait les bains ; au. nord de la baie 
des Cocotiers, près d'un village indigène, s^élève une 
pagode dédiée à la Baleine protectrice des naufragés. 

Le delta des fleuves, déterminé par les embouchures 
du Donnai', de la rivière de Saigon, des deux Vaïco et 
du Mékong commence à l'ouest du cap. Le paysage, 
d'une grande uniformité, présente sa ligne de verdure 
terne et rappelle assez l'aspect des bouches du Danube. 

Il y a douze embouchures qui sont, en allant de l'E. 
à l'O. : 

l** La bouche de Cangiou, véritable entrée de la 
rivière de Saigon, par laquelle pénétrèrent les forces 
françaises en 1858 ; elle est aujourd'hui munie d'un 
bateau-feu fixe blanc, élevé de 10 mètres au-dessus 
de la mer, visible à 10 milles par une atmosphère 

(1) Pilote de Cochinchine. 



SITUATION ET BORNES — CÔTES 53 

sereine et qui sera bientôt remplacé par deux phares 
sur pieux à vis, actuellement en construction. Au vil- 
lage de Cangiou résident les douze pilotes de la rivière, 

2** La bouche de Dong-tranh 

30 La branche de Soirap. 

Ces trois embouchures déversent les eaux du Donnai*, 

4° L'estuaire de Cua-tieu (1). 

5° Celui de Gua-Dai. 

6° Celui de Cua-Balai. 

7^ Celui de Cua-Ham-Long ou de Bang-Cung. 

8° Celui de Cua-Co-chien. 

9^ Celui de Cua-Cong-haû ou de Ba-Dông. 

Les bouches précédentes sont les déversoirs du 
Fleuve Antérieur. 

10« La branche de Cua-dinh-an. 

11° Celle de Cua-Bathac ou Bassac. 

12° Celle de Cua-tran-de. 

Ces trois dernières portent à la mer les eaux du 
Fleuve Postérieur. 

Tous ces cours d'eaux sont parsemés d'îles, de bancs 
de sable et de vase qui rendent la navigation difficile ; 
la bouche de Cua-tieu peut toutefois recevoir des bâti- 
ments ayant cinq mètres de calaison, celle de Cua-Co- 
Chien ne peut offrir un abri qu'aux barques annamites 
ou chinoises. A l'ouest des bras du Mékong, la côte 
basse et peu découpée, bordée de palétuviers, est 
encore mal reconnue. On y rencontre les embouchures 
du R. Mi-than, du R. Hoang-tan-cua, du R. Cua-Gang- 
hao, du R. Boi-de-cua, des salines et les pêcheries de. 
la pointe de Camau. 

Le cap Cambodge ou pointe de Camau est peu 

(1) Cua, mot annamite, signifiant porte. 



54 LA COCHIKCHINE CONTEMPORAINE 

élevé, couvert d'arbres ; on ne le voit pas à plus de 
neuf miOes au large. Il est entouré de hauts-fonds, 
indiqués par les rangées de pieux des pêcheries et qui 
se terminent à pic à quelque distance. 

Le littoral du golfe de Siam est bas, vaseux, d'accès 
difficile. Il se dirige vers le nord pendant quarante 
lieues, josqa'à la baie de Rachgia. On y rencontre les 
bouches de nombreuses rivières par où s'écoulent les 
eaux de la dépression centrale de la presqu'île de 
Rachgia; cette dépression analogue à celle de la 
plaine des Joncs est désignée par les habitants sous 
le nom caractéristique de Lang-bien (mer tranquille). 
Les plus importants de ces cours d'eau sont le 
Song-Cua-Ton, le Song-Bai-ap, le Song-Dam-cung 
et le Song-Ong-Doc. ÏPlusieurs irai de pêcheries, 
exploitées du septième au dixième mois (1), signalent 
par leurs barrages l'entrée du Song-Bai-hap aux jon- 
ques qui viennent. La lagune elliptique du Song-Dam- 
Cung, dont le fond s'exhausse peu à peu, communique 
avec le golfe de Siam et avec leBaï-hap; elle renferme 
un banc couvert d'énormes huîtres dont les habitants 
font du niùoc^mam. Cette lagune est très poisson- 
neuse ; on y pêche, du neuvième au quatrième mois, 
des poissons estimés qu'on fait sécher et qui sont en- 
levés par des jonques. Au noM de l'embouchure du 
Song-Doc se voient les deux îles escarpées de Hon-da- 
bac (rochers de pierre blanche) qu'on distingue difflci- 

(1) L'année des Annamites, comme Tannée chinoise, se compose de 
12 mois lunaires. Ces 12 mois ne comprennent que 354 jours, puisqu'ils 
sont alternativement de 29 et de 30 jours, et on est obligé d'ajouter un 
mois intercalaire tous 1«6 deux ou trois ans, suivant le chiffre de 
répacte. Le l" de Tan tombe dans le courant du mois de février. 

(Luro, op. ait, y p. 200.) 



SITUATION ET BORNES — CÔTES 55 

lement de la haute mer ; ou les appelle quelquefois les 
Mamelles ; elles offrent un abri sérieux aux embarca- 
tions indigènes pendant la mousson du sud-ouest. 

La baie de Rach-gia reçoit le Song-Gay-lon, le Song- 
Cay-bë et le oanal duRach-gia. Elle est limitée au nord 
par le cap Table, presqu'île rocheuse, élevée de 183 
mètres et formée par une petite chaîne, le Nui-Bon- 
chong. Il est fâcheux que les apports des deux fleuves 
comblent la baie et rendent Tatterrissement de plus 
en plus difficile. Un chenal sinueux qu'on peut consi- 
dérer comme le prolongement futur du canal permet 
seul l'accès aux jonques de mer. Sur toute la baie, 
jusqu'au Cay4on, règne un immense banc de vase, 
recouvert de quelques centimètres d'eau à marée 
haute, et sur lequel la ligne de palétuviers qui borde 
le rivage empiète chaque année (1). A l'entrée de la 
baie se trouvent les îles montagneuses de Hon*tré et 
de Hon-ray. 

Du cap Table à Hatien et à la frontière, le littoral se 
dirige au nord-est. Hatien est situé à l'embouchure du 
Rach-Giam-tanh qui continue le canal de Vinh-tô et sur 
une baie de 1.400 hectares de superficie, fréquentée 
annuellement par une centaine de jonques de mer 
venues de Bangkok. Malheureusement la passe est 
difficile : les Annamites l'ont obstruée, vers le milieu 
du siècle, par des blocs de rochers pour s'opposer au 
passage d'une flotte siamoise. De grands travaux sont 
projetés pour l'amélioration du port d'Hatien. 

Enfin, près de la frontière, sur la rive droite duRach 
Giam-tanh, se voit la pointe escarpée de Phao-dai, et 
plus au nord, sur le territoire camkodgîen,notre petite 

(1) Brière, Excurs, et reconn., n« 1, p. 6. 



56 Là COCHINCHINB CONTEMPORAINE 

possession de Catry, comprenant le delta de la rivière 
de Bangkok, d'une superficie de 15 kilomètres carrés. 

« Des observations sur les marées, dues à M. T. Vi- 
dalin, sous-ingénieur-hydrographe, démontrent que le 
flot vient du nord, le long des côtes de la Cochinchine. 
11 est du reste facile de suivre la marche des marées 
dans la mer de Chine. Le plein a lieu les jours de nou 
velle et de pleine lune, vers les huit heures du matin, 
dans les parages des îles Léma, au large de Hong- 
Kong ; puis il arrive vers 9 heures 30 à Tourane, à 11 
heures au cap Varella, à 2 heures au cap Saint-Jacques, 
à 2 heures 30 à Poulo-Condore, à 10 heures à rentrée 
du détroit de Singapour et à 11 heures 30 à Tîle Tree, 
où le flot de la mer de Chine rencontre celui du détroit 
deMalacca. 

« Les plus hautes marées de l'année ont été obser- 
vées aux syzygies des équinoxes ; leur niveau qui atteint 
3 mètres 80 au-dessus des. plus basses mers, a été 
sensiblement le même le matin et le soir. 

« Le jusant prédomine en rivière de Saigon pendant 
la saison des pluies, du mois de mai au mois d'octobre, 
tandis que, pendant la saison sèche, il ne se fait sentir 
que dans la nuit ; dans les mortes-eaux de cette saison, 
les navires restent fréquemment en travers durant le 
jour. 

« L'évitageau jusant a lieu généralement une demi- 
heure ou trois quarts d'heure après la pleine mer ; 
l'évitage au flot retarde souvent davantage après l'heure ' 
de la basse mer (1). » 

Sur la mer de Chine les côtes sont sûres, mais aux 
bouches du Mékong les navires doivent se tenir en 

(1) Revue maritime et coloniale, mai 1883. 



SITUATION ET BORNES — CÔTES 57 

garde contre les barres des fleuves qui se prolongent 
en mer à des distances considérables et forment des 
bancs à fleur d'eau. La partie de la mer qui borde notre 
colonie se trouve hors du centre des typhons; pourtant, 
aux mois d'octobre et de novembre, on y éprouve parfois 
ce qu'on appelle une queue de typhon. Ce^ tourmentes 
ont une durée de vingt à vingt-quatre heures ; elles 
déracinent les arbres, détruisent les habitations, les 
clôtures et occasionnent des raz de marée redoutables 
pour les barques chinoises ou annamites. 

La navigation de la mer de Chine est facile pendant 
la mousson du nord-est, mais, pendant la mousson du 
sud-ouest, elle est périlleuse pour les petits navires. 
La mousson du sud-ouest commence généralement 
vers le milieu d'avril et se termine dul" au 15 octobre. 
Les vents ne sont pas aussi stables au même rumb 
dans cette mousson que dans l'autre et l'on éprouve 
alors souvent, dans le voisinage de la côte, l'influence 
des brises du large et de terre, La mousson du sud- 
ouest est dans toute sa force pendant les mois de juin, 
juillet et août ; c'est pendant ces mois qu'elle éprouve 
le moins de variations. Vers le mois d'octobre elle 
change et l'on a en général à cette époque une tem- 
pête du sud-ouest, variable à l'ouest et au nord-ouest 
avec beaucoup de pluie. 

La mousson de nord-est commence à se faire sentir 
en. novembre dans la partie méridionale de la mer de 
Chine. Elle s'établit généralement par un coup de 
vent, qui éclate quelquefois brusquement sans que 
rien l'ait fait pressentir, et avec une violence qui a 
déjà mis en grand danger* plusieurs bâtiments. Le 
premier coup de vent de la mousson souffle souvent 



68 LA. OOCHINCHINE CONTEMPORAINE 

pendant huit à dix jours. Dans certaines années, le 
temps est beau et bien établi pendant les mois de sep- 
tembre et d'octobre; mais Téquinoxe est toujours une 
époque dangereuse. 

La mousson de nord-est atteint son maximum de 
force et de régularité en décembre et en janvier. A 
cette époque la mer est souvent mauvaise, le temps 
couvert et très pluvieux, particulièrement aux environs 
de Poulo-Sapate (1) et depuis cette île jusqu'à rentrée 
du détroit de Singapour ; cependant il n'est pas rare de 
rencontrer de longues séries de beaux jours. La brise 
fraîchit généralement pendant les trois jours qui pré- 
cèdent et les trois jours qui suivent la nouvelle et la 
pleine lune ; elle est plus régulière au large que près 
des côtes. 

Sur la côte de Cochinchine, depuis le cap Saint- 
Jacques jusqu'au cap Padaran (2) il y a souvent du 
calme pendant la matinée, puis la brise de mer se lève 
vers l'est et tourne au sud-est dans la soirée et dans la 
nuit, ce qui facilite le louvoyage à contre-mousson le 
long de terre. 

Les courants sont très variables^ ils commencent 
généralement à porter au nord, puis au nord-est, 
depuis la fin d'avril jusqu'en septembre, époque où la 
mousson de sud-ouest est forte; mais ils ne sont pas 
constants, car quelquefois la faiblesse du vent amène 
un changement dans leur vitesse et leur direction. 

Le long de la côte de Cochinchine, de Poulo-Obi au 
cap Padaran, le courant porte le plus souvent à l'est, 

(1) Poulo-Sacpate est une île située sur la côte de TAimam. 

(2) Le cap Padaran est situé hors des limites de nos possessions sur 
la côte de TAnnam, par 11<» 21' Nord. 



SITUATION ET BORNES — CÔTES 59 

variant suivant le vent entre le nord-est et le sud-est 
parallèlement à la côte. 

Pendant la mousson de nord-est le sens du courant 
est généralement au sud -ouest, et sa vitesse dépend 
de la violence du vent. Quand la force de la mousson 
diminue ou qu^elle est faible, on le ressent à peine. 
Entre le cap Padaran et la pointe extrême du Cam- 
bodge, la direction générale du courant est au sud- 
ouest, du milieu d'octobre en avril. A Touverture du 
golfe de Siam, elle est déviée vers le sud par le cou- 
rant qui en sort. 

Entre le cap Saint-Jacques et Singapour, la vitesse 
du courant dépend de la force de la brise qui souffle ou 
qui a soufflé les jours précédents; elle peut atteindre 
50 et même 60 milles en 24 heures durant cette mousson 
pendant laquelle elle mollit peu. Près de terre il est 
influencé par les marées. Ces courants sont excessi- 
vement rapides entre Saigon et Singapour, et ils ont 
occasionné de fréquentes erreurs d'atterrissement. 

Dans le golfe de Siam, les moussons commencent et 
finissent plus tôt que dans les autres parties de la mer 
de Chine ; les vents y sont en général moins constants. 
La mousson de sud-ouest prend dans le cours d'avril 
avec des pluies torrentielles en mai et juin. Pendant 
les mois de juin, juillet et août, ainsi que dans le mois 
de mai, il sort quelquefois du golfe de Siam des bour- 
rasques soudaines, extrêmement violentes, qui se font 
sentir jusqu'à Poulo-Condore et Poulo-Sapate. Dès le 
mois de septembre, les vents deviennent variables. En 
octobre la mousson change par un coup de vent de 
sud-ouest. 

En novembre le temps est beau et le vent fixé au 



60' LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

nord, ainsi qu'en décembre et janvier. Pendant le mois 
de février, il varie du sud à Test. Pendant ce mois et les 
premiers jours dé mars on a des brises régulières de 
terre et de mer (1). 



(1) Cf. A. Le Gras, capitaine de frégate, Instntctions nautiques sur 
les côtes de la Cochinchine, passim. Dépôt des cartes et plans de la 
marine. Instruction n« 395. 



CHAPITRE II 



OROGRAPHIE 



La Gochinchine française se compose de deux 
\parties bien distinctes au point de vue de la constitu- 
tion du sol. La partie méridionale est de formation 
géologique récente; elle comprend les bassins du 
Mékong et des deux Vaïco. On y trouve des plaines 
basses, souvent inondées, qui doivent leur naissance 
aux alluvions des fleuves. La presqu'île ainsi formée 
s'accroît avec rapidité (1). Autrefois, toute la Basse- 
Gochinchine devait être un golfe, et la présence de 
bancs de corail entre Saigon et Tay-ninh en est une 
preuve irrécusable, car on sait que les madrépores ne 
vivent qu'à une certaine profondeur dans les eaux de 
la mer (2). 

La Gochinchine est donc, comme l'Egypte (3), un 
présent de son fleuve. Ghaque année les île^ en 

(1) Dans rarrondissement de Soctrang, les salines devront bientôt 
être abandonnées, malgré la préférence accordée à, leurs produits pour 
la salaison du poisson du Grand-Lac, k cause de la dépense nécessitée 
par l'entretien des canaux jusqu*ii la mer qui se retire annuellement de 
250 mètres. 

(2) Voir sur ce sujet M. Boulangier, ingénieur des ponts et chaussées, 
Excurs, et reconn,, n» 9; Aymonier, Géographie du Cambodge, p. 17. 
Ce dernier auteur ajoute : Pour combler ce golfe, avec Faction des 
alluvions fluviales, s'est combinée, croyons-nous (et l'observation directe 
semble confirmer cette opinion), celle d'un soulèvement volcanique lent 
et incessant qui exhausserait toute cette partie des côtes Je l'Indo- 
Chine. 

(3) Hérodote. 



62 LA. COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

formation s'accroissent d'une couche nouvelle de 
limon. Bientôt leur surface dépasse le niveau de la mer; 
les indigènes les entourent immédiatement de digues 
de terre pour arrêter la marée et y établissent des 
salines et des rizières ; des groupes de légères habi- 
tations en paillottes s'élèvent dans des endroits na- 
guère recouverts parles flots. Souvent, dans les terres 
asséchées en apparence, que Thomme parcourt sans 
danger, il arrive que sous la couche superficielle, 
durcie par Tévaporation des eaux, on rencontre, 
comme à la lagune de Ksach-sa? un sous-sol vaseux 
qui ne pourrait supporter de lourdes constructions. 

Le sol est parsemé de longs bancs de sable appelés 
giông par les indigènes. 

Tout le delta est couvert de rizières et de jardins, 
sauf dans les points les plus éloignés des cours d'eau, 
où de vastes cuvettes, remplies d'herbes aquatiques, 
de joncs et de forêts de palétuviers, n'ont pu encore 
être cultivées. 

Ces espaces, aujourd'hui incultes, pourront être 
plus tard livrés à une agriculture appropriée au climat 
et à la nature du sol. Le travail de l'homme y deviendra 
d'autant plus facile que, dans ces endroits, les arroyos 
semblent se combler à mesure que s'assèchent le§ 
territoires qu'ils servent à drainer. L'homme d'ailleurs, 
dit avec raison Michelet, l'homme fait la terre. Tel est 
aussi l'aspect du pays entre les deux Vai'co et le 
•Mékong, où se trouve la 'plaine des Joncs j recouverte 
par un blanc d'eau de 50 centimètres environ et qui 
d'une part s'étend de Rach-gia à la montagne de 
Tay-ninh, et, d^autre part, entre le Mékong et le golfe 
de Siam, où s'élèvent les villes de Chaudoc et de 






OROGRAPHIE 68 

Hatien. Çà et là se voient de petits lacs où les poissons 
se retirent en multitudes pendant la saison sèche. Les 
solitudes inondées de la presqu'île de Gamau, encore 
en formation, ne sont qu'imparfaitement connues et 
sont appelées Tuh-KhmaUy l'eau-noire, par les Cam- 
bodgiens. Là, dit M. Benoist, sur une longueur de 8 à 
40 kilomètres, on trouve une sorte de boue liquide, 
remplie de fondrières, et dissimulée sous des swps, 
îlots de formation moins avancée, recouverts d'herbes 
et flottant sur la yase(l). Au milieu du delta s'élèvent 
seulement quelques collines isolées, véritables témoins 
des anciennes îles du golfe du Mékong, aujourd'hui 
comblé par les apports du fleuve ; ce sont le Nui-Bathé, 
large cône à trois sommets, autour duquel sont cons- 
truits des villages dont les habitants ont conservé les 
mœurs et le langage des Cambodgiens (2), le Nui- 
Thua, le Thoai-son à Rachgià. 

La seconde partie de la colonie comprend les hautes 
terres qui ne commencent que vers Saigon et s'éten- 
dent dans les provinces de Bienhoa et de Baria, vers 
les frontières del'Annam et du Cambodge. L'aspect du 
pays est plus varié et plus riant que dans le Delta ; on 
y rencontre des sites charmants qui rappellent les plus 
beaux paysages du Bengale, dans des forêts sillonnées 
de nombreux ruisseaux aux eaux claires et limpides. 

Pour comprendre la configuration du pays et l'exis- 
tence des hautes terres il faut se rappeler qu'une 

(1) Excurs, et reconn., n« 1, p. 10. • 

(2) Au pied du Nui-Bathé M. le docteur Corre a recueilli des spéci- 
mens d'objeti de l'époque de la pierre polie et du bronze. La Cochin- 
chiue, comme TËuropei a donc passé par cetie double période qui se 
retrouve à toutes les origines de la civilisation, M. Corre et M. Moura 
ont constaté Texistence de semblables jjisements au Cambodge. 



64 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

chaîne de montagnes, dirigée du nord au sud, s'élève 
entre la mer de Chine et le bassin du Mékong. Vers le 
12ode latitude nord, cette chaîne envoie à l'Occident, 
dans la direction du Grand fleuve, une ramification 
importante qui forme, à peu près vers le nord, la 
limite de la Basse-Gochinchine (tout en restant en 
dehors de nos possessions). Gette ligile de partage 
des eaux présente une hauteur qui varie entre 500 et 
1.000 mètres à son point le plus éîevé, vers les sources 
du Donnai', G'est alors un massif imposant, couronné 
de forêts presque impénétrables. 

Toutes les rivières qui prennent leur source au nord 
de cette chaîne, la Dare-Gloune, la Direman, le Sésane 
et ses nombreux tributaires se rendent dans le Mékong 
ou dans ses affluents. Vers le sud, descendent un 
grand nombre de rivières, le Donnai', le Song-bé et le 
Gang-lé ou rivière de Saigon, etc., qui se jettent 
directement dans la mer de Ghine (1). 

De cette chaîne secondaire et de la chaîne principale 
de TAnnam qui descend dans la province impériale du 
Binh-thuan se détachent des ramifications qui pénè- 
trent dans nos arrondissements de Tay-ninh, de Thu- 
dau-mot, de Bien-Hoa et de Baria, séparant les unes 
des autres les rivières qui coulent sur notre territoire. 
Le squelette de ces collines est granitique. Le bassin 
a été rempli par une argile ferrugineuse , tantôt com- 
pacte, comme dans toute la région mamelonnée 
habitée par les sauvages, presque partout ailleurs plus 
ou moins poreuse et formant ce conglomérat que les 
Annamites ont désigné sous le nom pittoresque de 
pierre cFabeilleSy et que nous avons appelé pierre de 

(1) Voir Gautier, Excursions et reconn., n» 14, p. 219. 



UUOGUAPIIIE 65 

Bien-hoa parce qu'on le trouve à des profondeurs 
diverses dans le sous-sol de toute cette province. 
Enfln, la couche la plus superficielle est formée de 
sable presque pur (1). 

Les collines de Test de la colonie sont très boisées, 
ce sont le Son-lu (300 m.), le Chua-Sang (600 m.) 
dans la province de Bienhoa, le Badinh (600 m.) au 
nord de Saigon, près de Tayninh et la chaîne de 
That-son, près de Ghaudoc,. dont les sommets les 
plus élevés sont le Nuyçam (400 m,) et le Nuy-Soa-Ton 
ou Goto (300m.). La province de Hatien, au nord-ouest, 
est sillonnée de collines peu élevées, détachées de la 
chaîne cambodgienne de rEléphant. 

« Dans toute cette partie du pays, les cultures ne se 
rencontrent que dans le voisinage des rivières, où les 
débris des végétations successives ont formé une 
couche tourbeuse d'une remarquable fertilité, et les 
Annamites ont installé là de magnifiques jardins. Par 
contre, les rizières sont rares et maigres ; les terrains 
élevés, où la forêt a été détruite, sont des déserts de 
sable, recouverts par des herbes à la saison des pluies, 
cultivables en tabac ou en arachides partout où il y a 
de l'eau et de Tengrais » (2). 

(1) Journal officiel de la Cochinchine française , 2S juin 188;^. 

(2) Ibid, 



LA COCHINCHINI-: 



CHAPITRE III 

HYDROGRAPHIE 

Au point de vue hydrographique la Cochinchine 
française forme deux bassins entièrement distincts. A 
Test se trouvent le Donnai', la rivière de Saigon, les 
Vaïco, à l'ouest le Mékong et son delta. Les premiers 
parcourent les hautes terres de la colonie, leur largeur 
est peu considérable, leur cours coupé par des roches 
et des rapides; ils sont encaissés entre des berges 
élevées et subissent de fortes crues pendant la sai- 
son des pluies. Ils ne sont bien utilisés par la navi- 
gation que près de leur embouchure : alors ils s*élar- 
gissent, deviennent de véritables bras de mer, complè- 
tement soumis à Taction de la marée. Leur débit n*est 
pas considérable, aussi ils ne roulent que peu de 
troubles et ne présentent pas de barre. Au contraire 
le Mékong, par les branches larges et profondes de 
son delta, porte à la mer une imposante masse d^eaux 
douces. 

Le Mékong (1) ou Cambodge (3.500 kilomètres), la 
plus grande artère fluviale de Tlndo-Chine, recueille 
ses eaux sur un parcours de plus de vingt degrés en 
latitude; son bassin est aussi le plus vaste de cette 
région, mais une grande partie reste inexplorée et 
plus de la moitié est occupée par des tribus sauvages, 

(1) Le nom de Mékong est laotien; il signirie mère fleuve; les Caiii— 
boilgieus appellent le cours d'eau Tonlé Thom ou grand fleuve. 



HYDROGRAPHIE 67 

Le fleuve prend sa source, sous le nom de Lantzan- 
Kîang ou de Kinlong-Kiang (fleuve du grand dragon), 
entre le Yang-tsé-Kiang et le Salouen, à Touest de la 
province chinoise du Yunnan, dans le Thibet oriental. 
Il traverse le plateau du Laos : c'est alors un torrent, 
coupé par plusieurs rapides et par des cascades quel- 
quefois hautes de 15 mètres, profondément encaissé 
entre deux rives escarpées qui s'élèvent à plusieurs 
centaines de mètres au-dessus des eaux. Dans la 
partie moyenne de son cours, au sortir du Laos, le 
Mékong suit la direction générale du N. au S., fran- 
chit les rapides de Sombuor et de Krâché, et tourne 
brusquement à TO. jusqu'à Stung-treng, pour revenir 
vers le S.; à la hauteur de la pagode dePhnum- 
Bachey, il se dirige uniformément au S.-O. et atteint 
les Quatre-Bras, un peu en avant de Phnum-Penh. 
Son lit, d'une profondeur très inégale, paraît se com- 
poser d'une suite de seuils et de profonds ; il est 
encombré d'îles et de bancs (1); les berges, généra- 
lement élevées, sont rongées par les eaux et sou- 
vent accores. La largeur du fleuve est variable : elle 
atteint 2.800 mètres au dessus de Phnum-Penh, à la 
partie N. de Tîle de Ksach-Kandal, et 3.500 mètres 
en amont des îles Thmey et Gha, à quatre milles et 
demi de Trémak (2). La navigation est difficile et, 
même avec des bâtiments ne calant qu'un mètre, les 
bateliers sont arrêtés par le haut-fond de Rira-Knor, 
à 90 milles en amont de Phnum-Penh. 

(Ij Les soudes sautent brusquement de 8 et 9 mèlres k 2, '3 et A inèt., 
sans que rien, dans la forme extérieure de la rive, i)uisse faire pres- 
sentir de pareils changements. (M, Bonnaud, Exciirs. et reconn., n" 9, 
p. 447.) liCS bancs de sable se déplacent souvent. 

{2} Excurs^ et reconn., n" 2, p. 163. 



68 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

Avant d'arriver aux Quatre-Bras, le Mékong envoie 
à l'Est, presque parallèlement à son cours, entre 
Péam-phkai-méreck et Banam, la ligne d'eau que les 
Cambodgiens appellent Tonlé-tôch (petit fleuve). 
Lorsque la Basse-Cochinchine était recouverte par la 
mer, le Tonlé-tôch a du former un des bras du delta 
primitif du Cambodge. Aujourd'hui il coule d'abord du 
Nord-Est au Sud-Ouesl, puis du Nord au Sud. Ses 
eaux se divisent en plusieurs branches, deux rejoignent 
le Fleuve Antérieur, l'une à quelques milles au-dessous 
do Banam, l'autre (bras de Tradeu) à 10 milles environ 
de la frontière de notre possession; une troisième 
branche (le Compong-trabek) est en communication 
avec le Vaïco par le canal de Péam-Sédey à Hong- 
nguyen (Prach Trobai). 

A Phnum-Penh, le Mékong se divise en trois cours 
d'eau. 

Le premier, large d'un kilomètre, communique avec 
le lac Tonlé-Sap (fleuve d'eau douce), situé au nord de 
la capitale du Cambodge (1). Pendant la crue du fleuve 
les eaux de cette branche se dirigent vers le lac, puis 
lorsque le niveau du fleuve s'abaisse, le courant change 
de direction et les eaux accumulées dans ce réservoir 
naturel s'écoulent vers la mer. Empli, le grand lac 
s'étend sur une longueur d'au moins 130 kilomètres et 
sur une largeur moyenne d'environ 25 kilomètres. Sa 
profondeur, à peu près uniforme, est de 12 à 14 
mètres; lors des sécheresses, le bassin, presque vidé, 
a seulement quelques décimètres d'eau, un mètre et 
demi dans les endroits les plus creux, et ses plages 

(1) Situatioù du (rrand Lac : 12» 25' et 13» 20' hu. N.: 101" 20', 102« 
20' long. K., direcdon générale N.-O.-S.-K. 



HYDROGRAPHIE 69 

sont temporairement asséchées; il occupe alors une 
superficie cVenviron 260 kilomètres carrés, le sixième 
de la surface couverte par les grandes eaux (1). C'est 
à plus de 35 milliards de mètres cubes que Ton peut 
évaluer le volume apporté dans le réservoir par la crue 
du fleuve (2). Actuellement, le va-et-vient de la coulée 
fait du lac une riche pêcherie. Des myriades de pois- 
sons, amenés par la crue, sont f eusses dans les fonds 
par le retrait des eaux : environ 30.000 pêcheurs. 
Annamites, Siamois, Malais, Khmers, peuplent alors 
les bords du lac, et des villages temporaires de mar- 
chands chinois s'établissent sur ses rives. Les Cambod- 
giens se nourrissent surtout de poissons et en exportent 
dans la Basse-Cochinchine, en Chine et à Singapour 
de 7 à 8 raillicms de kilogrammes (3). 

Les deux autres branches du Mékong, le Fleuve 
Supérieur^ Fleuve Antérieur ou Thiang-Giang, et le 
Fleuve Inférieur^ Fleuve Postérieur ou Haû-Giang, 
coulent d'une manière permanente vers la mer de 
Chine et entrent bientôt sur le territoire français. Le 
Fleuve Supérieur ou Antérieur, le plus oriental, large 
de 600 mètres, passe à Barang, Canlo, Tandong, près 
de Sadec, à Hoa-loc et à Vinh-long, où il se subdivise ; 
ses divers bras arrosent Tra-ban, Mytho, Dong-huu et 
Tang-binh; Kaké, Phuoc-huu, Cai-Suc, Bentré et 
Bangtra. Il se jette dans la mer par les bouches de 
(lua-tieu, Gua-dai, Ham-luong et Go-Khien. Le Fleuve 

(1) Le lac fie Genève a 578 kilom. carrés. (E. Reclus.) 

(2) Elisée Reclus, Géographie, t. VUI, p. 855. 

(3) Elisée Reclus, Géographie, t. VH!, p. 855. Le Grand Lac rappelle 
le lac Mœris, qui régularisait la crue du Nil. Le lac.Mœris était d^ail- 
leurs, comme rétablissent MM. Mariette, Lenormant, Perrot, Mas- 
pero, etc., une cavité naturelle endiguée pour servir de réservoir. 



70 LA. COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

Inférieur ou Postérieur, le plus occidental, baigne 
(Jhaudoc, Longxuyen, Thôt-nôt, Gau-tho, Traon, Dai- 
ngai, passe près de Bac-trang et se décharge par le 
Bassac ; il est relié au golfe de Siam par les canaux de 
Hatien et de Rach-gia. 

Le- Fleuve Antérieur est navigable en toute saison 
pour les bateaux de trois mètres de tirant d'eau. Le 
Fleuve Postérieur, entre Phnum-Penh et Ghaudoc, est 
moins profond et moins fréquenté. C'est seulement 
pendant six mois, de juillet à décembre, que tous les 
bras du Cambodge peuvent être parcourus sans 
danger par les navires du plus fort tonnage (1). 

Les affluents du cours supérieur du Mékong sont de 
grandes rivières encore peu connues, parsemées de 
troncs d'arbres et d'îlots. Les affluents du cours moyen 
et du cours inférieur sont nombreux sur l'une et sur 
Tautre rive, mais peu importants, ils déversent dans 
le fleuve les eaux des marais de Tintérieur. 

Le débit du Grand Fleuve est considérable, et les 
matières solides qu'il contient en suspension s'élèvent 
à 1.400 millions de mètres cubes par an, ce qui 
explique la rapidité de la formation du delta mékon- 
nais. C'est ainsi que le Grand Lac s'est colmaté de 
16 mètres environ depuis l'époque où il baignait les 
murailles d'Angkor, il y a cinq ou six siècles, suivant 
les uns, huit ou dix siècles suivant les autres. 
M. Boulangier croit que le Tonlé-Sap sera comblé dans 
deux siècles environ (2). Les petites rivières ou Prêk 

(1) Aymonier, Géogr. du Catnbodge, p. 8. 

(2) Excurs. et reconn., n° 9. M. Elisée Reclus (Géographie, t. VIII, 
p. 852) parle de documents chinois du commencement de Tère chré- 
tienne, d'après lesquels le Grand Lac aurait été un golfe baignant les 
tours de Banon, près de Battembang. Mais M. Je docteur A. Corre ob- 



HYDROGRAPHIE 71 

qui naissent à l'est de Bangkok 6t descendent vers le 
lac se réuniront alors en un simple affluent du Mékong. 

Le Grand Fleuve est soumis à une crue périodique, 
comme tous les cours d'eau des tropiques, le Nil, 
TEuphrate, le Tigre, le Grange et le Brahmapoutre. 
Suivant les uns, la crue est due à la fonte des neiges 
du Thibet, Suivant les autres, et, en particulier, sui- 
vant M. Aymonier, dont nous partageons Topinion, 
la crue est la conséquence des pluies torrentielles 
amenées par la mousson du S.-O. La fonte des neiges 
du Thibet ne peut influer que dans une faible mesure 
sur l'inondation; les pluies ont certainement plus d'im- 
portance : il est en effet facile de remarquer, qu'en 
cette saison, le moindre torrent grossit considérable- 
ment et produit son petit débordement. D'autres 
fleuves de Tlndo-Chine, qui ne reçoivent pas une 
goutte d'eau provenant de la fonte des neiges, le Mé- 
nam, par exemple, sont sujets au phénomène de la 
crue, tout aussi bien que le Mékong (1). 

La crue se manifeste dès le mois de juin, atteint 
son maximum en septembre pour décroître jusqu'en 
février. Elle s'élève parfois de 12 mètres au-dessus 
des basses-eaux. 

Au plus fort de l'inondation, la rapidité du courant 

serve que, dans ces documentg, il faut ejiteiulre|>ar mer, oon TOc^au, 
maïs seulement les eaux du lac. Il base son opinion sur ce que l'on n'a 
trouvé dans les profondeurs du sol aucune coquille marine, mais seule- 
ment des coquiU«8 terrestres ou d'eaux douoes existant encore actuel- 
lement. Le bassin, ajoute-t-il, est constitué par des alluvions d'origine 
fluviale et, au m* siècle de notre ère, un auteur chinois, cité par Francis 
Garflier, décrivait le curieux phénomène de la i^étrogradation des eaux 
vers le lac, observé dès cette époque. 

(Excurs. et reconn,, n* .*?. p. IH?.) 
(1) Aymonier, Gèogr, du Cambodge, p, 10. 



72 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

est telle que les jonques et les barques ne peuvent 
le remonter. L'influence de la marée qui, pendant la 
saison sèche, se fait sentir au delà des Quatre-Bras, 
jusqu'aux rapides de Kheng et au Grand Lac (éléva- 
tion d'eau d'un décimètre environ), n'atteint quelque- 
fois pas Vinh-Long, et le niveau des eaux à marée 
haute n'est supérieur que d'un mètre à celui de la 
marée basse. Lors de la crue, les eaux apportées par 
le bras supérieur du Mékong se précipitent dans les 
plaines environnantes, remplissent les cuvettes et 
couvrent le pays qui présente alors, de même que 
l'Egypte lors de l'inondation du Nil, l'aspect d'un im- 
mense lac où apparaissent, comme des îlots, les 
groupes d'habitations construites sur pilotis. Toutes 
les communications se font alors au moyen de bar- 
ques. Lorsque les eaux s'abaissent, elles rentrent dans 
le lit des fleuves par les fausses rivières qui présen- 
tent ainsi alternativement deux directions. L'une des 
inondations les plus considérables fut celle de 1866, 
pendant laquelle on allait en bateau dans la plupart 
des rues de Phnum-Penh. Il est à remarquer que 
l'inondation a toute sa force dans le Cambodge, au 
nord de nos possessions, tandis que, dans la Cochin- 
chine, plus voisine de la mer, elle est affaiblie par les 
nombreuses irrigations et par la vaste étendue qu'elle 
a déjà dû couvrir (1). Les eaux s'écoulent plus rapi- 
dement et se mettent dé niveau avec la mer. 

L'eau du Mékong, recueillie à Phnum-Penh par 
M. Moura, est louche, légèrement jaunâtre, dun 
goût fade, lourde, car elle dissout peu d'air et d'acide 
carbonique. Son degré hydrotimétrique ne dépasse 

(1) Ayraonier, Géographie du Cambodge j p. 11. 



HYDROGRAPHIE 78 

pas 5,5. Elle laisse un résidu par litre de 101 milli- 
grammes dans lequel les matières organiques figurent 
pour 22 milligrammes. Les 79 milligrammes restants 
sont surtout composés de phosphates et de soude ; on 
n'y trouve que des traces de chlorures, de carbonates, 
d'azotates, de sulfates, de chaux, de potasse, de ma- 
gnésie, de fer, d'alumine et de silice. 

A mesure que le fleuve se rapproche de la mer, ses 
eaux se chargent de plus en plus de matières orga- 
niques par suite des apports des arroyos qui traver- 
sent des marais. Ces apports examinés au microscope 
paraissent composés de conferves sulfuraires unies 
ou cloisonnées et remplies de granulations jaunâtres. 
La fermentation les fait gonfler, elles se gélatinisent 
et rendent l'eau blanchâtre, visqueuse, repoussante 
au goût comme à l'odorat (1). 

Une expédition française, dirigée par le capitaine 
de frégate Doudart de Lagrée, explora la plus grande 
partie du Mékong en 1866-68. M. de Lagrée était assisté 
de MM. Francis Garnier, lieutenant de vaisseau, Dela- 
porte, enseigne de vaisseau, Joubert et Thorel, méde- 
cins de la marine, et de Carné, attaché au Ministère des 
affaires étrangères. M. de Lagrée remonta le cours du 
fleuve, pénétra en Chine dans la province du Yunnan 
où il mourut le 12 mars 1868 (2). Francis Garnier 
prit le commandement. Il se dirigea vers le Yang-tsé- 
Kiang ou Fleuve Bleu qu'il descendit jusqu'à la mer et 
arriva enfin à Shang-«-Haï, où il s'embarqua pour Sai- 
gon, « La commission avait parcouru 9.960 kilomètres 

(1) Moura, Le royaume du Cambodge^ t. I, p. 133. 

(2) Un nionumeut a été élevé à Saigon à la mémoire de Doudart de 
Lagrée. 



74 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

dont 5.870 en barque et 3.990 à pied. Le chemin 
pelevo pour la première fois a été de 6.720 kilomètres. 
Les positions relevées astronomiquement sont au 
nombre de 58, dont 50 absolument nouvelles. Un jour- 
nal météorologique a été tenu très exactement, avec 
une moyenne de quatre observations par jour. Au 
point de vue de l'histoire et de Tarchéologie, les 
recherches de M. de Lagrée sur les ruines cambod- 
giennes constituent Tune des parties les plus neuves 
des travaux de la commission. Au point de vue de la 
philologie, on a réuni les éléments d'un vocabulaire 
de 26 dialectes. Le docteur Joubert a signalé un grand 
nombre de gisements précieux. Le docteur Thorel a 
reconstitué, à peu près sans lacune, tout le règne 
végétal de Tlndo-Chine et enrichi la science de 
1.500 espèces nouvelles. Enfin les dessins de M. Dela- 
porte complètent la masse des renseignements appor- 
tés par les membres de la commission (1). » La France 
a le droit d'être flère de tels travaux. « Aucun voyage, 
disait l'ancien président de la société de géographie 
de Londres, sir R. Murchison, ne s'est accompli de- 
puis bien des années sur une aussi grande étendue de 
pays absolument nouveaux. » La relation du voyage a 
été publiée par Francis Garnier : « Elle est le type de 
ce que doit être la relation d'une grande expédition 
nationale d'exploration géographique (2). » 

Les deux Vaïco, en communication directe avec Ife 
Mékong au moment des inondations annuelles, pren- 

(1) p. Gaffarel, Les colonies françaises, p. 351. 

(2) Sir Bartle Frère, président de la Société royale de géographie de 
Londres. La publication, dirigée par Francis Garnier, a été rédigée en 
grande partie par MM. Thorel et Joubert, L'ouvrage a été illustré des 
dessins de M. Delaporte, de cartes de MM. Lœderik et Delaporte, 



HYDROGRilPHIE 75 

nent naissance dans le royaume du Cambodge et se 
réunissent pour former le Vaïco proprement dit et se 
jeter dans la mer par la bouche du Soirap après s'être 
réunis au Donnai'. 

Le Vaïco occidental ou petit Va-ico est formé à 
Hung-nguyen, par la réunion d\i Kompong-Trabek qui 
lui amène à Hong-nugen, par le canal de Péamsédey, 
une partie des eaux du Tonlé-toch dérivé du Mékong 
et du Rach'Tam-Duong formé de plusieurs ruisseaux 
nés dans le Cambodge. Il coule d'abord sous le nom 
de Rach-Buc-tuG, puis sous celui de Vaïco; il est 
grossi par les infiltrations du Mékong dans la plaine 
des Joncs quHï sert ainsi à drainer en partie. Il passe à 
Phu-Tay et se réunit au Vaïco oriental en aval de ce 
poste. 

Le Vorico oriental ou grand Vaïco est formé par la 
réunion du Cay-Cay grossi sur sa rive droite par le 
Rach-nang-gia, et du Cay-Bach. Sa direction géné- 
rale, comme celle du précédent, est du nord-ouest au 
sud-est ; il forme de nombreux méandres. Il reçoit sur 
sa rive droite le Rach-Tram, sur sa rive gauche le 
Prêk-Thu*Siet, la rivière de Tay-ninh, le R.-Ba-nau ; il 
passe à Ben-Keu, à Don-thu-doan, à Ben-luc, reçoit le 
Petit-Vaïco, arrose ^ong-tr a > et se jette dans le Soi- 
rap à l'est de ce poste. 

La Rivière de Saïgon ou Cang-lé, sort de FAnnam, 
Elle atteint Gaï-Cung, Ben-suc, reçoit à gauche le 
Rach-Bam-bot (Rach-Thi-tinh dans sa partie supé- 
rieure), passe au poste de Thi-tinh ; elle arrose Thu- 
dau-mot, recueille à droite les eaux du Rach-Dua et 
du Rach-Tra., et arrive à Saïgon où elle a une largeur 
de 400 mètres et une profondeur de 10 mètres. 



76 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

L'aption de la marée élève de 4 mètres le niveau des 
eaux du port. 

La rivière de Saigon se réunit au Donnai en aval de 
la capitale, s'en détache entre les forts Rigault de 
Genouilly et Reynaud pour se jeter en serpentant 
dans la baie de Canh-Ray. 

La rivière de Saigon est obstruée dans sa partie 
maritime par un banc dit de corail qui s'étend le long 
' de la rive gauche sur une longueur de plus de 1.200 
mètres et, dans une partie, s'avance de 225 mètres 
dans le lit du fleuve ; ce banc est composé d'une 
pierre argileuse très friable. C'est le seul obstacle 
sérieux à la navigation et il est indiqué par dps 
bouées ; sa hauteur ne permet pas de le traverser à 
tout état de marée et il faut chenaler au point où les 
remous sont les plus violents. Les difficultés augmen- 
tent à mesure que les bateaux qui fréquentent Saigon 
atteignent de plus grandes dimensions et présentent, 
avec des paquebots d'une longueur supérieure à 
125 mètres, un véritable danger. M. l'ingénieur hydro- 
graphe Renaud a proposé de creuser un chenal au 
milieu du banc de corail. Il serait possible d'établir ce 
chenal à une largeur minimum de 140 à 150 mètres et 
à une profondeur de 7 mètres au-dessous du zéro hy- 
drographique. Il n'y aurait que trois ou quatre heures 
pendant lesquelles, aux environs des grandes basses 
eaux le passage du banc serait interdit aux grands ba- 
teaux. Il serait même possible de faire disparaître cet 
empêchement par un creusement supplémentaire (1). 

Le Donnai", né dansl'Annam, comme le cours d'eau 
précédent, est formé par la réunion de deux petites 

(1) Excurs, et reconn.y n» 3. 



HYDROGRAPHIE 77 

rivières, le Da-Lou et le Da-Mré. Il se dirige au sud- 
ouest jusqu'à son confluent avec )a rivière de Saigon 
à 10 kilomètres en aval de la capitale. Son cours su- 
périeur, pendant lequel il reçoit le Song-Bé sur sa rive 
droite, traverse une vallée très accidentée et difficile 
à parcourir ; il est coupé de bancs de sable et de ro- 
chers donnant naissance à des rapides. Son eau est 
claire et saine. La vallée du bas Donnai* est un pays 
de plaines couvert de forêts. 

Le Donnai' passe à Tan-uyen, à Bien-hoa. L'action 
de la marée se fait sentir jusqu'à 200 kilomètres de 
son embouchure, à 100 kilomètres en amont de 
Saigon. 

Le Spng-Bé prend sa source dans l'empire annamite. 
Il fait de nombreux détours sur notre territoire, passe 
à Bo-chon et se jette dans le Donnai" à Trian. 

A l'est des grandes artères de la navigation dans la 
Basse-Cochinchine, se trouvent le S. Kaï-Kaï ou S. 
Thi-vay, originaire des collines deLong-thanh, il coule 
au sud et jette ses eaux dans les bouches du Donnai ; 
la rivière de Baria, le S.-Da-ban et le S.-Ray. Ces trois 
derniers fleuves côtiers, sortis du Nui-Lê, coulent au 
Sud dans la province de Baria. 

Différents cours d'eau sillonnent la contrée maréca- 
geuse et boisée comprise entre le Bassac et le golfe 
de Siam. Ce sont le Vam-Ba-Xuyen^ le (Hong-Co, le 
R. Soctrang, le Vîm-Ditho, le Vam'Vê-thOj le R, 
Daovien, le R. Mithan. le Coco^ le R. Bac-lieu, le 
Song-Doc, le Oiong-Kè, le S. Cay-Long, le Rach- 
Dua^ le Gang-Hao, le Rach-Bay-hap, etc., etc. Mal- 
heureusement les eaux de cet admirable réseau hy- 
drographique, que commandent les postes de Dai- 



78 LA COCHINCHINE CONÏEMPOIUINE 

ngai, Soctrang, Bac-liea et Camau, rendues noirâtres 
par la décomposition des détritus des forets, charrient 
une grande quantité de limon qu elles déposent, sous 
forme de barres, à leur arrivée dans la mer. 

Le ISong-Doc est, dans cette partie du pays, la 
grande voie commerciale des jonques venues de Sin- 
gapour en sept ou huit jours et d'un certain nombre 
de barques de mer d'un faible tonnage provenant du 
Cambodge. A l'époque de la mousson de N.-E. elles 
i^montent le fleuve à l'aide de la marée et écoulent 
leurs produits de contrebande, poudre, opium, au Cua- 
Bo-dé ou au Cua-lon, puis se rendent à Camau en re- 
montant le Song-Doc, jusqu'au ïac-thu-khoa, qui com- 
munique avec le Song-Camau. Elles regagnent la mer 
de Chine par le Gang-hao. 

Si Ton considère la ville de Camau comme centre on 
y rencontre des cours d'eau rayonnant dans toutes les 
directions : 

1° Le Giong-Ké, dirigé vers le Nord, puis infléchi 
vers TE. et envoyant ses eaux vers le S. Cay-longpar 
plusieurs arroyos. Les jonques de petit tonnage sui- 
vent cette voie difficile pour se rendre de Rach-gia à 
Camau, pendant la mousson de S.-O., alors que la na- 
vigation est trop périlleuse pour elles d^ns le golfe 
de Siam. 

2*» Le Rach-Dua, qui rejoint la ville de Bac-lieu dans 
Tarrondissement de Soctrang. C'est la seule voie qui 
réunisse Camau à Saigon dans toutes les saisons, c'est 
par elle que le riz arrive à Bac-lieu, ainsi que le sel 
nécessaire à la conservation du poisson exporté à Sin- 
gapour; c'est par elle, surtout, que Camau et les 
pêcheries échelonnées sur son cours expédient le 



HYDROGRAPHIE 79 

poisson cVeaii douce si estimé on (lochinchinc (1). 

3** Le Gang-hao qui descend vers le Sud-Est à la mer 
de Chine. 

i*" Une série d'arroyos. 

Tous ces fleuves communiquent les uns avec les 
autres, d'une manière permanente ou temporaire, par 
des arroyos (2), canaux naturels régularisés dans leur 
cours ou dans leur profondeur pour faciliter la navi- 
gation, ou canaux entièrement creusés par la main des 
hommes. Les bouches du Rhin et de la Meuse en Eu- 
rope, le delta du Nil en Afrique et celui du Mississipi 
en Amérique peuvent seuls donner une idée du 
delta du Mékong. Le courant varie dans les arroyos 
comme dans les marigots du Sénégal d'après la hau- 
teur relative des crues dans les difTérentes rivières 
qu'ils font communiquer et d'après la marée qui y 
pénètre à la fois par leurs issues opposées. La vase 
s'accumule au milieu de leur parcours et y forme un 
dépôt ou dos d'âne : de là la nécessité d'en entre- 
tenir la profondeur par l'emploi de la drague. 

Les arroyos sont la vie de la Cochinchine ; ils faci- 
litent les transports et tripleront la fertilité du sol le 
jour où, par des travaux qu'indique la nature du pays, 
nous en aurons fait des instruments d'irrigation pour 
les mois de la saison sèche. L'exemple de la Lombar- 
die, où pas une goutte d'eau n'est perdue, doit sans 
cesse être présent aux yeux de nos colons et des in- 
digènes. 

(1) Excitrs. et reconn,, n" 8, p. 442. 

(2) Arfoyo est un nom d'origm© espagnole signifiant canal naturel. 
Elisée Reclus observe que nous aurions dû préférer les mots ruisson, 
estey, bayou, dont se servent les Saintongeois, les (îascons, les créoles 
d« la LouiMane» 



80 LA. COOHINCHINE CONTEMPORAINE 

Tous les canaux sont couverts de grandes jonques 
chargées à couler bas, de sampans, grands bateaux 
d'une longueur variant de 3 à 10 mètres sur une lar- 
geur de 1 mètre à 1 mètre 50, très effilés à Tavant et 
àTarrière, recouverts au milieu par un toit de liam- 
bous. Pendant la période de la conquête, ils étalent 
incessamment parcourus par nos petites canonnières 
en fer qui, dit le commandant Fallu, furent l'âme de 
cette guerre, sinon dans Faction principale, du moins 
dans celles qui suivirent et par des torchas^ bâtiments 
de flottille d'origine portugaise joints aux forces na- 
vales pour la défense des rivières. Les lorchas étaient 
armées d'un canon de gros calibre. Les arroyos ser- 
virent ainsi à porter rapidement nos forces aux points 
les plus éloignés. On combine généralement l'heure 
des départs avec l'heure du flot afin de pouvoir fran- 
chir le dos d'âne. 

Les arroyos portent souvent le nom des villages 
qu'ils traversent, quelquefois ceux des administrateurs 
français qui les ont améliorés. Les principaux sont 
ceux de Vinh-té ou de Hatien, de Rach-gia, le Vam- 
nao, le Canal commercial, l'arroyo de la Poste, le ca- 
nal de Cho-gao, l'Arroyo chinois. Par ces cours d'eau 
les produits du royaume du Cambodge, du Siam et des 
provinces occidentales peuvent arriver par les voies 
fluviales dans la capitale de notre colonie et y être em- 
barqués sur des vaisseaux européens. 

Le canal de Vinh-té, long de 71 kilomètres, est la 
voie navigable la plus importante qui ait été artificiel- 
lement crôée en Cochinchine. Il fut commencé en 
1820, la dernière année du règne de Gia-Long, et 
terminé dans les premières années du règjie de Minh- 



HYDROGRAPHIE 81 

manh, son successeur. Il établit une communication 
directe entre Chaudoc, sur le Bassac; et le port d'Ha- 
tien, sur le golfe de Siam. L'entrée du canal est dans 
le Rach-Ghaudoc, à 900 mètres en amont de son con- 
fluent avec le Bassac ; en quittant le Rach, le canal se 
dirige à peu près à TOuest, passe entre les massifs de 
Nui-eau et de Nui-tabec et aboutit au Rach-Giam- 
thanh qui se jette dans le golfe au port de Hatien. Son 
ancienne largeur était de 35 mètres et est marquée 
par deux berges encore bien nettes : sur celle du Sud 
sont plantés les poteaux télégraphiques (1). 

Le canal de Rach-gia fut creusé en 1817 sous le 
règne de Gia-Long ; sa longueur est de 30 kilomètres 
jusqu'auprès de la montagne du Nui-Sap. Il avait une 
largeur de 45 mètres et une profondeur de 2 mètres ; 
il fut nettoyé et débarrassé des herbes à trois reprises 
différentes sous Minh-Mang, Triêu-Tri et Tu-Duc. 

Le Vamnao établit une communication entre les deux 
bras du Mékong. 

Le Canal ou arroyo de la Poste^ large de 50 mètres 
et long de 28 kilomètres, réunit le Mékong et le Vaïco 
occidental et porte des jonques de 80 à 100 tonneaux ; 
c'est Tarroyo le plus fréquenté de la Cochinchine, 
avec deux centres importants aux deux extrémités, 
Mytho et Tanan. Le dos d'àne s'étend malheureuse- 
ment sur la plus grande partie de son cours. 

Le Canal commercial ou Canal de Dang-Giang, 
continué jusqu'au Grand fleuve par Tarroyo de Gai-lai 
et de Gai-bé, est un des arroyos entrepris par Minh- 
Mang ; il est tracé de manière à faire arriver à Gholon, 
le plus rapidement possible, les barques de Vinh-Long 

(1) Renaud, Excurs, et recomi., n° 1. 

LA COCHIN'CHINE fj 



83 tk COdHiNCttiNÈ COKTËAtPOkAiNÉ 

et des provinces du nord-ouesl. Il n'a pas été entre- 
tenu et ne peut être fréquenté que par de petites jon- 
ques. 11 a plus de 30 kilomètres de longueur sur quel- 
ques mètres de largeur ; il prend fin au-dessus de 
l'arroyo de la Poste, dans le Vaïco occidental. 

Le Ccmalde Cho-gao réunit le Rach-La et le Rach- 
Hoij; Il ftit creusé en 1876 et mesure 41 kilomètres 
sur 22 mètres de largeur ; il est toutefois insuffisant 
pour les Messageries de Cochincliine et présente un 
dos d'âne fort gênant. 

VArroyo chinois, large de 100 mètres, entre les 
Vaïco et le Donnai', passe par Saigon, Cholon et 
Benluc. 

Nous verrons plus loin les travaux qui ont été faits 
ou qui sont à Tétude pour Tamélioration de ces voies 
âuviales. 



CHAPITRE IV 



ILES 



Un oertain nombre d'îles sont situées non loin de 
la Cochinchine, soit dans la mer de Chine, soit dans 
le golfe de Siam (1). 

Dans la mer de Chine on remarque le groupe de 
Poulo-Condore^ Hon-Bay-^Canh et les îlots de Hôn- 
TraUi Hon-truoCy Hon-lap et plusieurs autres petites 
lies ; les Deux Frères^ et, vers la pointe de Gamau, 
Poulo-ObL 

Le groupe volcanique de Poul(hCo?idore (2) est situé 
à ISO kilomètres au sud de Tembouchure du Mé^Kong; 
la plus grande des îles qui le composent est la Grande 
Condore ou Connon^ d'une supei^flciede 6.4Ô6 hectares, 
Elle a huit lieues de longueur sur deux de largeur ; 
elle s'élève brusquement au^desâus . du niveau de la 



(1) Sources principales ; Carte du commandant Bigrel; — Le Gras 
cap. de frégate, Inètruction nautique û» 395 sur les côtes de la Cochin- 
chi&e et la collectiou des Excursions et rwBnnaiêeancei* 

{'Z) Les relèvements astronomiques du groupe de Poulo-Condore va- 
rient avec les observateurs. Les résultats sont les suivants : 



BISERVATEURS 


M. HATT 


SOCIÉTÉ 

des 
iktv^u MAatrntM 

et 

COLONIALES 


LA 

fiDfiNMfilNIlE FRANCAttl 

en 1878 


Latitude.. 


go 40' N. 
104» 11' 55" E. 


8o40'N. 
104» 12' 40" E. 


d«8»88'à««46'N. 
de 104o 10' à 104o 18' E. 


Longitude 



84 LA COCHIJS'CHINE CONTEMPORAINE 

mer et est traversée par une chaîne de collines cou- 
vertes de végétation et tombant à pic. Le point cul- 
minant atteint 596 mètres. La Grande Gondore est 
séparée de la Petite Condore ou Bac-Vung par un 
étroit canal qui se dessèche à marée basse. L'aspect 
de ces îles est triste, mais elles sont riches en bananes, 
en patates, en manguiers, en cocotiers et en ébéniers. 
Elles produisent des fèves, des calebasses, des mus- 
cades, du maïs. Les côtes sont assez poissonneuses. Oh 
y rencontre des cochons sauvages, des singes, des tour- 
terelles, des pigeons verts. Quelques rizières suffisent 
à Talimentation de la population indigène, forte de 8 à 
900 habitants, répartie entre quatre villages, le village 
du Cambodge, le village chinois, le village des Labou- 
rerurs et celui de Gohong. Le climat est chaud et hu- 
mide, mais plus sain sur le littoral que celui de la 
Cochinchine propre ; on gagne aisément la fièvre dans 
les parties boisées ; nonobstant, les dyssentériques et 
les malades du foie y vont chercher la guérison ; la 
température moyenne est de 28° centigrades. 

La baie de Poulo-Gondore est assez sûre, sauf pen- 
dant la mousson de nord-est. Le groupe sert de point 
de repère aux navires à voiles qui se dirigent vers la 
mer de Ghine en venant du détroit de Malacca. La 
mousson de sud-ouest apporte les pluies à Poulo-Gon- 
dore et dure huit mois. En novembrey dans les parafes 
de ce groupe, on a des alternatives de calme et 
d'orages accompagnés de pluies et de coups de vent. 
La mousson de nord-est s'établit vers le 15 octobre ; 
elle donne du beau temps. Gependant les pluies conti- 
nuent quelquefois un mois après rétablissement de 
cette mousson. La construction d'un phare de pre- 



ÎLES 85 

mière classe sur une des îles est en partie assurée par 
le travail des prisonniers. 

Les Anglais s'étaient établis à Poulo-Condore en 
1702 et y avaient fondé une factorerie, mais en 1708 
ils furent massacrés par les soldats de Macassar qui 
étaient à leur service ; les ruines de rétablissement se 
voient encore aujourd'hui. Le groupe avait été visité 
auparavant par des marins espagnols, car lors de 
l'occupation française on y trouva des monnaies à 
l'effigie de Charles-Quint et au millésime de 1521 . Les 
bâtiments du capitaine Cook y reçurent, en jan- 
vier 1780, Thospitalité au nom de l'évêque d'Adrân. Le 
traité de 1787, avec Gia-Long , cédait ces îles à 
Louis XVL La France en a pris possession en 1861 et 
Tamiral Bonard y établit l'année suivante un péniten- 
cier où sont enfermés les condamnés à plus d'un an 
et à moins de dix ans de prison. Le groupe de Poulo- 
Condore était placé, par décret du 14 mai 1876, 
sous l'autorité d'un commandant supérieur, relevant 
du Gouverneur de la Cochinchine, et exerçant son 
pouvoir dans les formés déterminées par l'ordonnance 
royale du 9 février 1827 sur les dépendances de la 
Guadeloupe. L'institution du commandant particulier 
était indispensable alors que l'archipel restait plusieurs 
mois sans communication avec la terre ferme. Aujour- 
d'hui qu'il est relié à Saigon par le télégraphe et par 
un service régulier de bateaux à vapeur (messageries 
maritimes), on a pu donner satisfaction aux vœux 
exprimés en 1880 et en 1881 par le Conseil colonial; 
le commandement supérieur est supprimé et Poulo- 
Condore, qui constitue le vingtième arrondissement, 
est placée sous l'autorité d'un administrateur, La gar- 



86 LA COCHINCHINE CONTEMPORAJNE 

nisou est formée d'une compagnie d'infanterie de 
marine. Les Frères sont deux petites îles situées à 
environ deux milles et demi de distance l'une de 
l'autre, et se relevant entre elles N.-E. et S.-O. Llle 
la plus occidentale est un rocher stérile peu apparent ; 
le Frère de VE, est élevé et de forme ronde ; son 
sommet est couvert d'arbres et il est à 24 milles dans 
ro. quart S.-Q, du sommet de Poulo-Gondore. 

Le§ Poulo-OH (8° 25' 37^ lat. N., 102^ 27' 22r long. E. 
à la Roche carrée de la pointe S.-O.) forment un 
groupe situé un peu au sud de la pointe extrême de 
Camau. £Ues sont boisée^s, montueu^ps (sommet 318 
mètres), désertes. L'eau y est excellente ; elle fournit 
aux besoins des villages maritimes du sud et des gens 
aisés d^ Camau, car dans toute la circonscription 
Teau potable fait complètement défaut Les pentes sont 
couvertes de belles espèces forestières ; les abords 
sont très difficiles pendant la mousson de S.-O., parce 
qu'une forte houle venant du large rend le mouillage 
incertain. 

Les jonques qui viennent d'Haïnam et de Singapour, 
pendant la belle saison, pour faire le commerce ou 
pour m livrer à la pêche, choisissent généralement 
comme lieu central de leur» opérations les Poulo-Obi 
et la pointe extrême de Camau; de là oUes pénètrent 
dansTintérieu^ parle Gang-hao,par les trois branches 
du Gua-Bo-de, et par le Song-Ong-doc. Une partie de 
ces jonques servent à la contrebande (1). 

La Grcmde PohIù^M^ 2 milles 1/2 environ du 
N,-B, au S.-O,; elle est un peu pins étroite an millieii 
et c'est dàna sa partie S.-O. qu- elle est la plus large et 



tLÉs 87 

la plus haute. Pendant les temps clairs on peut la voir 
d'une distance de 41 milles, mais pendant la mousson 
de N,-E. elle est généralement cachée par une brume 
épaisse et il arrive quelquefois qu^on a de la peine à la 
voir de 15 milles. 

Entre Poulo-Obi et la côte se trouve le Rocher 
Marsh. 

Les principales îles du golfe de Siam sont au nord le 
groupe de Phu-Ctuoc, et le grov/pe des Pirates, Hon^ 
Ray et Hon^Tré à l'entrée de la baie du Rach-gia, le 
groupe de Pouio-Dama et la Fausse PoulO'^OhL 

Le groupe de Phx^Quoc est composé de la haute terre 
de ce nom et de quelques îlots voisins. L*île de Phu- 
Quoc, plua étendue que la Martinique, ne renferme 
cependant qu'un millier d'habitants, répartis en cinq 
hameaux; sauf quelques hectares de caféiers et de 
jardins au village de Duong-Dong, elle est inculte, mais 
de belles forêts forment sa grande richesse et elles 
seront exploitées avantageusement lorsqu'on aura 
ouvert des routes. 

Un pénitencier agricole a été établi dans l'île ; des 
cocotiers, des aréquiers, des poivriers ont été plantés 
avec succès et la vanille a donn^ une bonne récolte de 
début, dont les échantillons figurent parmi les pro- 
duits des colonies françaises envoyés à rÈxposition 
universelle d'Amsterdam. 

Le projM de loi sur les récidivistes, voté par la 
Chambre des Députés, classe l'île de Phu-Quoc mi 
nombre des lieux de transportation. 

IjCs montagnes de l'île, avec des plateaux à brusque 
tombée, semblent un prolongement de la chaîne plate 
de l'Eléphant et contrastent avec le» pios granitiques 



00 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

de la Gochinchine et des îles du sud du golfe de Siam. 
Elles sont formées de roches porphyriques (porphyre 
syénitique, porphyre trachytique, diorite, variolite) et 
surtout de .grès. Le sol est constitué par des terrains 
arénacés. 

La côte sud est complètement déserte ; la baie qui 
y est formée porte le nom de Bây-cay-dua ou baie de 
la plage du cocotier ; c'est le meilleur mouillage pour 
un petit bateau ; il n'y a actuellement dans l'île aucun 
point habité où une embarcation calant 1 m. 50 puisse 
venir s'abriter en toute saison. 

La côte occidentale est droite avec deux massifs 
rocheux faisant une faible saillie au large, le cap Sud- 
Ouest et le Sommet carré ; le rivage du nord n'est 
qu'une immense plage de sable de 30 à 40 kilomètres 
d'étendue, uniforme et droite. Par la mousson de 
N.-E., la mer y est très belle, il y a mouillage par- 
tout. A l'intérieur, le massif peu élevé des collines 
du sud s'arrête au Sommet carré sur la côte ouest, 
et sur la côte est au Sommet pointu ; une grande 
plaine partage l'île en deux parties un peu au sud 
d'Ham-ninh. Il y coule un petit ruisseau. La capi- 
tale est à Duong-Dong, simple village de 600 habi- 
tants environ. La grande ressource du pays est le 
nuoc-mam qui se fait avec im petit poisson vert et 
blanc, de quelques centimètres de long qu'on ren- 
contre en grande abondance. Le nuoc-mam de Phu- 
Quoc est très estimé et s'exporte avantageusement 
jusqu'en Annam et à Canton. La pêche se fait pendant 
toute la mousson de nord-est. En 1878, Saigon a reçu, 
par Hatien, 4.280 piculs de nuoc-mam et beaucoup de 
poisson salé. Les habitants pèchent la tortue , ils 



ÎLBB 89 

récoltent de Thuile et des résines dans les bois; ils 
chassent les buffles sauvages dont ils vendent la peau 
et les cornes, le con-nai, le cerf, le sanglier. On ex- 
ploitait autrefois, sur la côte orientale, des mines de 
jais, maintenant abandonnées. 

Plusieurs petites rivières arrosent Phu-Quoc ; toutes 
ont le même caractère ; à leur embouchure elles ont 
des barres qui ne permettent même pas aux grosses 
jonques d'y pénétrer ; le courant y est presque insen- 
sible. 

Le bras de mer qui sépare Phu-Quoc de la côte de 
Cochinchine est abrité à la fois en partie de la mous- 
son de S.-O. et de la mousson de N.-E. La mer y est 
souvent très belle, sa largeur est de 35 milles et on 
peut, dans la plupart des cas, compter d'une manière 
certaine sur les quelques heures de beau temps néces- 
saires pour faire le trajet (1). 

Au sud de Phu-Quoc se trouvent les deux petites 
îles appelées les Frères^ qu'il ne faut pas confondre 
avec les îles du même nom, situées à l'occident de 
Poulo-Gondore. Le Frère de tEst a la forme d'un 
coin, son altitude est de 143 m., le Frère de V Ouest 
a 113 m. d'élévation. Dans le sud de ces îlots se trou- 
vent plusieurs récifs dont le plus large est appelé la 
Table, 

A l'entrée de la baie du Rach-Gia se trouvent les 
îles de Hon-ray et de Hon-iré. Llle de Hon-ray {île 
Tamassou) est située à 16 milles dans l'E.-N.-E. de 
Poulo-Dama. Les habitants y font un petit commerce 
de nids d'hirondelles. L'île offre un mouillage excel- 
lent, on y trouve de l'eau douce. 

(1) J. Renaud, Excurs, et reconn,, n<» 2. 



90 lA COCHINOHINB CONTEMPORAINE 

A 43 milles au N., 52° E. de Hon-Ray, se trouve Hle 
de Hon^tré {île aux bambous ou île Techsou)\ c'est 
un massif granitique qui présente la forme d'une 
tortue; eile sert de relâche aux jonques d'Haï-nam qui 
viennent y faire de Teau, pêcher et saler leurs pois^ 
sons et couper les énormes bambous qui croissent 
dans les gorges delà montagne. C'est un centre de 
pêche très fréquenté. Elle a servi de repaire aux 
pirates qui trouvaient dans ses petites aiguiades de 
Teau en quantité suffisante pour leurs courtes expé- 
ditions et, dans ses grottes élevées, difficiles d'accès, 
dissimulées derrière les arbres et les lianes, des 
cachettes excellentes pour leur butin et leurs approvi- 
sionnements. Placée au débouché de Rach-gia, Tîle 
était en outre pour ces bandits un très bon lieu d'ob- 
servation (1). Le principal sommet de cette île est 
marqué à une altitude de 400 m* sur les cartes ; cette 
élévation paraît exagérée au docteur Corre , qui a 
visité cette terre pour y faire des recherches sur Tâge 
de la pierre et du bronze en Cochinchine. Il n'y a pas 
de passage entre Hon-tré et la côte, si ce n'est pour les 
canots. 

A l'ouest du cap Table se rencontrent quelques îles 
de médiocre étendue qui sont, du nord au sud, Hon- 
heo, Vîle de T Ouest, Hon-son-thuc-lon^ Hon-sonrthuc- 
nhOj la Selle ^ Vile Escarpée, Hon-minMioa (île 
Tskeré) et Vile du Large, 

Vîle Tekere a la forme d'un cône élevé de 340 m. ; 
elle est située à 8 milles au S. 37° 0. du cap Table ; 
elle est la plus grande du groupe. 

Les Ues des Pirates sont situées à l'occident d'Hatien 

(1» D"* A. (,'orre, Excnrs. et reconn.j n» '\. p. 369. 



ÎLES 91 

au sud de la pointe Kep (sur le territoire cambodgien). 
Elles se présentent du nord au sud dans Tordre sui- 
vant : Ue du Pic, Hon-nhi {Pirate du nord), Hon-qui 
(Roche fendue), Hon-doi {Grande Pirate), Hon-truc- 
mon, Hon-long, Hon^nhom, Han-duoc {Pirate du 
sud), Poulo-Cici. 

Le groupe de Poulo-Dama renferme Poulo-Dama 
{&* 41' 54" lat. N., 402- 0' 2* long. E.) (Hong-nam-dn), 
longue de 3 milles 1/2 du N.au S., large d'un mille et 
renfermant à son milieu un pic aigu de 327 m., et 
ensuite plusieurs îles situées à TE. et parallèlement à 
la première ; ce sont, du N. au S., Hon-giau ou île du 
Nord (115 m.), Hon-trune, Hon-dau, Hon-mau ou île 
du Sud. On trouve à Poulo-Dama des nids d'hiron- 
delles et des iguanes. 

Au S,-0. de Poulo-Dama est le groupe de Poulô- 
Panjang (9« IS' 14^ lat. N., 101* 6' 47* à Tangle N.-O. 
de la baie S. -0), boisé ; on y recueille des nids d'hi- 
rondelles, des tortues à écaille et des holothuries. 

La Fausse Poulo-Obi (8? 56' 43"^ lat. N.. 102« ICT 6" 
long. E. au côté ouest) ou Hong-Chui{île aux bananes) 
est située à 23 milles au Nord 27^ Ouest de la pointe 
de Camau, à 15 milles de l'embouchure du Song-Doc. 
Elle a 3/4 de mille de longueur, 1/2 mille de largeur 
et 152 m. d'élévation avec des falaiises à pic. Quand 
on la voit du S., elle a l'apparence de deux mamelons 
visibles à 29 milles. A4 milles au S., se trouve l'îlot 
rocheux de Hon-buong, élevé de 51 m. avec une 
chaîne de rochers s'étendant à 1/4 de mille de son 
côté est. 



CHAPITRE V 

CLIMAT — SANTÉ PUBLIQUE — HYGIÈNE 

La Gochinchine française, située dans la zone tor- 
ride, possède un climat marin, marqué par de grandes 
chaleurs humides. On y distingue deux saisons, la 
saison sèche, d'octobre en avril, pendant la mousson 
de N.-E., et la saison pluvieuse, d'avril en octobre, 
pendant la mousson de S.-O. Du mois de décembre à 
la fin d'avril il ne tombe pas une goutte d'eau, bien 
que l'horizon soit souvent chargé de nuages : la végé- 
tation souffre, les arbres languissent, les plaines pré- 
sentent l'aspect de savanes desséchées ; la chaleur est 
insupportable. Mai arrive et amène la saison des 
pluies ; la nature semble renaître ; la terre se couvre 
d'une luxuriante végétation. Les pluies tombent alors 
régulièrement jusqu'en juillet; puis elles diminuent 
pendant la petite saison sèche ; elles recommencent à 
la fin d'août jusqu'au mois d'octobre et cessent com- 
plètement en novembre (1). 

Les orages, fréquents pendant les deux mois de mai 
et de juin, sont terribles : le ciel tombe, disent alors 
les indigènes. « Le nuage affecte la forme du grain 
nommé Sumatra dans les détroits malais. C'est un arc 
immense, d'un gris ardoise trèg sombre, bordé d'une 
frange parfaitement régulière de nuées plus claires. A 
peine formé, le météore s'ébranle avec une grande 

(1) Voir La Cochinch. franc, en 1878, passini. 



CLIMAT — SANTÉ PUBLIQUE — HYGIÈNE 93 

rapidité. La première rafale, qui dure à peine deux ou 
trois minutes, est d'un choc terrible et renverse sou- 
vent des paillottes, des arbres de grande taille ; Tobs- 
ciirité est profonde ; une pluie torrentielle d'une 
température relativement basse, à laquelle se mêlent 
parfois des grêlons, fouette horizontalement et pénètre 
dans les maisons les mieux closes. Cette période de 
tourmente dure une demi-heure, une heure au plus, 
puis le vent diminue progressivement et une pluie 
abondante tombe encore pendant une heure environ. 
Tout cesse brusquement enfin, et le soleil reparaît 
radieux. Pendant le phénomène, la foudre éclate. avec 
un fracas inconnu en Europe et les accidents ne sont 
pas rares, surtout dans les grandes plaines et sur les 
troupeaux de" buffles qui s'y trouvent surpris (1) ». 

La plus grande durée du jour est de 12 heures 43mi- 
nutes, la moins grande de H heures 38, ce qui établit 
entre les deux une différence de 1 heure 5 minutes. 
Les jours croissent de mars à juin et décroissent de 
juin à mars. 

La température s'élève à 35° centigrades pendant 
le jour et à 17° pendant la nuit, durant la saison sèche, 
et varie entre 20 et 30° pendant la saison des pluies. 
C'est peut-être, de tous les chmats chauds, celui oi\les 
variations thermométriques sont le moins considérables . 
Les plus hautes températures observées à Saigon ne 
dépassent guère 36° (H mail877)etles plus basses IS». 
Karikal, Madras, Pondichéry, Massouah (Abyssinie) et 
deux ou trois autres points du globe sont les seuls Ueux 
habités par les Européens qui aient une moyenne ther- 
mométrique plus élevée. Le baromètre oscille entre 

il) La Cockinchinc française en 1878, p. 95. 



94 LA OOCfilNdHlNE dONTËMPORAlKfe 

761 mm. 7 et 764 mm. 2. La quantité d'eau recueillie 
au pluviomètre est en moyenne de 1 m. 640 par an, 
ce qui fait près de 3 fois plus qu'en France où, d'après 
Boudin, la moyenne annuelle est de m. 665. Le 
degré d'humidité de l'air varie au psychromètre de 58, 
minimum de la saison sèche, à 89, maximum de l'hi- 
vernage. La tension électrique est indiquée non seu- 
lement par les orages et les coups de tonnerre qui se 
répètent chaque jour durant la saison des pluies, mais 
encore parles éclairs dits de chaleur qu'on voit se 
succéder pendant la saison sèche, alors que le ciel est 
serein (1). Les tableaux suivants^ empruntés à VAn- 
nuaire dé la Cochinchine^ donnent les moyennes des 
observations faites au Jardin botanique de Saigon 
pendant les années 1874-1880 et les- observations 
faites pendant un an par le service de santé. 

(1) D' Caiidë, De la mortalité des Européens en Cochinchine, p. 8. 



CLiMaT — SAKté PUfiLIQUfe — HYGIÈNE 



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CLIMAT — SANTÉ PUBLIQUE — HYGIÈNE 97 

Les restes de la végétation tropicale, soumis aune 
température élevée , dans des terrains inondés, ne 
tardent pas à se décomposer^ en donnant naissance à 
des miasmes putrides et en favorisant l'éclosion de 
parasites microscopiques qui sont autant de causes de 
maladie. Certaines affections semblent surtout frapper 
les Européens, d'autres les Annamites, comme les 
maladies de la peau, la gale, une espèce de lèpre, 
réiéphantiasis, la variole, le choléra, etc. ; elles sont 
dues spécialement au manque des soins hygiéniques 
les plus élémentaires. D'autres enfln font payer un 
douloureux tribut aux deux races, la dyssenterie, la 
diarrhée chronique, la fièvre intermittente, les mala- 
dies du foie, la phthisie et les maladies des yeux dues 
au refroidissement des nuits. Le séjour des forêts est 
pernicieux et le voyageur qui se baignerait dans leurs 
frais cours d'eau contracterait la fièvre des bois, per- 
sistante même sous un autre climat. En 1882, sur une 
colonne de 28 tirailleurs annamites, dont 3 Européens, 
envoyée de Saigon à Tanlinh et à Tracu, sur la fron- 
tière du Binh-Thuan, pas un homme n'est revenu en 
santé, un Européen et trois indigènes sont morts : le 
voyage, aller et retour, avait duré quinze jours. 

La dyssenterie est, de toutes les maladies sévissant 
en Cochinchine, la plus grave et la plus redoutable 
pour les Européens ; ainsi l'indique du moins le chiffre 
énorme de la mortalité causée par cette affection et 
qui atteint à lui seul près des 2/5 de la mortalité 
totale. Toutes les formes de la dyssenterie s'y ren- 
contrent, depuis la dyssenterie aiguë légère, jusqu'à 
la dyssenterie chronique et la cachexie dyssentérique. 

C'est en 1862 que la dyssenterie fut, de toutes les 

LA COCHINCHINE 7 



98 LA GOCHINCtîlNE OONTEMPORAIKÈ 

maladies endémiques, la plus meurtrière pour les 
Européens. On ne s'en étonnera pas si Ton songe que 
des expéditions répétées, des fatigues excessives, une 
alimentation insuffisante et de qualité inférieure, pla- 
çaient nos troupes dans de très mauvaises conditions 
hygiéniques. Jusqu'en 1867, diminution progressive 
dans le nombre des décès par dyssenterie ; mais, en 
cette année, de nouvelles expéditions et une grande 
chaleur amenèrent une épidémie qui causa, du !«' juin 
au 15 août, 109 décès, dont 77 pour l'infanterie de ma- 
rine. Le nombre total des victimes de la dyssenterie 
fut, en 1867, de 235 au lieu de 89 en 1866. Cette 
maladie est particulièrement fréquente à la fin de la 
saison des pluies. 

La fièvre pernicieuse est, après la dyssenterie, l'affec- 
tion qui donne le plus grand nombre de décès. Elle a 
occasionné près de 900 cas en 19 ans, ce qui fait une 
moyenne annuelle considérable. La fièvre pernicieuse 
algide s'observe rarement seule ; elle survient le plus 
souvent à titre de complication, et c'est dans le cours 
de la diarrhée et surtout de la dyssenterie qu'on la 
voit surgir. La forme cholérique est de beaucoup la 
plus grave ; rapide dans sa marche, elle peut occasion- 
ner la mort en quelques heures. Dans certains accès 
pernicieux, on remarque un mélange de forme algide 
et de forme cholérique, mais avec prédominance des 
symptômes algides, c'est-à-dire que les crampes sont 
fugaces et les déjections intestinales rares et peu 
abondantes. Les formes comateuse et ataxique se pré- 
sentent quelquefois à l'état de combinaison. Quant à 
la forme syncopale ou lipothymique, c'est la plus rare. 

De même que le choléra, la fièvre typhoïde exerça 



CLl^iAt — SANTÉ PUBLIQUE — HYGIÈNE 99 

surtout ses ravages pendant les premières années de 
Toccupation ; les nombreux décès qui se manifes- 
tèrent alors et qui diminuèrent progressivement eurent 
probablement pour cause principale Tencombrement, 
dont on finit par ne plus sentir les funestes consé- 
quences, quand les troupes furent convenablement 
installées. En 1869, une petite épidémie éclata à la* 
suite de quelques cas contractés à Alexandrie sur 
V Andromaqtce et rapportés en Cochinchine par le 
transport YAveyron; mais ce ne fut rien en comparai- 
son de la grande épidémie de 1870, celle qui fut qua- 
lifiée par Lalluyaux d'Ormay de maligne putride. Les 
hommes atteints furent tous de jeunes soldats arrivant 
de France, nouvellement enlevés à leur famille et 
n'ayant pas même séjourné dans une caserne. Depuis 
1870 on vit chaque année plusieurs décès pour fièvre ty- 
phoïde, mais la forme épidémique ne se manifesta plus. 

La diarrhée paraît causée par un parasite, Yanguil- 
Ma stercoralis , qui provient peut-être des eaux 
douces et se développe par centaines de mille dans le 
corps humain. Les décès causés par la diarrhée et par 
la dyssenterie furent presque toujours confondus à 
Torigine, à la suite d'une erreur diagnostique. Plus tard 
on a fait de la diarrhée une affection spéciale, dont les 
victimes ont été comptées à p^rt et séparées des dys- 
sentériques. Aussi, bien que rien ne soit changé au 
climat, les statistiques pourraient faire croire que la 
diarrhée a crû en puissance. M. Beaufils a d'ailleurs 
constaté, dans les Archives de médecine navale, que 
pins de la moitié des cas de diarrhée doivent être attri- 
bués aux infractions des lois de l'hygiène. 

On compte- 200 décès qui peuvent être -rapportés à 



100 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

toutes les espèces connues d'anémie. L'anémie tropi- 
cale ou météorologique est celle à laquelle l'Européen 
échappe le plus difficilement, car elle est une des con- 
séquences même de son séjour dans le pays ; vient 
ensuite l'anémie symptomatique des maladies endé- 
miques, à laquelle ne peuvent se soustraire les malheu- 
^reux atteints de dyssenterie, de diarrhée, d'hépatite, 
etc. C'est enfin l'anémie paludéenne, contre laquelle 
ne peuvent se garantir ceux que la malaria saisit. 

On a relevé 62 décès dus à des insolations ; peut- 
être pourrait-on ajouter à ce nombre la plupart des 
morts par méningite ; à coup sûr, un grand nombre 
d'individus qui sont portés décédés à la suite d'accès 
pernicieux, ont succombé à une véritable insolation. 
Tout le monde est exposé à mourir ainsi et une impru- 
dence peut coûter la vie. Lalluyaux d'Ormay cite le cas 
d'un vieillard, jardinier de sa profession , parti de 
Bordeaux depuis une trentaine d'années,, ayant tra- 
vaillé pendant très longtemps aux Antilles, à la 
Réunion et dans d'autres contrées intertropicales sans 
prendre de précautions contre le soleil, qui fut atteint 
d'insolation en Gochinchine, alors qu'il dirigeait les 
plantations d'arbres que l'on voit aujourd'hui ombrager 
les diverses rues de Saigon. Les mois de mars à mai et; 
la petite saison sèche d'août sont surtout dangereux. 

M. le docteur Gandé, dont l'ouvrage sur la mortalité 
des Européens en Cochinchine nous a fourni les pages 
précédentes, récapitule ainsi les décès et leurs causes 
pendant la période de 1862 à 1879. 

Dyssenterie 1794 

Fièvres pernicieuses 808 

Choléra 453 



CLIMAT — SANTÉ PUBLIQUE — HYGIÈNE 



101 



Fièvre typhoïde 337 

Diarrhée 829 

Anémie 198 

Hépatite 153 

Phthisie pulmonaire ' 151 

Cachexie pulmonaire 113 

Plaies, ulcères 105 

Submersion 92 

Bronchite chronique 83 

Insolation 62 

Fièvre bilieuse 56 

Quant aux autres maladies, chacune a dojiné.moin^c 

de 50 décès depuis la conquête. ^ ^, - -. : ^; 

Le même auteur a publié le tableau suivant de la 
mortalité des Européens de 1861 à 1879. 



< 


il 
1^ 


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HÔPITAUX 


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LANCES 


2 

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5:dés 

POSTES 


< 

1 


in 


1861 


3.000 


5.291 




400 


170 


177 


347 


11.56 


18Ô2 


7.570 


8.786 


5.222 


1.272 


359 


340 


699 


9.23 


1863 


7.464 


9.717 


4.822 


680 


291 


332 


623 


8.21 


1864 


9.233 


9.407 


4.678 


617 


234 


267 


501 


5.42 


1865 


7.665 


7.613 


4.110 


1.004 


188 


179 


367 


4.78 


1866 


7.835 


8.130 


3.693 


840 


187 


187 


374 


4.17 


1867 


7.783 


8.318 


1.661 


1.119 


249 


225 


474 


6.09 


1868 


8.229 


8.366 


816 


1.035 


145 


110 


255 


3.09 


1869 


8.044 


8.126 


637 


1.297 


174 


79 


253 


3.14 


1870 


6.183 


7.216 


489 


1.354 


246 


40 


286 


4.62 


1871 


4.745 


7.031 


350 


1.552 


211 


36 


247 


5.25 


1872 


4.730 


6.654 


245 


1.444 


m 


35 


146 


3.09 


1873 


4.626 


6.259 


470 


1.297 


144 


33 


177 


3.82 


1874 


4.674 


4.780 


945 


1.061 


121 


47 


168 


3.46 


1875 


4.723 


5.613 


1.019 


915 


107 


54 


461 


3.40 


1876 


5.031 


4,747 


1.058 


1.022 


159 


34 


193 


3.83 


1877 


5.273 


4.083 


971 


950 


153 


80 


233 


4.41 


1878 


5.508 


3.956 


1.057 


1.094 


88 


28 


116 


2.10 


1879 
19 


5.457 


3.200 


1.099 


1.068 


48 


19 


67 


1.22 


U7.773 


127.893 


33.342 


20.021 


3.385 


2.302 


5.687 


4.82 



102 LA COCHINCHIME CONTEMPORAINE 

Les .deux grsuids ennemis de la race annamite sont 
la variole 'Ot' le choléra. La variole, qui n'a occasionné 
que vingt-Kept décès d'Européens pendant une période 
de dix-iieùf ans, est endémique dans le pays et devient 
souvent epidémique par suite de la promiscuité dans 
laquelle vivent les indigènes, qui prépare à la conta- 
gion les conditions le& plus favorables à son dévelop- 
pement. D'après les notables du pays, la mortalité, 
en temps d'épidémie, dépasse 500/0 des sujets atteints. 
- En ^omme- dit le docteur Vantalon, on peut affir- 
mer qit'uil^'iftdîgêne de Cochin chine n'arrive à l'âge 
a^aUë^qû'^j^v^ avoir payé son tribut à la variole et 
les exceptions à cette règle paraissent excessivement 
rares. Aussi sur les tirailleurs annamites soumis à la 
vaccination, trois succès se sont seuls produits ; encore 
deux sujets affirmaient . avoir eu la petite vérole dans 
leur enfance et le troisième ne se souvenait de rien. 
On sait, enFrance, que la vaccination ne garantit que 
pour une période de 5 à 10 ans et qu'il est bon de re- 
vacciner lés soldats de temps en temps. L'opération de 
la vaccine devrait être pratiquée tous les ans dans les 
pays suspects et nous ne saïu-ions trop recommander 
cette mesure en Indo-Chine, ce qui jugulerait l'épidé- 
mie à son origine. 

La variole a été attribuée parles indigènes à l'inva- 
sion des mauvais esprits (con ma dau). Les con ma dau 
sont les âmes des personnes mortes de cette maladie 
et qui attirent à elles les âmes des vivants. La méde- 
cine annamite ne considère comme de son ressort que 
les attaques bénignes de variole ; dès que la maladie 
dépasse douze jours, les médecins s'avouent impuis- 
sants et les malades ont alors recours aux sorciers 



CUMAT — SANTÉ PUBLIQUE — HYGIÈNE lOB 

(thay-phap) qui, seuls, ont la puissance de dompter les 
esprits par des amulettes ou des incantations. Les re- 
mèdes employés sont singuliers et empruntés à la 
médecine du midi (thuôe nam) composée de vrais re- 
mèdes de bonne femme et non à la médecine du nord 
ou médecine classique (thuôe bac). Ils sont quelque- 
fois singulièrement répugnants, et Turine de cheval 
blanc n'est pas le plus difficile à nommer. Pendant la 
maladie, dit M. Landes, on garde sous le lit un pois- 
son à peau verte, sans écailles, qui est censé attirer sur 
lui le venin à mesure que son corps se durcit. Pendant 
la desquamation, on doit s'abstenir de manger des 
poissons à écailles qui la gêneraient, en revanche Ton 
mange du crabe et des crevettes, afin de faire passer 
la rougeur qui reste à la place des pustules. Une des 
interdictions les plus curieuses est celle du vermicelle 
qui pénétrerait, sous la forme de ver, dans tous les 
viscères ramollis par la maladie (foie, poumons), et 
causerait la mort. 11 ne faut pas aller non plus pieds 
nus, de peur de marcher sur de la fiente de poule, ce 
qui occasionnerait une rechute ; ces deux interdictions 
doivent être observées le plus longtemps possible et 
au moins pendant trois mois et dix jours (1). 

Contre un fléau aussi redoutable que la variole il fal- 
liait agir avec vigueur, et surtout par le remède préven- 
tif de l'inoculation. Les médecins de la marine, chefs 
du service de santé dans l'intérieur, furent d'abord 
chargés de la vaccination, mais leur nombre était trop 
restreint, ils étaient absorbés par leurs devoirs auprès 
de nos malades et ils eurent à lutter contre le mauvais 
vouloir d'une population défiante , excitée par les 

(1) ExcKVs, et reconn,, n® 7, p. 139. 



104 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

bonzes, sorciers, notables, hostiles à notre domination. 
Un arrêté du 15 septembre 1871 rendit la vaccination 
obligatoire pour tous les Asiatiques habitant la colo- 
nie, sous peine d'une amende de 50 à 200 francs. Cette 
prescription resta lettre morte à cause des difficultés 
de Tapplication. Un second arrêté du 31 mars 1874 ins- 
titua des vaccinateurs indigènes, chargés de répandre 
le. virus de village en village. Ces vaccinateurs furent 
insuffisants au point de vue professionnel et trafi- 
quèrent des certificats de vaccine. Un troisième arrêté, 
en date du 1" janvier 1876, chargea les médecins des 
postes militaires d'un service de surveillance qui de- 
meura purement illusoire pour la raison déjà exposée, 
qui empêchaitles médecins de se déplacer de leur rési- 
dence. Enfin, sur un rapport fortement motivé de M. le 
médecin en chef Lacroix, fut rendu l'arrêté du 21 mars 
1878, lequel, avec de légères modifications imposées 
par l'expérience, réglemente actuellement le service 
de la vaccine. 

Cette nouvelle décision exclut les vaccinateurs indi- 
gènes qui ont été licenciés. Les médecins détachés 
dans les postes ont conservé la fonction d'inoculer, 
une fois par semaine, les enfants provenant des vil- 
lages les plus voisins ; un, puis deux médecins vacci- 
nateurs furent chargés de parcourir la colonie, de 
manière à se présenter deux fois par an, dans chaque 
arrondissement, à des centres désignés par l'admi- 
nistration. La culture de la vaccine se fait dans les 
chefs-lieux d'arrondissement où réside un médecin à 
poste fixe. Les -administrateurs des affaires indigènes 
se sont prêtés de tout leur pouvoir à la propagation 
de la vaccine et, dans les arrondissements où ils ont 



CLIMAT — SANTÉ PUBLIQUE — HYGIÈNE 105 

accompagné le médecin, le nombre des inoculations a 
été le plus considérable (1). 

Le choléra tient le troisième rang parmi les causes 
des décès des Européens en Cochinchine, mais avec 
un chiffre bien inférieur à ceux fournis par la dyssen- 
terie et les fièvres pernicieuses. Sur 5.600 décès cons- 
tatés en 19 ans et dont les causes ont été étudiées 
par le docteur Candé, 453 seulement sont dus au cho- 
léra, et dans la terrible épidémie de 1882, il n'y eut 
que 18 Européens frappés, dont 8 mortellement. Les 
trois quarts des décès sont fournis par les premières 
années de l'occupation . A peine Tescadre avait-elle 
mouillé dans la rivière de Saigon que le choléra faisait 
son apparition sur la frégate amirale : le fléau se porta 
de là successivement aux ambulances de Choquan et 
de Mytho, où il poursuivit pour ainsi dire le corps ex- 
péditionnaire ; ses ravages continuèrent jusqu'en 1866, 
époque à laquelle il cessa de sévir sur les Européens. 

Mais le choléra frappe surtout les indigènes. Ceux-ci 
attribuent à cette maladie, comme à la variole, une 
origine surnaturelle et la combattent par des pratiques 
superstitieuses. Pendant l'épidémie, les rivières sont 
sillonnées de bateaux en papier montés sur des radeaux 
qui doivent porter les philtres meurtriers à la mer ; les 
bonzes et les sorciers font des incantations, les autels 
domestiques sont exposés hors des maisons et des 
processions parcourent les villages avec accompagne- 
Dlent obligé du bruit du gong, du tam-tam et des 
pétards. 

(1) On trouvera des détails, que nous ne pouvons donner, au point 
de vue médical, dans le travail du docteur Vantalon, inséré au n» 8 
des Excursions et Reconnaissances, p. 297 et suivantes. 



106 LA COCHIKCHINE CONTEMPORAINE 

D'ailleurs, Tlnde est un foyer d'eudémicité qui re- 
monte à Tantiquité la plus reculée. Des poussées ëpi- 
démiques violentes, parties de là, ont successivement 
envahi au commencement de ce siècle la Chine, le 
Japon, le Tonkin, le royaume de Siam, la Gochinchine, 
les Philippines, les Célèbes, les Moluques, Aracan, et 
aujourd'hui, dit M. le docteur Chastang, dont nous 
résumons la relation surTépidémie de 1882, toutes ces 
régions peuvent être considérées à leur tour comme 
de nouveaux foyers endémiques où la maladie se tra- 
hit chaque année par quelques manifestations plus ou 
moins graves. En 1863, 1864, 1865, le choléra revêtit la 
forme épidémique dans notre colonie. De 1865 à 1874, 
la statistique ne fournit plus que quelques cas spora- 
diques, mais les années 1874-1877 furent une période 
de véritable irruption épidémique ; toutefois T épidémie 
de 1882 fut la plus terrible de celles qui se sont pro- 
duites depuis notre conquête. 

Au mois de septembre 1881, des nouvelles officielles 
faisaient savoir à M. Le Myre de Vilers, alors gouver- 
neur, que le choléra régnait à Batavia et à Sourabaya, 
ports avec lesquels la colonie est en fréquentes rela- 
tions de commerce. Des mesures préventives furent 
prises par le conseil d'hygiène réuni par ordre du 
gouverneur, une quarantaine fut imposée aux navires 
de provenances suspectes et dont la patente de santé 
était brute. Vers la même époque, le choléra envahit 
successivement d'autres contrées de plus en plus voi- 
sines de notre possession, et le 28 février il faisait son 
apparition à Poulo-Condore où il a fait 51 victimes sur 
67 cas observés en deux mois. 

En présence de cette marche envahissante le Gou- 



CLIMAT — SANTÉ PUBLIQUE — HYGIÈNE 107 

verneur réunit le 16 mars sous sa présidence une 
commission supérieure composée du général corn- 
mandant des troupes, du chef du service administratif, 
du Directeur de l'Intérieur, du médecin en chef et du 
commandant du génie, assistés de Tinspecteur des ser- 
vices administratifs. La quarantaine déjà établie fut 
étendue et rendue plus rigoureuse, les communications 
avec Poulo-Condore interdites, des mesures hygié- 
niques préventives prises dans les casernes et les 
hôpitaux ; les travaux de curage du grand canal aban- 
donnés, etc. Puis on s'occupa de construire des ambu- 
lances volantes, afin de ne pas avoir à admettre de 
cholériques dans Thôpital de la marine qui aurait bien- 
tôt été contaminé et aurait pu devenir un foyer d'épi- 
démie pour la ville et les casernes de Saigon. M. le 
docteur Chastang trouva toutes ces précautions prises 
lorsqu'il fut appelé à la direction du service, le 20 avril. 
Le mois de mai se passa sans accident, la libre pra- 
tique fut rendue à Poulo-Condore le 18 de ce mois : 
l'épidémie avait disparu de cette île. Malheureuse- 
ment le fléau avait fait son apparition dans la province 
de Binh-Thuan, vpisine de notre frontière, et il passa 
de là dans l'arrondissement de Baria et à Cholon. Des 
mesures énergiques semblèrent arrêter la maladie, 
mais à la fin de juillet et en août elle reprit sa marche 
ascendante (28 juillet Gocong, 5 août Bentré, 9 Mytho, 
16 Longxuyen et Vinh-Long, 17 Sadec, 18 Cantho, 
enfin Chaudoc, Rach-Gia, Soctrang et Hatien). En 
quinze jours elle avait envahi tous les arrondissements 
de l'ouest. 

« Cette marche rapide coïncidait avec une période 
de sécheresse qui s'établit presque régulièrement 



108 LA. COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

chaque année aux derniers jours de juillet, connue 
sous le nom de petite saison sèche, et durant de 15 à 
25 jours. 

« Ainsi donc la marche envahissante du fléau avait 
suivi une ligne brisée ou circulaire qui, partant du 
N.-E., passait à TE. d'abord (Baria), puis au S. (Ben- 
tré, Mytho, Vinh-Long, Travinh, Rachgia, Soctrang), 
puis enfin vers le N.-N.-O. (Gantho, Sadec, Long-xuyen, 
Chaudoc). Et, après avoir frappé à coups redoublés 
sur toutes ces populations, il continuait vers le Nord, 
en franchissant la frontière du Cambodge. Il avait 
suivi les deux rives du Mékong et remontait avec lui 
vers d'autres contrées. Il avait presque complètement 
épargné la plupart des provinces de TEst (Bien-Hoa, 
Thu-Dau-Mot, Tayninh) et n'avait fait qu'un nombre 
relativement faible de victimes dans celle de Saigon et 
dans le nord de Cholon. 

Dans cette marche, la direction des vents semble 
n'avoir eu aucune influence, puisque nous étions en 
mousson de S.-O. et que la maladie, venant de TE., 
courait vers le N.-O. 

L'influence des saisons sèches ou ^humides, si for- 
tement mise en avant par le dicton populaire qui dit que 
la saison des pluies est contraire à la propagation du 
choléra, a été nulle puisque l'année a été exception- 
nellement pluvieuse et que l'épidémie a cepeîidant été 
très meurtrière. 

Il a pris naissance sur la côte sablonneuse de Baria 
où il a sévi avec une intensité aussi grande que plus 
tard dans les plaines marécageuses qui bordent nos 
rivières et nos arroyos. Cette marche capricieuse 
semble donc avoir échappé à tous calculs rationnels. 



CUMAT ~ SANTÉ PUBLIQUE — HYGIÈNE 109 

à toute investigation un peu approfondie. Et ce n'est 
pas la première fois que, dans les épidémies de ce 
genre, en Europe comme dans les pays orientaux, on 
a été réduit à s'incliner devant les bizarreries de cette 
marche terrible, mais incalculable à l'avance. 

Le choléra se propage surtout par les personnes elles- 
mêmes qui en transportent le germe d'un lieu à un 
autre, par les déjections des malades qui sont souvent 
emportées par les cours d'eau, par les effets d'habil- 
lement ou de literie qui ont servi à des personnes 
infectées. Les courants atmosphériques semblent, 
d'après les nombreuses observations faites jusqu'à ce 
jour, avoir peu d'influence sur sa propagation. 

Or, nous avons en Gochinchine, grâce à la multitude 
des cours d'eau, une population flottante considérable 
qui devient un moyen de transfert très actif. Cette voie 
de propagation est suffisante pour expliquer l'extension 
si rapide du choléra. 

Les villes de Saigon et de Cholon, situées au milieu 
de foyers d'infection, ont eu peu de malades à cause 
des conditions de salubrité imposées par l'adminis- 
tration. Pour les campagnes, il importe d'y faire péné- 
trer les bienfaits de l'hygiène. C'est là, comme pour 
la vaccination, une tâche qui incombe aux administra- 
teurs et aux inspecteurs. Ces fonctionnaires se sont 
montrés dévoués pendant l'épidémie, suppléant autant 
que possible à Tabsence de médecins. Ils étaient sou- 
tenus par l'exemple de M. Le Myre de Vilers qui par- 
courut tous les points contaminés, prodiguant les 
secours, les encouragements et les conseils. 

Le personnel médical était et sera longtemps insuf- 
fisant pour parer à toutes les éventualités. Aussi serait- 



110 LA GOCHINdHINE CONTEMPORAIN'E 

il bon de créer à Saigon, comme à Pondichéry, une 
école d'officiers de santé indigènes sortis da collège 
Chasseloup-Laubat et inities à Içurs fonctions par des 
médecins de la marine, à Saigon ou à Choquan. 

L'épidémie cessa à Saigon, à Cholon et dans les 
environs vers là fin de septembre et dans le reste de 
la colonie vers le 10 octobre : elle n'avait pas enlevé 
moins de 20.000 indigènes. Le 27 du même mois le 
conseil de santé permit de reprendre toutes les relations 
de libre pratique avec les autres pays. 

En résumé, malgré la gravité des affections, malgré 
le nombre des décès, la Cochinchine n'est pas plus 
redoutable que certaines autres contrées intertropi- 
cales où se sont établis les Européens. La moyenne 
de la mortalité, fournie par le tableau de la page 101, 
est de 4.82 0/0. Or, d'après Dutroulau, la mortalité de 
nos colonies est la suivante : 

Sénégal, de 1819 à 1855 10 61 0/0 

Martinique, id. 9 19 

Guadeloupe . id 9 11 

Guyane, de 1850 à 1855 9 08 

Mayotte, id 9 07 

Réunion, de 1819 à 1827 1 72 

Taïti, de 1845 à 1855 98 

Calédonie,del860à 1865 97 

Si l'on défalque de la mortalité moyenne des Antilles 
et de la Guyane les décès amenés par la fièvre jaune, 
on obtient encore pour la Guyane (de 4850 à 1855) 
une moyenne de 6.50 0/0 et pour les Antilles (de 1819 
à 1855) 6.58 0/0. 

La Cochinchine, comparée souvent au Sénégal, est 
donc, malgré le préjugé contraire, aussi saine et même 



■"'X..- 



CLIAtAT — SANtÉ PUBLIQUE — HYGIÈXE lll 

plus saine que nos possessions du golfe du Mexique ; 
seules nos colonies de la Réunion et de TOcéanie lui 
sont supérieures pour le climat. Elle est, en tout cas, 
bien préférable au Bengale et aux colonies néerlan- 
daises de Tarchipel de la Sonde. Les travaux exécutés 
depuis la conquête ont encore assaini le pays. Le chiffre 
des décès suit une progression à peu près régulière- 
ment décroissante (voir le tableau de la page 101). La 
province deBien-hoa, plus élevée que les autres, jouit 
d'une température plus fraîche. 

Ce qui a contribué beaucoup à persuader T opinion 
publique de Tinsalubrité de notre colonie, c'est la mor- 
talité des trois premières années de la conquête, au 
temps des expéditions, 11.56, 9.23 et 8.21 0/0. Mais 
nos marins et nos soldats se trouvaient dans des con- 
ditions spéciales et il ne faut pas oublier qu'au début 
de notre occupation en Algérie, la mortalité de Tarmée 
d'Afrique atteignit jusqu'à 8 0/0 (1) . 

Comme toutes les autres contrées tropicales, la 
Gochinchine présente des localités salubres à côté 
d'endroits inondés et malsains. M. de Quatrefages, 
dans son beau livre sur VEspèce humaine, recom- 
mande aux immigrants de choisir avec soin ces loca- 
lités privilégiées où, dit-il, Tacclimatation. se fait 
presque d'emblée (2). Comme M. de Quatrefages, le 
docteur Montano insiste sur le choix des stations et 
pour rétablissement de sanitaHum analogues au Camp 
Jacob et au Matouba à la Guadeloupe, aux collines de 
Gabinda au Congo, à certaines localités de Java, du 
Bengale et de la Jamaïque. Malheureusement nous ne 

(1) D' Montano, Bullet. de la Soc. de Géographie^ mai 1878. 

(2) Quatrefages, Uespèce humaine, p. 165» 



112 LA. COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

possédons dans notre colonie aucun point d'une altitude 
de 2.000 à 2.200 mètres, reconnue indispensable aux 
Indes pour rétablissement de ces stations. 

Il appartient au Gouvernement de la Cochinchine de 
choisir les points les plus salubres de la colonie pour 
y établir les troupes coloniales ou françaises. Si des 
considérations politiques ou stratégiques ne permettent 
pas d'évacuer des positions évidemment malsaines, il 
conviendra d'y entretenir, autant que possible, des 
garnisons de tirailleurs, habitués au climat, moins 
soumis aux épidémies que les soldats d'infanterie de 
marine nouvellement arrivés de France. Contraintes 
par la discipline à des soins de propreté, dans un 
casernement mieux conçu que les cases annamites, 
les troupes indigènes ont déjà diminué leur coefficient 
de mortalité. Pour ce qui est des Européens, des pro- 
grès ont été faits, les hommes ne peuvent quitter le 
quartier pendant la grande chaleur, de dix heures du 
matin à quatre heures du soir. Les casernes ont été 
soigneusement construites sur l'emplacement de la 
citadelle, orientées de façon à recevoir également la 
brise des deux moussons, préservées du soleil par de 
larges vérandahs servant de promenoirs , de salles 
d'exercices et de réfectoires ; elles sont largement 
pourvues d'eau alimentant des piscines, des appareils 
à douches et des lavoirs ; on y a annexé une infirmerie 
régimentaire ; elles sont entourées de cours plantées 
d'arbres. Quant aux latrines, dont la disposition e^t 
toujours si importante dans un édifice destiné à loger 
une agglomération humaine, elles sont éloignées des 
habitations et construites sur les faces du quartier. Les 
casernes de Saigon sont bien supérieures à celles des 



CLIMAT — SANTÉ PUBLIQUE — HYGIÈNE 113 

Anglais dans Tlnde; ellespeuvent servir de modèles 
aux constructions de ce genre dans les pays chauds. 
La mortalité des postes, plus considérable à Tori- 
gine que celle de Saïgon, a beaucoup diminué ; les 
malades sont envoyés le plus rapidement possible dans 
la capitale pour y être soignés ou pour être renvoyés 
en France par le conseil de santé. Le poste de Hatien, 
autrefois décimé parles fièvres, a été mieux aménagé 
et est aujourd'hui relativement sain ; seul l'arrondis- 
sement de Rachgia, au milieu des marais et des rizières 
de Touest, est demeuré un foyer de fièvres. Lalluyaux 
d'Ormay fait observer avec raison, dans un de ses rap- 
ports, que tous les corps ne paient pas un égal tribut 
à ces terribles affections. Plus que le soldat le marin 
est soumis à leurs coups, car il ne peut prendre les 
précautions imposées au premier. « Il n'a pas le choix 
du jour et de l'heure,] le service oblige et la marée 
commande ; transports, corvées au soleil et, sous la 
pluie, expéditions de jour et de nuit en embarcartions 
dans des rivières infectes, tout conspire à la perte d'un 
matelot. » 

La cessation des opérations militaires, une facilité 
plus grande dans le rapatriement, la réduction du temps 
normal de séjour dans la colonie (1), les progrès de 
l'hygiène publique et privée, et surtout la substitution 
des indigènes aux Européens pour les factions et les 
services de jour, tout contribue à diminuer la mortalité. 

L'assainissement du pays se fera d'ailleurs avec le 



(1) Les troupes passaient d'abord trois ans en Cochinchine. La réduc- 
tion du séjour à deux ans est particulièrement due à Lalluyaux d'Ormay. 
II démontra que la mort atteint surtout les hommes ayant plus de deux 
ans de séjour dans la colonie. 

LA COCHINCHINE 8 



114 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

temps et le travail. C'est la condition de tout triomphe 
de l'homme sur la nature. Il ne faut pas oublier qu'il y 
a eu en France une Sologne malsaine, des Dombes 
ravagées par la maladie, en Italie des Marais Pontins 
dont les travaux récents ont complètement modifié la 
constitution sanitaire. On a essaye d'acclimater en 
Gochinchine l'eucalyptus dont on a tant vanté les ser- 
vices dans d'autres contrées marécageuses, mais jus- 
qu'ici les essais n'ont réussi qu'imparfaitement. 

Nous devons insister sur les précautions hygiéniques 
qui sont à prendre ici comme partout ailleurs ; il faut 
évidemment faire disparaître les déjections des typhoï- 
ques, des cholériques, des dyssentériques, etc., établir 
de vrais cimetières et des fosses étanches, empêcher 
les Annamites pauvres d'enterrer leurs morts en les 
couvrant à peine de quelques pelletées de terre, ce qui 
facilite trop l'exhumation par les bêtes fauves ou les 
oiseaux de proie (1). Des règlements de simple police, 
variables avec les localités, peuvent, sans entraîner 
des frais considérables pour le Gouvernement colonial, 
forcer les habitants, quelle que soit leur origine, à 
prendre des mesures radicales contre les épidémies et 
leur diffusion. Du reste, il est facile de constater que 
partout où des Européens, en petit nombre, mais jouis- 
sant d*une influence suffisante, ont pu obliger les indi- 
gènes à prendre des soins préventifs, le choléra a 
disparu : la ville de Gholon en est un exemple absolu- 
ment probant. 



(1) Rappelons que^ pour assurer rexécution de ces sages précautions, le 
gouverneur se transporta de sa personne au Cambodge, en octobre 1882, 
où, par suite de Tinondation, les cadavres des cholériques n'avaient pu 
être que superficiellement enterrés. 



CLIMAL — SANTÉ PUBLIQUE — HYGIÈNE 115 

On peut résumer de la manière suivante les pres- 
criptions hygiéniques auxquelles doivent obéir les 
Européens : repas fréquents et peu copieux, peu four- 
nis en viandes et autres aliments musculaires, usage 
du café ; modérément employé, cet aliment de réserve 
par excellence est très utile dans les pays chauds et y 
y acquiert une importance capitale. Les condiments 
employés avec ménagement sont utiles. La sieste est 
plutôt nuisible qu'utile, c'est unie habitude héréditaire 
à laquelle les Européens actifs et énergiques peuvent 
se soustraire avec avantage. 

Les boissons ont une importance capitale dans le 
régime hygiénique des pays chauds. Prises en trop 
grande quantité, quelle que soit leur nature, elles acti- 
vent la sécrétion sudorale, favorisent ainsi directement 
la production du lichen tropicus et ne parviennent pas 
à modérer la soif. Ce sont les affusions froides et 
vinaigrées sur le corps et les infusions chaudes toni- 
ques qui la calment le mieux. Les boissons glacées, 
vulgarisées par Tindustrie dans les pays chauds, sont 
généralement satisfaisantes pour le goût et pour 
rhygiène ; leur usage excessif est seul à craindre (1). 

Il ne faut pas se contenter de purifier par le filtrage 
les eaux des fleuves, celles des sources, ou même les 
eaux de pluie, toutes chargées, à peu près au même 
degré, de matières organiques. MM. Wurtz et Armand 
Gautier ont reconnu que les eaux filtrées de la Co- 
chinchine renferment la même quantité de matières 
organiques que celles qui ne Tétaient pas. 

La ceinture de flanelle, et en général tous les vête- 

(1) D» Montano, op. cit. 



116 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

ments de laine, qui sont parfaitement poreux, sont 
très utiles pour éviter les refroidissements subits. 

11 faut en Cochinchine des appartements bien 
orientés et à l'abri du soleil : c'est la meilleure pré- 
caution contre la fièvre intermittente, surtout s'ils 
sont élevés de trois ou quatre mètres au-dessus du 
sol et garantis des vents soufflant des marais et des 
rizières. Avant la marche on doit prendre quelque 
nourriture, car les miasmes sont plus absorbables 
quand l'organisme est à jeun et ils ne le sont pas 
lorsqu'il est en état de pléthore. Une dose de 10 à 
20 centigrammes de sulfate de quinine avec l'extrait 
de quinquina comme excipient doit être absorbée avant 
de s'engager dans des terrains marécageux. La pré- 
paration vineuse du quinquina est moins bonne dans 
ces chmats. Il faut, en suivant le régime quinique, 
user de préparations acides, limonades, etc., qui en 
augmentent l'activité. Nos soldats se rappelleront avec 
fruit le mot d'un capitaine de disciplinaires occupés à 
construire une jetée à Grand-Bassam, dans une contrée 
encore plus insalubre que la Cochinchine : « Un 
dimanche me met plus d'hommes à l'hôpital que trois 
jours de travail en plein soleil. » Il en est de même à 
Paris. Ils éviteront tous les excès, la fréquentation 
des cabarets, où ils ne trouveront guère, comme. dans 
la métropole, que des plaisirs trop faciles et des bois- 
sons frelatées. 

Le service médical est sous la direction d'un méde- 
cin en chef de la marine assisté d'un médecin princi- 
pal, de médecins de première et de seconde classe et 
d'aides-médecins auxihaires répartis à Saigon, dans 
les différents arrondissements, Baria, Bien-hoa, Cho- 



CLIMAT — SANTÉ PUBL1Q.UE — HYGIÈNE 117 

quan, Ghaudoc, Hatien, Mytho, Poulo-Condore, Tay- 
ninh, Vinh-Long et dans les villes de rAniiam et du 
Cambodge où nous avons des consulats, Hué, Haï- 
phong, Quinhon et Phnum-Penh. Le service pharma- 
ceutique est dirigé par un pharmacien principal assisté 
de pharmaciens et d'aides-pharmaciens. 

Un conseil de santé et un conseil d'hygiène et de 
salubrité donnent leur avis sur toutes les questions 
d'hygiène et peuvent provoquer des arrêtés du direc- 
teur de l'intérieur et du gouverneur. 

Le premier établissement de Saigon a été un hôpital 
pour les malades et les blessés du corps expédition- 
naire. L'amiral n'était pas encore logé que déjà s'éle- 
vaient de vastes salles bien aérées, sur un emplace- 
ment bien choisi. La Free Press, journal de Singapour, 
signalait ce fait dès 1861. Aussitôt après la prise de 
Mytho et de Bien-Hoa des ambulances y furent ins- 
tallées : c'est un titre de gloire pour l'amiral Charner 
et pour le docteur Laure, médecin en chef de l'expé- 
dition. 

En 1878, l'on comptait, outre l'hôpital central de 
Saigon, quatre hôpitaux des provinces, établis à 
Mytho, Ghaudoc, Vinh-Long et Baria, plus sept infir- 
meries régimentaires, celle du pénitencier de Poulo- 
Condore et enfin l'hôpital de Choquan, comprenant 
une salle d'Indiens, une salle de Chinois, une salle 
d'Annamites, une salle de femmes et une salle de 
réserve, plus un dispensaire de filles soumises pou- 
vant contenir environ 120 malades. 



LIVRE TROISIÈME 
GÉOGRAPHIE POLITIQUE 



CHAPITRE PREMIER 



ORGANISATION POLITIQUE 



Depuis la conquête jusqu'en 1879, la Cochinchine 
française fut soumise au régime militaire et gouvernée 
par des officiers généraux nommés par le chef de l'E- 
tat, sur la proposition du ministre de la marine et des 
colonies. L'amiral Bonard, nommé par un décret im- 
périal du 25 juin 1862, fut le premier qui reçut la qua- 
lification de gouverneur, tandis que ses prédécesseurs, 
les amiraux Rigault de Genouilly, Charner et Page, 
n'eurent que le titre de commandants en chef du 
corps expéditionnaire. 

Le décret du 10 janvier 1863 régla les attributions 
du gouverneur ; il s'exprime ainsi : 

« Le gouverneur représente l'empereur, il est dé- 
positaire de son autorité. 



120 



LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 



« Il nomme les agents et fonctionnaires dont la no- 
mination n'est pas réservée. 

« Il fixe les tarifs des taxes locales et détermine le 
mode d'assiette et les règles de perception des contri- 
butions publiques. Les arrêtés rendus sur ces matières 
sont immédiatement soumis à l'approbation du ministre 
de la marine et des colonies, ils sont toutefois provi- 
soirement exécutoires. 

« Il prend des arrêtés et des décisions pour régler 
les matières d'administration et de police et pour 
l'exécution des lois, décrets et règlements promul- 
gués dans l'étendue de son gouvernement et rend 
compte de ses actes au ministre. » 

Ce décret donnait aux gouverneurs les pouvoirs les 
plus étendus ; ils avaient le commandement des forces 
de terre et de mer, ils étaient les chefs de Tadminis- 
tration, de la justice, des finances et possédaient en 
partie le pouvoir législatif. 



LISTE CHRONOLOGIQUE DES GOUVERNEURS 



Vice-amir. Rigault de Genouilly. 
Capit. de frégate Jauréguiberry. 



Contre- amiral Page 

Capitaine de vaisseau d'Ariès. . . 

Vice-amiral Charner 

Contre-amiral Bonard 

Contre-amiral de la Grandière . . 
Contre-amiral de la Grandière.. 

Contre-amiral Roze 

Contre-amiral de la Grandière . . 

Contre- amiral Ohier 

Général de brigade Faron 

Contre-amiral de Cornulier-Lii- 

cinière 

Contre-amiral Dupré 

Général de brigade d'Arbaud... 



septemb. 1858. 

mars 1859. — 

1" avr. 1860. 

1" nov. 1859. 

» 

7 février 1861. 
29 nov. 1861. 
l» mai 1863. 
16 oct. 1863. 

1" avril 1865. 

20 nov. 1865. 

5 avril 1868. 
décemb. 1869. 

8 janvier 1870. 
1er avril 1871. 

4 mars 1872. 



Commandant en chef. 
Commandant parti- 
culier de Saïgon. 
Commandant en chef. 
Gouvern. de Saïgon. 
Commandant en chef. 
Premier gouverneur. 
Intérimaire. 

Intérimaire. 
I Intérimaires. 



Intérimaire. 



ORGANISATION POLITIQUE 



121 



Contre-amiral Dupré 

Contre-amiral Krantz 

Contre-amiral baron Duperré... 
Général de brigade Bossant. . . . 
Contre-amiral Baron Duperré. . . 

Contre-amiral Lafont 

M. le Myre de Vilers 

Général de brig. de Trentinian. 

M. le Myre de Vilers 

M. Thomson 



16 déc. 1872. 
14 mars 1874. 

1" déc. 1874. 

l«r féVr. 1876. 
7 juillet 1876. 
16 octob. 1877. 
7 juillet 1879. 

4 mars 1881. 

1" nov. 1881. 
13 janv. 1883. 



Intérimaire. 



\»r gouverneur civil. 
Intérimaire. 



Le gouvernement de la République, après avoir 
maintenu le régime militaire aussi longtemps que les 
nécessités de la domination en firent une loi impé-" 
rieuse, voulut faire profiter notre colonie du régime 
civil réclamé depuis longtemps par Topinion publique. 
Un décret présidentiel du 13 mai 1879 chargea M. Le 
Myre de Vilers de son organisation. Le 7 juillet sui- 
vant, ce haut fonctionnaire prenait à Saigon la direc- 
tion des affaires. 

Aujourd'hui le gouverneur a la disposition des forces 
de terre ^t de mer, il dirige l'administration. Le Direc- 
teur de l'intérieur, le commandant supérieur des 
troupes, le commandant de la marine, le procureur 
général, le commissaire chef du service administratif 
sont placés sous ses ordres. Un inspecteur des ser- 
vices administratifs et financiers est chargé du con- 
trôle. 

Le gouverneur a auprès de lui un état-major com- 
posé de plusieurs aides de camp et officiers d'ordon- 
nance. L'un des aides de camp, lieutenant de vaisseau, 
exerce en même temps le commandement de la ca- 
nonnière du chef de la colonie (la Framée) sur la- 
quelle celui-ci fait ses tournées dans le pays ou au 
Cambodge. 



192 LA. COOHrNOHIKE OONTEMPORiaNE 

Le gouverneur est assisté d'un conseil privé com- 
posé du général commandant les troupes, du capitaine 
de vaisseau commandant la marine, du commissaire 
de la marine, chef du service administratif, du Direc- 
teur de rintérieur, du procureur général, de deux 
conseillers titulaires et de deux conseillers suppléants, 
choisis parmi les notables de la colonie. Le conseil 
privé avait été organisé par décret impérial rendu 
en 1863, modifié par le décret du 21 août 1869 ; il avait 
alors les mêmes attributions que celles dévolues aux 
conseils privés de la Guadeloupe et de la Martinique 
par les ordonnances royales du 9 février 1827 et du 
22 août 1833. 

Dans le cas où le conseil privé siège au contentieux 
administratif, deux magistrats de Tordre judiciaire, 
désignés au commencement de chaque semestre, 
prennent part à ses délibérations. Le ministère public 
fut représenté jusqu'en 1873 par le contrôleur colonial, 
remplacé d'abord par le substitut du procureur géné- 
ral, et depuis par l'inspecteur des services adminis- 
tratifs et financiers de la marine en résidence dans la 
colonie (1). 

Le décret du 17 septembre 1882 attribue au conseil 
privé le règlement des conflits en matière de conten- 
tieux administratif entre le gouvernement cambodgien 
et les sujets européens ou américains justiciables 
du tribunal français. 

En vertu de la loi du 28 juillet 1881, la colonie est 
représentée au Parlement par un député. Le premier 
député est M. Blancsubô, avocat à la cour d'appel de 
Saigon, élu le 20 novembre 1881 par 491 voix 

(1) Décret du 5 août 1881. 



ORGANISATION POLITIQUE 128 

contre 412 suffrages réunis par ses deux concurrents 
également membres du bureau. La Gochinchine ne 
nomme pas de sénateur. 

Un ministre éminent, à qui notre établissement doit 
en partie son existence, M. de Chasseloup-Laubat, 
avait, dès 1866, entrevu là nécessité de donner aux 
colonies une liberté d'action étendue et le droit de ré- 
gler leurs affaires intérieures. Les idées de M. de 
Chasseloup-Laubat sont passées dans la pratique, 
grâce au gouvernement de la République, lors de l'ins- 
titution du régime civil. Un conseil colonial fiit créé 
par décret du 8 février 1880, promulgué à Saigon 
le 5 mai de la même année. Il se compose : 

1° De six membres, citoyens français ou naturalisés 
français, élus par le suffrage universel ; 

2° De six membres annamites, sujets français élus 
dans chaque circonscription par un collège composé 
d'un délégué de chaque commune choisi par les no- 
tables (1) ; 

3** De deux membres délégués par la chambre de 
commerce, élus dans son sein ; 

4'' De deux membres civils du conseil privé nom- 
més par arrêté du gouverneur. 

Les pouvoirs de l'assemblée durent quatre ans ; ses 
membres sont renouvelés tous les deux ans, par moi- 

(1) Un arrêté du gouverneur, en date du 20 octobre 1879, modifié le 
13 mars 1882, décide que les électeurs annamites doivent être âgés de 
21 ans et être inscrits sur les rôles de l'impôt personnel, ou n'être 
exempts de cette inscription qu'eu raison de leur âge ou de leurs infir- 
mités. Aux premières élections, les Annamites ont choisi comÉae repré- 
sentants deux Frahçais, de sorte que le Conseil colonial ne compte 
actuellement que quatre membres indigènes, A partir de 1886, aucun 
indigène ne pourra être élu s'il ne sait parler français et nos nationaux 
ne pourront plus être élue conseillers au titre annamite. 



124 LA. COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

tié, dans chaque catégorie ; les membres sortants sont 
toujours rééligibles. Le conseil nomme son-président, 
son secrétaire et son secrétaire-adjoint. 

Le conseil colonial possède à peu près les mêmes 
droits que les conseils généraux des départements 
français. Il vote le budget, statue sur toutes les ma- 
tières qui intéressent spécialement notre possession 
et règle les rapports commerciaux de la Gochinchine 
avec la France et Tétranger. L'obligation de pourvoir 
à certaines dépenses imposées par la métropole ne 
diminue pas la véritable indépendance budgétaire de 
la colonie puisque des dépenses de même nature sont 
imposées à nos départements et à nos communes par 
le pouvoir législatif. 

Le conseil colonial peut s'entendre avec les conseils 
généraux des autres colonies pour le règlement d'af- 
faires communes. Les négociations peuvent avoir lieu 
par correspondance ou par entrevue entre les prési- 
dents des conseils accrédités à cet effet. Les décisions 
ne sont prises qu'après le vote de chacune des parties 
intéressées et sous les conditions prévues par les actes 
organiques. 

Les séances du conseil colonial ne sont pas pu- 
bliques ; il ne nomme pas de commission coloniale 
correspondant aux commissions départementales de 
France. Plusieurs fois il a émis le vœu de voir créer 
cette commission, mais le gouvernement n'a pas en- 
core cru pouvoir lui accorder ce droit. 

Les Annamites ont toujours été fort attachés à leurs 
franchises municipales, mais en dehors du cercle res- 
treint du village, la vie politique n'existe pas en Go- 
chinchine. Pour la faire naître, pour secouer la tor- 



ORGANISATION POLITIQUE 125 

peur des indigènes, courbés depuis des siècles sous 
le rotin des mandarins, pour vaincre la défiance et la 
timidité qui les empêchent d'exprimer leur pensée 
quand on les consulte, le gouverneur, par un arrêté 
du 12 mai 1882, a constitué provisoirement dans 
chaque arrondissement, et à titre d'essai, des conseils 
d'arrondissement présidés par les administrateurs des 
affaires indigènes. 

Les séances de ces conseils feront l'éducation ci- 
vique des Annamites et les prépareront à siéger au 
conseil colonial ; les notables des villages, réunis pour 
discuter des intérêts communs, sortiront de leur isole- 
ment, ils apprendront à se connaître, leur esprit s'élè- 
vera au-dessus des préoccupations locales et parvien- 
dra à saisir des questions générales. Quant à nous, 
leur concours nous permettra d'éviter des erreurs pré- 
judiciables à notre domination et nous gagnera l'affec- 
tion de nos sujets. A ces divers points de vue, on peut 
affirmer que la convocation des conseils d'arrondisse- 
ment est la mesure la plus importante de l'année 1882,. 
en même temps que la plus grande marque de con- 
fiance qui ait été donnée jusqu'ici à la population indi- 
gène. 

Les Annamites l'apprécient ainsi et se sont rendus 
avec empressement à la convocation des administra- 
teurs. Ils ont fait preuve de bon sens dans les discus- 
sions, ont compris avec inteUigence les besoins de 
leurs arrondissements, ont consenti à faire de grands 
sacrifices pour renseignement primaire, pour, l'entre- 
tien des anciennes routes terrestres ou fluviales, pour 
l'ouverture du réseau des voies vicinales, etc. Leur 
action s'est étendue sur un budget de près de 



126 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

600.000 piastres, tant en numéraire qu'en prestations. 

Comme en France, chaque canton ëlit pour trois ans 
un conseiller d'arrondissement, mais les notables des 
villages seuls sont électeurs et éligibles. Dans les ar- 
rondissements de Longxuyen, Rachgia et Sadec, qui 
comptent moins de dix cantons, il y a deux conseil- 
lers dans les circonscriptions les plus peuplées ; dans 
ceux de Baria, Gocong et Hatien, où il y a moins de 
cinq cantons, on peut élire trois conseillers dans cer- 
taines circonscriptions. 

Sur certains points de la colonie, on a remarqué la 
résistance de plusieurs familles riches au mouvement 
de progrès qui se fait autour d'elles, et leur abstention 
systématique des fonctions publiques. Cet isolement 
voulu n'est pas dangereux pour notre influence parce 
qu'il est rare ; il disparaîtra rapidement, l'administra- 
tion compte sur le fonctionnement des conseils d'ar- 
rondissement pour le faire cesser. Les plus indiffé- 
rents deviendront les plus ardents à entrer dans la lice 
par cela même qu'ils sont les plus intéressés et qu'ils 
ne tarderont pas à s'en apercevoir. 



CHAPITRE II 

ADMINISTRATION CENTRALE 
DIVISIONS ADMINISTRATIVES — RÉGIME MUNICIPAL 



L'administration générale est centralisée à Saigon 
et placée sous les ordres du Directeur de Tlntérieur 
dont les fonctions, réglées par le décret du 23 décem- 
bre 1867, ont été modifiées par le décret du 25 janvier 
1883. Cet acte a eu pour but, d'une manière générale, 
de constituer un corps d'aministration civile capable de 
faire le service de toutes nos colonies» 

La Direction de l'Intérieur comprend un secrétariat 
général et quatre bureaux. 

Le secrétariat général a dans ses attributions la ré- 
ception et le dépouillement de la correspondance, Ten- 
registrement et la conservation des dépêches ministé- 
rielles, la centralisation du travail des bureaux et les 
affaires secrètes et réservées. 

Le premier bureau s'occupe du personnel, tant 
européen qu'indigène, des nominations, mutations, 
congés et rapatriements, des récompenses honori- 
fiques, de la liquidation et du mandatement des dépen- 
ses du personnel, des hôpitaux et des vivres, de la 
solde et des accessoires de la solde, de l'habillement, 
de l'armement des gardes civils, de l'étude et de la pré- 
paration du budget du personnel, enfin de Tadminis- 



128 LA. COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

tration des caisses de prévoyance de Tadministration 
centrale et du service des affaires indigènes. 

Le deuxième bureau est chargé des travaux des ponts 
et chaussées, des bâtiments civils et des inspections, 
des devis, marchés et adjudications des fournitures et 
des travaux, ainsi que de leur mandatement et de leur 
liquidation, des magasins d'approvisionnements, du 
matériel et des fournitures de bureau, de la voirie, du 
classement des voies publiques, des ahgnements et des 
nivellements, de Tétude et de la préparation du budget, 
du matériel et des travaux. 

Les attributions du troisième bureau s'étendent sur 
la statistique générale , Tagriculture , l'industrie, le 
commerce et la navigation, les relations avec les puis- 
sances étrangères, l'administration générale, l'assis- 
tance publique, les établissements de bienfaisance et 
les hôpitaux, l'instruction publique et les cultes, la police 
générale, la justice, les prisons et la déportation, l'état 
civil, l'administration municipale, la bibhothèque et les 
archives , le service des traductions , les publications 
[Journal officiel^ Gia-dinh-bao. Bulletin officiel, Bul- 
letin de la Direction de Vlntèrieur, Excursions et 
reconnaissances)^ les cartes et plans et l'imprimerie. 

Le quatrième bureau doit assurer les services de la 
comptabilité générale, de l'étude et de la préparation 
du budget des recettes, de la centralisation des docu- 
ments concernant le budget et de sa rédaction, des dis- 
tributions partielles des crédits, des virements de cré- 
dits, des recettes, des contributions directes, de Texa- 
ment et du contrôle des rôles d'impôts, et des questions 
se rattachant à Tassiette et au recouvrement de ces 
rôles, des contributions indirectes, de la régie de 



ADMINISTRATION CENTRALE 129 

Topium et des eaux-de-yie de riz, de la ferme des pê- 
cheries et de tous les autres produits, de la centralisa- 
tion et de rordonnancement des dépenses du service 
local et de la publication de ses comptes, de la compta- 
bilité des fonds d'avances, du régime monétaire, des 
institutions de crédit, du domaine, de l'enregistrement, 
des hypothèques et des successions vacantes, du cadas- 
tre, des produits des postes et des télégraphes, de Tim- 
migration et des magasins à pétrole. 

Un décret du 4 juillet 1881, rendu sur les proposi- 
tions du premier gouverneur civil, a complètement réor- 
ganisé la Direction de l'Intérieur pour faciliter son 
action. Il a unifié le recrutement de l'administration 
centrale et le service des affaires indigènes qui con- 
courent à la même œuvre. Ces deux corps pourront 
se pénétrer, travailler en commun au même but et 
échanger des fonctionnaires suivant les besoins du mo- 
ment et les aptitudes de chacun. Le niveau du recru- 
tement sera ainsi élevé et le travail produit augmenté. 
Il a affermi la situation des employés, en leur assurant, 
comme dans les autres colonies, la garantie de la no- 
mination présidentielle ; il a rendu accessibles à tous 
les postes supérieurs sous la double réserve de l'an- 
cienneté et de la valeur des services et de la capacité 
professionnelle constatée par des examens'; il a ainsi 
ouvert une véritable carrière aux agents qui végétaient 
autrefois, sans avenir, dans les fonctions subalternes. 
La solde de tous a été considérablement augmentée ; 
la connaissance de la langue annamite leur assure une 
prime annuelle de 500 francs. Ils ont droit de participer 
auxavantages d'une caisse de prévoyance dont les fonds 
sont servis par la colonie. On leur donne la facilité 

LA GOCHINGHIKE Q 



130 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

d'aller en congé de six mois en France tous les trois 
ans, sans compter les congés de convalescence lar- 
gement accordés. La retraite est liquidée à vingt-cinq 
ans de services, etc., etc. 

Dans cet ordre d'idées nous souhaitons que le Mi- 
nistère de la Marine et des colonies soit ouvert à cette 
pléiade de fonctionnaires qui vont sur les lieux étudier 
Tadministration coloniale et sacrifient les plus belles 
années de leur vie à la grandeur extérieure de la France. 
Ils nous semblent bien mieux prépares que d'autres à 
tenir convenablement les bureaux des colonies ; d'ail- 
leurs un grand nombre d'entre eux étant pourvus du 
titre de licencié en droit, qui est exigé des candidats 
aux emplois du ministère de la marine, ce serait pour 
eux d'excellents postes lorsqu'ils seraient atteints d'in- 
firmités temporaires ou lorsque, fatigués par le climat, 
ils viendraient, sous un ciel plus clément, attendre 
l'heure de la retraite et du repos. Ceux dont la santé 
se rétablirait seraient très aptes aux emplois de secré- 
taires généraux et de directeurs de l'intérieur dans nos 
possessions. Dans l'élite de ces fonctionnaires colo- 
niaux on pourrait même parfois rencontrer d'excellents 
gouverneurs civils. Ce que nous disons de la Gochin- 
chine s'applique d'ailleurs à toutes les autres posses- 
sions. Les Anglais n'agissent pas autrement et le succès 
couronne leur manière de faire. 

Si élevés que paraissent aux employés des services 
métropolitains, les traitements des fonctionnaires co- 
loniaux, ils ne sont pas exagérés étant donnés les 
fatigues à endurer, l'éloignement de la mère-patrie et 
la cherté des vivres çt du logement. Ils sont encore 
loin d'atteindre le taux des traitements alloués aux 



AbMINlSTRAtlON CENTRALE 131 

fonctionnaires du même ordre dans les colonies an- 
glaises. Il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un 
coup d'œil sur les documents publiés chaque année 
par le gouvernement de Singapour et des Straits 
Settlements. 

Il est regrettable îjue, depuis Toccupation de Saigon, 
on n'ait pas songé à créer en Gochinchine un corps 
d'interprètes capables de lire directement les carac- 
tères chinois. Actuellement les interprètes sont dou- 
blés d'un lettré' qui traduit les caractères chinois en 
quoc-ngu. Pour faire cesser cet état de choses, le gou- 
verneur a envoyé à Pékin M. Masse, administrateur 
des affaires étrangères, pour y étudier, aux frais de la 
colonie, la langue mandarine. Cet exemple demande 
à être suivi. 

L'interprète du gouvernement est spécialement 
chargé de la traduction du journal officiel en quoc-ngu, 
destinée à vulgariser l'emploi des caractères latins 
chez les Annamites. 

Le décret du 4 juillet 1881 a constitué un corps de 
secrétaires indigènes pour les emplois inférieurs qu'ils 
sont très aptes à remplir et qui sont trop mal rétribués 
pour des Européens. Tout le inonde gagne à cette me- 
sure, dit un rapport au Conseil colonial, surtout les 
Annamites qui feront leur service dans des conditions 
d'honorabilité et de sécurité inconnues à eux jusqu'ici. 
Ils peuvent passer dans le cadre européen et ont droit, 
tous les six ans, à un congé en France. Cette mesure 
doit à la fois les perfectionner dans la connaissance 
de notre langue et les initier à nos mœurs. Tous doi- 
vent savoir le français. 



132 LA COCHINCHINE CONTEMPORA.INE 



DIVISIONS ADMINISTRATIVES 

Avant 1780, la Basse-Cochinchine, qui n'avait alors 
qu'une faible population de colons annamites,. se divi- 
sait en trois provinces. Sous Gia-Long, elle fut répar- 
tie en cinq provinces, et en six sous Minh-Mang. 

Cette division, que nous trouvâmes au moment de la 
conquête, fut maintenue jusqu'au 5 janvier 1876. Les 
six provinces ou tinh étaient : 

1° La province de Bien-Hoa ou du Donnai ; elle 
devait le premier de ces noms à son chef-lieu et le se- 
cond au fleuve qui la traverse dans son cours supérieur ; 

2° La province de Saigon ou de Gia-Dinh ; 

3*" La province de Mytho ou Din-tuong, capitale 
Mytho ; 

4° La province de Vin-thân ou Long-Ho, au sud- 
ouest de la province de Mytho et en partie renfermée 
entre les deux principales branches du Mékong; sa 
capitale est Vinh-Long. 

5® La province de Ang-Qiang^ à l'ouest de la pré- 
cédente, arrosée par le Mékong et comprenant surtout 
les grandes îles formées par le fleuve. La capitale était 
Ghaudoc. 

6** La province de Kang-Kao ou de Hatien, la plus 
occidentale de toutes, s'étendant entre le Mékong et le 
golfe de Siam. 

Un arrêté du Gouverneur, en date du 5 janvier 1876, 
supprima la division en provinces et forma quatre cir- 
conscriptions divisées en arrondissements, lesquels 
furent subdivisés en cantons comprenant un certain 



1 


Bien-Hoa 


12 


2 


Baria 


13 


3 


Thu-Dau-Mot 


14 


4 


Tayninh 


15 


5 


Saigon 


,16 


6 


Gholon 


17 


7 


Gocong 


18 


8 


Tanan 


19 


9 


Mytho 


20 


10 


Bentré 


21 


U 


Soctrang 


22 



ADMINISTRA.TION CENTRALE 133 

nombre de communes. Il existe aujourd'hui 22 arron- 
dissements : 

Travinh 

Vinh-Long 

Sadec 

Long-Xuyen 

Traôn 

Ghaudoc 

Hatien (y compris Phu-Quoc) 

Rachgia 

Saigon (banlieue) 

Bac-Lieu 

Poulc^Gondore 
La création du 2V arrondissement, formé de cantons 
enlevés aux arrondissements de Soctrang et de Rach- 
gia et de rîle de Poulo-Obi, eut pour but de faciliter le 
développement d'une contrée pleine de ressources qui, 
par son éloignement, échappait à tout contrôle des ad- 
ministrateurs, de réprimer la contrebande qui se fait 
par les bouches des fleuves et surtout de placer des ^ 
observateurs vigilants près des sociétés secrètes chi- 
noises qui ont un de leurs principaux centres à 
Bac-Lieu. 

Sous rancienne administration annamite , chaque 
province était subdivisée en phu, hûyen, tong, a?d, 
thon, lî/y dp, etc. Elle était administrée par un tong- 
doc ou par un ^^w(ïn-p/iw (selon l'importance de la pro- 
vince), gouverneur assisté d'un bo-chanh, . chef de 
l'administration, d'un an-sat, chef du service judi- 
ciaire, d'un lanh-binh, commandant supérieur des 
troupes et d'un dôc-phu, directeur de l'instruction 
publique. 



134 LA. COCHINOHINE CONTEMPORAINE 

Une province pouvait être divisée en plusieurs phu, 
dont chacun était dirigé par un iri-phu pour Tadmi- 
nistration et un giâo-tho^ directeur des études. 

Un phu était subdivisé en plusieurs hûyen, à la tête 
desquels étaient un tri-hûyen pour l'administration, et 
un huan-dao, chargé de l'instruction et de la direction 
des écoles. 

Un hûyen était composé de plusieurs tong, cantons, 
dont chacun avait pour chef un cai-fong^ souvent 
assisté d'un ^o\x^-cheî pho-tong ou d'un sung-hiên. 

Un tong était composé de plusieurs villages, xâ^ 
thon, ly^ âp (1) dont chacun avait pour administrateur 
un maire, xâ, ooârtruong^ ou thôn-truong, assisté d'un 
conseil de notables. 

La transmission des dépêches administratives s'opé- 
rait parle moyen des #ram* (stations postales). Ce ser- 
vice était à la charge et sous la direction du bo-chanhy 
chef d'administration de la province. Une ligne de tram, 
échelonnée sur la route royale appelée duong-quan 
ou duong-tram, parcourait le pays de province en pro- 
vince jusqu'à la capitale (2). 

Presque au lendemain de notre conquête, pour 
empêcher le pays de tomber dans l'anarchie, on plaça 
à la tête des anciennes provinces des administrateurs 
des affaires indigènes, et, depuis cette époque, parti- 
cuhèrement depuis le jour où il fut irrévocablement 
décidé que nous garderions la Goôhinchine, on s'ef- 

(1) Aujourd'hui les mots xâ et thon sont employés Tun pour Tautre. 
Le nom de xâ est donné au villa^'e parce qu'il est réputé être un terri- 
toire protégé par un esprit particulier. L^ caractère xâ désigne en effet 
l'esprit ou les esprits de la terre, k qui sont dédiées les pagodes et h 
qui Ton fait des sacrifices dans tous les villages. 

(2) Petrus J.-B. Truong-Vinh-Ky, Petit cours de géographie» 



ADMINISTRATION CENTRALE 135 

força d'organiser radministration définitive de notre 
colonie. La tâche était difficile et parfois on put regret- 
ter que les tentatives d'organisation ne fussent point 
la conséquence d un plan d'ensemble bien arrêté. Le 
personnel était rare et, malgré toute sa bonne volonté, 
quelquefois , insuffisant ; les officiers des difl'érents 
corps de la marine ne pouvaient connaître le droit ci- 
vil, le droit pénal, le droit administratif, connaissances 
qui ne s'acquièrent ni à Saint-Cyr ni sur le Borda. 

D'ailleurs il ne faut pas se dissimuler que Tadminis- 
tration de la Cochinchine présentera longtemps de 
grandes difficultés par suite des fréquentes mutations 
dans le personnel. Sous un climat débilitant, amenant 
souvent l'anémie, il est indispensable d'accorder de fré- 
quents congés ; de nombreux employés de tout ordre, 
de tout service relevant du département de la marine 
ou des services métropolitains, demandent à rentrer 
en France ou passent par avancement dans d'autres 
possessions. A peine un fonctionnaire commence-t-il 
à se familiariser avec son service, à se rendre compte 
des mœurs de nos régnicoles, qu'il part souvent pour 
ne plus revenir et la tâche est à recommencer. Ajoutons 
que parfois, avec notre malheureuse tendance à de- 
meurer quand même dans la mère-patrie, les gens qui 
demandent à partir pour les colonies sont trop souvent 
des déclassés, des incapables mécontents de la for- 
tune, des malheureux qui ont à se faire pardonner une 
faute de jeunesse. On ne tarde pas à être contraint de 
les remettre à la disposition du ministre. Que de fois 
nos gouverneurs, militaires ou civils, en face de 
rinexpérience de leur personnel, n'ont-ils pas dû 
regretter chez lui l'absence de ces connaissances tra- 



136 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

ditionnelles acquises par de longs services dans les 
bureaux qui font en partie la force de notre adminis- 
tration métropolitaine. En France, on a coutume de 
s'attaquer à la routine des bureaux, certes elle est 
parfois dangereuse, mais elle préserve souvent 3e 
profondes et regrettables erreurs. ' 

Les inspecteurs et les administrateurs relèvent du 
Directeur de Tlntérieur. Ils reçoivent ses ordres et ses 
instructions et doivent le tenir au courant des affaires. 
A ce point de vue leurs relations avec la Direction sont 
analogues à celles des préfets avec le Ministère de 
rintérieur. Les administrateurs stagiaires sont chargés 
de rintérim en l'absence des titulaires. 

Un arrêté du 26 juin 1871 plaçait trois inspecteurs 
ou administrateurs dans chaque arrondissement. Le 
premier, chargé spécialement de rendr*e la justice, de 
la surveillance des prisons, de la tenue des registres 
de l'état civil, de la préparation et de la répartition de 
l'impôt, entre les cantons, de la comptabilité et du 
recrutement des milices, avait autorité sur ses deux 
collègues et correspondait seul avec le Directeur de 
l'Intérieur. 

Le second administrateur était surtout chargé des 
jfinances. Il faisait établir les états de dépenses, les 
registres de la perception de l'impôt. Il remplissait 
les fonctions de percepteur lorsqu'un agent du trésor 
n'était pas installé [dans l'arrondissement. Il tenait la 
comptabilité du matériel, il assurait l'administration 
des prisons. Le premier administrateur pouvait lui dé- 
léguer les fonctions déjuge d'instruction. 

Le troisième administrateur concentrait entre ses 
mains les différents services se rapportant aux tra- 



ADMINISTRATION CENTRALE 137 

vaux publics, la construction des logements des fonc-^ 
tionnaires, des écoles, des prisons et autres établisse- 
ments publics, la construction et l'entretien des routes, 
Tentretien des relais ou le service des trams, les opé- 
rations dii cadastre, le recensement de la population. 

Le décret du 10 février 1873, rendu sous le minis- 
tère de l'amiral Pothuau, marqua une étape dans la 
voie de l'application du. régime civil à la colonie. Les 
administrateurs stagiaires durent être choisis parmi 
les jeunes gens pourvus du diplôme de licenciés en 
droit, et âgés de moins de vingt-huit ans. Un délai de 
trois ans était accordé aux anciens administrateurs 
militaires pour opter entre leur grade ou leurs fonc- 
tions civiles. Le même décret org;anisait un collège 
destiné aux administrateurs stagiaires. On y enseignait 
la langue vulgaire annamite, le cambodgien, la langue 
mandarine annamite, et son écriture en caractères 
chinois, un cours d'administration et de finances, 
la construction pratique et la botanique. 

Le décret de 1873 fut remanié par les décrets de 
1876 et du 13 septembre 1882; aux termes de ce dernier, 
le personnel administratif doit se composer de deux 
administrateurs principaux, neuf administrateurs de 
première classe, neuf de seconde classe, neuf de 
troisième classe et neuf administrateurs stagiaires. 

L'organisation du gouvernement civil eut pour 
conséquence la création de tribunaux dans les 
provinces et enleva aux administrateurs les fonctions 
judiciaires qu'ils avaient exercées sous le régime 
antérieur. Le décret du 9 novembre 1879 consacra cette 
heureuse réforme, depuis si longtemps réclamée par 
l'opinion publique en Cochinchine, Le décret du 



138 LA. COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

25 mai 1881, dont la mise en application s'est faite pro- 
gressivement, a enfin complété la mesure et aujour- 
d'hui les fonctionnaires relevant de la Direction de 
rintérieur, déchargés de leurs anciennes attributions 
judiciaires, peuvent, comme les préfets et les sous- 
préfets en France, se livrer entièrement à leur vérita- 
ble emploi qui est l'administration, étudier les besoins 
des populations, assurer la poHce, préparer le budget, 
en assurer le rote par les conseils d'arrondissement, 
surveiller les écoles, le recrutement des tirailleurs 
indigènes, faire dresser les avant-projets de rotrtes, 
fournir au gouvernement colonial tous les renseigne- 
ments utiles, etc. Comme dans la métropole, les fonc- 
tionnaires de Tordre administratif ont le droit de réqui- 
sition sur la force armée, et pour ne pas les obliger à 
chaque instant d'user de ce droit, au détriment de 
l'instruction des troupes depuis le licenciement des 
miliciens, à la suite de la création du régiment des 
tirailleurs annamites, un arrêté du 7 juin 1881 a créé 
un corps de gardes indigènes civils pour assurer la 
police et la surveillance des prisons. 

La transformation du service présenta quelques dif- 
ficultés. Certains administrateurs regrettaient ouver- 
tement la plénitude des pouvoirs qui leur était enle- 
vée ; d'autres, par inexpérience du nouveau régime, 
par un reste d'habitude, continuaient les errements du 
passé. Ces obstacles furent surmontés grâce à l'é- 
nergie à la fois ferme et prudente déployée par le 
gouverneur. Les ennemis du gouvernement civil qui 
prédisaient une révolte générale et la perte de la co- 
lonie se sont fort heureusement trompés. Jamais l'a- 
venir n'a été plus assuré. 



ADMINISTRATION CENTRALE 139 

Les arrondissements sont reliés entre eux: i» par 
des paquebots à vapeur qui ont Saigon comme tête de 
ligne, par des voitures publiques, et enfin par des pié- 
tons ou des sampans là où les voies de communica- 
tion ne permettent pas un autre mode de locomotion ; 
2" par le télégraphe qui unit Saigon aux chefs-lieux et 
à Phnum-Penh. 

L'arrondissement est divisé en cantons et le canton 
en villages. 

Le canton comprend en général une douzaine de 
communes. Il est administré par un chef de canton 
élu par les notables et agréé par le gouverneur. Ce 
chef est assisté d'un pho-tong ou sous-chef et d'un 
hung-lieu ou secrétaire. Il fait connaître aux com- 
munes les ordres de l'administration et en . surveille 
l'exécution. Il rend compte à l'administrateur des af- 
faires indigènes des faits qui peuvent intéresser le 
pouvoir central. 

Il n'existe encore aucun lien réel entre les villages 
et la nomination des chefs et des sous-chefs de can- 
ton n'en crée pas : c'est généralement la commune la 
plus peuplée qui fait passer son candidat. L'établisse- 
ment de la vicinalité, le classement, aujourd'hui 
achevé, des voies terrestres et des voies fluviales dont 
l'entretien incombe aux cantons et aux villages, la 
création de conseils d'arrondissement, rendront né- 
cessaires et fréquentes les relations de commune à 
commune; le particularisme dans lequel s'est trop 
souvent complue la race annamite disparaîtra (1). 

Il existe environ 2.400 communes en Cochinchine. 
Les demandes de création de nouveaux centres sont 

(1) Nouet, Rapport de 1880 au Conseil colonial. 



140 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

faites aux administrateurs qui les instruisent,, fixent 
les nouvelles limites, établissent le rôle qui servira de 
base à la perception de l'impôt personnel et de l'im- 
pôt foncier et transmettent la demande au directeur 
de Tintérieur qui la soumet au Conseil colonial. La 
condition essentielle de la création d'une commune 
nouvelle est, aujourd'hui comme autrefois, l'existence 
d'un certain nombre d'individus, s'engageant à payer 
l'impôt foncier et à supporter toutes les charges 
imposées aux inscrits (1). 

Nous avons toujours respecté les franchises muni- 
cipales des Annamites qui leur viennent des Chinois. 
Chaque commune constitue une sorte de petite répu- 
blique oligarchique ; elle est formée des habitants 
inscrits sur son hvre de population ou bô-dinh eX 
d'habitants non inscrits (2) formant la plèbe. Les 
inscrits possèdent seuls le droit de vote pour la no- 
mination du conseil des notables chargé de l'admi- 
nistration de la commune : ce sont les citoyens actifs. 
« Il y a généralement, dans tout village considérable, 
un huong-than, un huong-hao, un ông-xâ ou maire, 
un phO'Xâ ou adjoint, des trmns et des truongs qui 
sont de simples agents aux ordres des membres du 
conseil. En outre, on voit souvent parmi les conseil- 
lers des ông-huong qui sont d'anciens fonctionnaires, 
des gens distingués, membres honoraires des con- 
seils ; il y a encore les ông-ca, vieillards âgés ayant 
rempli des fonctions municipales. Les uns et les autres 
sont admis à prendre part aux déhbérations impor- 

(1) Landes, maire de Cholon, Excurs.- et reconn., n« 5, p. 215. 

(2) Pour un inscrit chaque village renferme une vingtaine de non- 
inscrits. 



ADMINISTRATION CENTRALE 141 

tantes et figurent aux cérémonies du village. » Les 
réunions des notables ont lieu à la pagode de l'esprit 
protecteur du village sur la convocation du premier 
notable. Il y a régulièrement deux assemblées par an, 
à Tépoque des fêtes du printemps et de l'automne . 

« Le ông-xâ ou maire (généralement le plus jeune 
et le dernier des notables), remplit les fonctions les 
plus actives, il fait la police, tient les rôles d'impôt, 
fait rentrer le tribut ; il fait exécuter les décisions du 
conseil et les ordres du gouvernement par le peuple. 
Cette charge est une corvée pénible et onéreuse qui 
entraîne une grande responsabilité. On ne la conserve 
pas plus de trois ans. Le huong-than est un ancien 
maire jouissant de la considération publique et de la 
confiance de ses concitoyens ; il aide le maire de ses 
conseils et de son expérience, il intervient directe- 
ment pour surveiller la stricte observance des rites 
et coutumes ; il est l'arbitre des différends qui sur- 
viennent dans le village et il fait compléter le con- 
seil, quand ses membres ne sont pas en nombre suf- 
fisant. Le huong-hao, dans une situation analogue au 
précédent, aide le maire de ses conseils et de sa pré- 
sence dans les circonstances difficiles ; il s'occupe 
surtout de la police et de la désignation des hommes 
du village chargés de faire, à tour de rôle, la garde 
de nuit contre les voleurs et les pirates. Les trums et 
les truongs sont affectés au maintien du bon ordre et 
à la police générale, sous l'autorité directe du maire, 
de son adjoint, du huong-than et du huong-hao. « Il y 
a dans cette organisation municipale de la Cochin- 
chine beaucoup de traits qui rappellent celle des cités 
sous la domination romaine sous les Antonins. L'es- 



142 LA. COCHINCHIÏÎE CONTEMPORA.INË 

poir d'arriver aux fonctions municipales excite l'é- 
mulation des membres de la commune, les engage 
souvent à faire des dépenses volontaires dont profite 
la masse de la population. Les conseillers municipaux 
assument toute la responsabilité de leur gestion, ils 
sont solidaires dans la plupart des circonstances, sur- 
tout envers TEtat, et c'est là encore une ressemblance 
avec les curiales romains. 

Au-dessous des notables sont les simples habitants 
parmi lesquels on distingue les inscrits et les non 
inscrits. Les premiers sont originaires de la commune 
ou bien ont obtenu d'être portés sur ses registres de 
population. Ils sont inscrits ^vœ le csàiier des dân-trang 
(hommes valides), paient l'impôt de capitation et celui 
de la milice {phu dicong) ; ils fournissent des hommes 
pour le recrutement et sont chargés de la garde du 
village. » Les inscrits se subdivisent eux-mêmes en 
trang-hang^ hommes de 20 à 55 ans, payant la capi- 
tation entière, qui est de 2 fr. et les lao-hang, 
hommes de 55 à 60 ans, ne payant que la demi capi- 
tation. Les inscrits sont en général des chefs de fa- 
mille, propriétaires, commerçants, dans une situation 
aisée, ayant des moyens d'existence indépendants et 
par là même ayant qualité pour prendre part aux af- 
faires publiques. Les non inscrits forment deux caté- 
gories : les ngu-cUy qui sont inscrits dans une com- 
mune autre que celle où ils habitent, et les dân-lân^ 
pauvres gens et journaliers qui ne sont portés sur au- 
cun registre et changent de domicile suivant leurs in- 
térêts ou leurs caprices. On oblige ces derniers à con- 
tribuer à la garde commune et aux corvées, quelque- 
fois à payer une part des dépenses communales. Cette 



ADMINISTRATION CENTRALE 143 

part coopérative est réglée par des conventions parti- 
culières librement débattues entre eux et les notables. 
Ces derniers ont intérêt à ne pas se montrer trop rigou- 
reux, car s'ils étaient trop rigoureux ils éloigneraient 
de leurs villages une population flottante qui est quel- 
quefois d'un grand secours pour la communauté. Dans 
les environs de Saigon, par exemple, certaines com- 
munes se créent des ressources assez importantes 
pour qi>e leurs inscrits soient déchargés d'une très 
grande partie de leurs impôts... » ' 

« Un village peut comprendre plusieurs hameaux. 
Les marchés s'appellent cho ; on ajoute à ce mot une 
dénomination quelconque, souvent le nom de la per- 
sonne qui l'a fait bâtir. Les marchands paient, comme 
chez nous, la location de leur place sur les marchés ; 
ces redevances forment quelquefois un revenu consi- 
dérable dont une part revient à l'Etat, l'autre à la com- 
mune ou à l'entrepreneur du marché. 

« Dans chaque village, outre le registre des inscrits 
servant à l'établissement des impôts de capitation, à 
la levée des troupes et à la répartition des corvées, il 
existe un registre des propriétés {bô dien), véritable 
cadastre descriptif sur lequel sont portées toutes les 
terres de la commune avec leurs contenances, leurs 
qualités et les noms de leurs propriétaires (1), » le re- 
gistre des barques (sô-ghe) et le registre des asiatiques 
non indigènes [sô-dân-lân). 

Le domaine des communes peut se diviser en do- 
maine public et domaine particulier. Le domaine pu- 
blic se compose : 1® des édifices destinés au culte 

(1) Vial, Les premières années de la Cochînchine, colonie française^ 
t. I, p. 100 et suiv. 



144 L\ COCHINCHINE CpNTEMPORA.INE 

[dinh-mieu) ; 2» de la maison commune (nhà-viiông) ; 
3° dans les villages un peu considérables, de petits 
corps de garde (diên-do) établis dans les hameaux. 
Tous ces bâtiments sont sans valeur sérieuse. Le do- 
maine particulier est formé : 1^ des biens des pa- 
godes, fondations faites par les particuliers ou les 
communes pour assurer le culte et. dont l'administra- 
tion est le plus souvent aux mains du conseil des no- 
tables ; ils sont inaliénables ; 2° des bôn-thôn-diên, 
terres achetées par la commune et qui peuvent être 
aliénées ; 3° des công-diên, terres pubhques données 
par TEtat ou par les particuliers et qui ne peuvent être 
aliénées. Elles peuvent seulement être louées dans un 
besoin d'intérêt public et pour un motif sérieux. 

La commune est obligée, envers le pouvoir central, 
à faire la police de son territoire et à lever les impôts 
dont elle est responsable. Les chefs de la commune 
sont chargés de la police judiciaire, ils doivent décla- 
rer aux autorités supérieures les morts violentes arri- 
vées sur son territoire, rendre compte des rixes, em- 
pêcher de transporter les cadavres ou les blessés 
avant les constatation^ légales ; surveiller les Asia- 
tiques non indigènes, etc. Ils sont contraints de four- 
nir les renseignements nécessaires à l'établissement 
de l'impôt et de le percevoir, de conserver les rôles, 
de veiller sur l'impôt des barques et de surveiller les 
forêts. 

Les dépenses des communes comprennent les dé- 
penses imposées par le pouvoir central : frais de per- 
ception et de versement de l'impôt, acquittement des 
déficits dans la perception, primes aux tirailleurs an- 
namites, aux gardes civils indigènes, caution des em- 



ADMINISTRATION CENTRALE 145 

prunts faits à la banque et les dépenses d'utilité com- 
munale (soldes d'employés, travaux publics, frais de* 
culte, etc.) 

Les recettes sont fournies par la location des biens 
communaux et des produits forestiers, la sous-location 
des marchés, des pêcheries, les amendes pour les con- 
traventions locales, les droits sur les mariages, les 
commissions dues à la commune qui sert d'intermé- 
diaire pour les prêts sur récoltes, les contributions 
ordinaires pour les frais du culte, etc. 

La comptabilité est très simple : deux registres, Tun 
pour les dépenses {xuât), l'autre pour les recettes {sô- 
thân)y visés deux fois par an par le conseil des no- 
tables. 

Le plus grand reproche qu'on puisse faire aux ma- 
gistrats indigènes, même sous notre domination, est 
la vénalité, et M. Luro déclare qu'il faudra une grande 
énergie répressive pendant plusieurs générations pour 
déraciner un abus implanté dans les mœurs depuis 
des siècles sous l'empire des Annamites^par les néces- 
sités de l'existence, car les mandarins et les fonction- 
naires de tout ordre, payés très modestement, étaient 
obligés de vivre des cadeaux de leurs administrés et 
de leurs justiciables (1). Nous devons donc aspirer, au 
temps où, sans détruire les franchises communales, 
nous pourrons nous faire rendre un compte exact du 
budget des communes et de sa gestion. 

L'organisation du village annamite n'a été ébranlée, 
malgré les craintes exprimées par quelques personnes, 
ni par les modifications apportées à l'administration et 
à la justice par le régime civil, ni par la création du 

• (1) Luro, Le pays d'Annam^ p, 138. 

LA COCHINCHIKE 10 



146 LA COCHINOHINE CONTEMPORAINE 

conseil général et des conseils d'arrondissement. Cet 
'excellent résultat a pu être atteint grâce à la prudente 
réserve du gouvernement qui n'a jamais voulu inter- 
venir par voie d'autorité dans les affaires munici- 
pales ; d'autre part, les notables ont su comprendre 
que Tavènement du dân à la discussion des intérêts 
communaux était à la fois le contrôle et la confirmation 
de leur autorité. 

Depuis la conquête jusqu'au 4 avril 1867 la ville de 
Saigon fut régie militairement. A cette date, l'amiral de 
la Grandière organisa une commission municipale choi- 
sie par le gouverneur ; elle devait se réunir sous la 
présidence d'un commissaire municipal,'placé sous les 
ordres du Directeur de l'Intérieur et nommé pour un 
laps de temps indéterminé. Les douze conseillers étaient 
désignés pour deux ans parmi les Européens ou parmi 
les indigènes, sur une liste arrêtée chaque année par 
l'administration et sur laquelle on portait les habitants 
notables, majeurs de vingt-cinq ans, et résidant depuis 
six mois dans la colonie. Le commissaire municipal et 
trois conseillers pouvaient appartenir à l'administration 
publique. 

Les délibérations de la commission municipale prises 
pendant les quatre sessions ordinaires de février, mai, 
août et novembre ou pendant les sessions extraordi- 
naires, étaient adressées au Directeur de l'Intérieur 
pour être transmises au Gouverneur et rendues exécu- 
toires. 

Le 8 juillet 1869, l'amiral Ohier concéda aux no- 
tables le droit d'élire le conseil municipal, mais le 
Gouvernement se réserva le droit de désigner un 
certain nombre de conseillers pour équilibrer la 



ADMINISTRATION CENTRALE 147 

représentation des diverses nationalités au sein du 
Conseil. 

Le décret du 8 janvier 1877 modifia la compo- 
sition du Conseil municipal. Il se composa de treize 
conseillers, sept élus par la population et six désignés 
par l'administration. Les uns et les autres étaient choi- 
sis, soit parmi les électeurs européens ou originaires 
de colonies européennes âgés de vingt et un ans, jouis- 
sant de leurs droits civils et politiques, résidant depuis 
trois mois au moins dans le ressort du tribunal de 
Saigon, soit parmi les Annamites domiciliés, âgés de 
vingt-cinq ans. Le maire, nommé par le Gouverneur, 
pouvait être choisi parmi les fonctionnaires publics. 

Le caractère le plus saillant des dispositions de ce 
décret était la représentation des étrangers dans le 
Conseil municipal. Cette représentation avait été déci- 
dée pour que tous les intérêts fussent défendus dans 
la colonie. Mais elle ne pouvait être que transitoire 
parce qu'elle est en contradiction avec tout notre 
droit public, et elle devait d'autant plus choquer nos 
nationaux, qu'un jour venant la Cochinchine sera 
représentée au Sénat, et qu'il est inadmissible que 
des étrangers soient électeurs pour désigner un mem- 
bre du Parlement métropolitain. 

Le décret du 29 avril 1881, rendu sous l'empire 
de ces considérations, est la base du droit muni- 
cipal actuel. Le Conseil, porté à 15 membres, com- 
prend onze Conseillers français et quatre Conseillers 
indigènes. Le maire et les deux adjoints sont nommés 
parle Gouverneur. Le nombre des électeurs annamites 
est de 693. 

La ville de Cholon est administrée par un Conseil 



148 Lk COCHINCHINE CONTEMPORA.1KÏE 

municipal composé d'un président, de trois membres 
européens présentés par la Chambre de commerce et 
nommés par le gouverneur, de quatre membres anna- 
mites et de quatre membres chinois nommées à l'élec- 
tion. Le président, nommé pour trois ans par gouver- 
neur, remplit les fonctions de maire ; il est assisté de 
trois adjoints (un Européen, un Annamite et un Chi- 
nois) nommés par le gouverneur. Les électeurs anna- 
mites doivent être âgés de 21 ans, être domiciliés soit 
à Cholon, soit dans les villages voisins annexés à la 
commune et payer une contribution directe de 100 fr. 
Le chiffre de la contribution directe à payer par les 
Chinois est de 200 francs (1). 

Les recettes de l'abattoir , du mont-de-piété , du 
marché central, des marchés de Phu-lam et de Binh- 
tay, dont le monopole fut adjugé en 1880 pour 367.000 
francs, ont été abandonnés à la municipalité de Cho- 
lon, en retour elle supporte les dépenses qui étaient 
autrefois à la charge de la colonie. 

(1) Revue niarit. et colon. y mai 1883, p. 538. 



CHAPITRE III 

JUSTICE 

Dans les pays d'Asie et dans les colonies de domina- 
tion la justice doit attirer toute l'attention du peuple 
conquérant ; tout en dépend, la sécurité, Tordre public, 
la famille, la propriété. C'est la principale préoccupation 
des Anglais qui seront encore longtemps nos maîtres 
dans les questions de colonisation. Au début de notre 
établissement en Cochinchine tous les pouvoirs furent 
concentrés dans les mains du Gouverneur, contraire- 
ment au code annamite qui prescrivait la séparation 
des pouvoirs (1). Dans les provinces, les inspecteurs 
des affaires indigènes étaient à la fois fonctionnaires 
administratifs et juges, et les arrêts n'étaient exécu- 
toires qu'après la sanction du chef de la colonie qui 
prononçait sans interrogatoire, sans audition contra- 
dictoire des témoins et de l'accusé. Ce système 
rappelait trop celui appliqué jadis dans l'île de 
Corse et ainsi décrit par Voltaire : « Les Corses 
furent longtemps gouvernés par une loi qui ressemblait 
à la loi vehmique ou westphalienne de Charlemagne, 
loi par laquelle le commissaire délégué dans l'île 
condamnait à mort ou aux galères, sur une informa- 



(1) Entre les attributions du mandarin civil et celles du mandarin 
militaire existait une scission complète, et, dans la province, le quan-bi5 
et le quan-an avaient des attributions parfaitement distinctes. Rapp. 
au Cons, col. 



150 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

tion secrète, sans interroger Taccusé, sans mettre la 
moindre formalité dans son jugement. La sentence 
était conçue en ces termes dans un registre secret : 
« Etant informé en ma conscience que tels et tels sont 
« coupables, je les condamne à mort. » Il n'y avait ' 
pas plus de formalité dans Texécution que dans la 
sentence (1). » 

La nécessité d'assurer notre pouvoir pouvait seule 
obliger le législateur français à adopter cette concen- 
tration à outrance, contraire aux principes du droit. 
Il devait tendre sans cesse à spécialiser les hommes et 
les emplois, à rendre l'inspecteur à Fadministration et 
à la police, le magistrat à la répression des crimes et 
des délits. Nous sommes enfin arrivés à cet heureux 
résultat. 

Nous allons essayer de résumer en quelques pages 
les diverses tentatives faites pour y parvenir. 

Le décret organique du 25 juillet 1864, rendu sur la 
proposition de M. le marquis de Ghasseloup-Laubat, et 
rédigé textuellement sur le rapport de M. le capitaine 
de vaisseau d'Ariès, décret très court, parce que le mi- 
nistre se réservait de le compléter ultérieurement, divisa 
la population de la colonie en population de race indi- 
gène ou asiatique et en population européenne ou d'ori- 
gine européenne. Les Européens furent soumis au Code 
civil français et les indigènes durent s'y conformer 
dans leurs transactions avec les Européens, ou lorsque, 
dans un acte, ils avaient déclaré contracter sous Tem- 
pire de la loi française. Outre le code civil, le code de 
commerce, le code pénal furent promulgués pour les 
Européens ; il en fut de même du code d*instructîon 

(1) Voltaire, Siècle de Louis XVy t. II, p. 59. 



JUSTICE 151 

criminelle, sous la réserve de certaines modifications 
nécessitées par Torganisation judiciaire spéciale à 
notre possession, et de la législation métropolitaine 
sur la presse (décret du 2 mars 1880, promulgué le 
20 mai). 

Quant aux indigènes et aux autres Asiatiques, jus- 
qu'à la promulgation du code pénal français (décret du 
22 avril 1880), acte dont nous avons fait ressortir la 
grande importance, les tribunaux leur appliquèrent le 
code annamite antérieur à la conquête, sauf quelques 
prescriptions qui étaient trop en désaccord avec notre 
civilisation (1). Nous ne pouvions mieux faire, car la 
législation d'un peuple est basée sur son état social ; 
il était impossible de la modifier du jour au lendemain 
sans jeter le trouble dans la constitution de la 
famille, dans Torganisation du village et sans 
s'aliéner l'esprit des natifs fort attachés à leurs cou- 
tumes. Les grands peuples conquérants ou colonisa- 
teurs ont toujours agi ainsi. Dans l'antiquité Alexandre 
le Grand respectait les mœurs, les coutumes, la reli- 
gion des vaincus et jusqu'aux franchises locales (2) ; 
à Rome, le préteur des étrangers jugeait tous les peu- 
ples d'après leurs lois nationales. Enfin un exemple 
plus frappant encore parce qu'il est plus rapproché de 
nous, nous est donné par l'Angleterre* La cour de 
chancellerie, à Londres, juge le Canadien selon la 
vieille loi française, l'habitant de Jersey selon la cou- 
tume normande, l'Ile de France (Maurice) selon le code 



(1) Les crimes et délita ayant un caractère politique ou insurrection- 
nel pouvaient, sur un ordre du gouvernement, être déférés au conseil 
de guerre (art. 15). 

(!^) Montesquieu, Esprit des lois. 



152 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

Napoléon et l'Indien selon la loi de Manou (1). Nous 
avons suivi ces saines traditions en Algérie. Cin- 
quante ans après notre arrivée, nous laissons les 
cadis juger d'après le Coran et nous nous sommes 
contentés d'instituer un cour d'appel mixte de mem- 
bres français et de membres arabes. D'un autre 
côté, sur le point qui nous occupe, M. Aubaret, 
un des traducteurs du code annamite, observe avec 
raison que ce code paraissait si simple, les cas 
particuliers qui conviennent au caractère de la nation 
si bien prévus que l'on ne pouvait certainement pas 
trouver mieux (2). 

. La législation fut ainsi arrêtée provisoirement. 
Au début de la conquête, il est à remarquer que les 
questions de justice étaient moins importantes qu'au- 
jourd'hui parce que la loi martiale réprimait les tenta- 
tives de soulèvement et que les transactions commer- 
ciales et les affaires civiles étaient peu nombreuses. 
Il fallut cependant se préoccuper de l'organisation de 
la magistrature chargée d'appliquer les lois. Pour les 
Asiatiques ce fut facile, les administrateurs reçurent 
pleins pouvoirs pendant qu'on abandonnait aux no- 
tables la connaissance des petites contraventions. 
Pour les Européens, on créa un tribunal de première 
instance et une cour d'appel à Saigon (7 mars 1868). 
Leur ressort s'étendait sur cette Aille, sur sa banlieue 
et sur Cholon (3). 

(1) F. de Champagny, Les Césars, t. H, p. 332. 

(2) Aubaret, Code pénal annamite, t. I, p. iv. 

(3) Limites : rivière de Saïgon, arroyo de T Avalanche, canal de cein- 
ture jusqu'à son entrée dans la municipalité de CholoD, les limites nord, 
ouest, sud et sud-ouest de cette ville jusqu'à Farroyo chinois, cet arroyo 
jusqu'à sa jonction avec le R. Ong-long, en face de Choquan, et dernier 



JUSTICE 153 

A mesure que notre domination s'affirma, on 
s'attacha à l'amélioration d'une situation toute tran- 
sitoire qui soumettait en réalité au régime disci- 
plinaire une population de 1.500.000 âmes. Lors 
de la réforme de l'administration par le décret du 
26 juin 1871, les premiers administrateurs furent, 
en dehors du ressort des tribunaux de Saïgon, exclu- 
sivement chargés du service judiciaire dans les condi- 
tions prévues par le décret du 25 juillet 1864. Ils furent 
investis, en ce qui concerne le jugement des instances 
civiles et commerciales, des mêmes attributions que 
les tribunaux de première instance et de commerce 
de Saigon. Ils pouvaient déléguer Tinstruction aux 
.deuxièmes administrateurs. 

Ils connurent et jugèrent les délits et contraventions 
commis dans leur ressort par des Européens ou autres 
justiciables de la loi française. 

En matière correctionnelle, leurs jugements ftirent 
toujours susceptibles d'appel. 

En matière de. crimes commis hors du ressort des 
tribunaux de Saigon par des Européens, ou par des indi- 
gènes et des Asiatiques, de complicité avec des Euro- 
péens ou au préjudice d'Européens, la connaissance 
des crimes appartint à une Cour criminelle instituée à 
Saigon. Les deuxièmes administrateurs, chargés du 
service judiciaire, remplirent les fonctions de juge 
d'instruction et d'officier de police judiciaire. 

En dehors du ressort des tribunaux de Saigon et 
dans les afi'aires correctionnelles et de simple police 
intéressant les Européens, les fonctions du ministère 

cours d'eau jusqu'au R. Bau ou arroyo du fort du sud, et enfin le 
R. Bau sur tout son parcours. 



154 LA. COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

public furent exercées, sous la surveillance du procu- 
reur général, par un fonctionnaire désigné par le 
Gouverneur. 

Il n'y avait pas de chambre des mises en accusation 
fonctionnant à côté de la cour. C'était au procureur 
général qu'il appartenait de délivrer des déclarations 
de poursuite au grand criminel, et au président de la 
cour de fixer les jours d'audience de la cour crimi-r 
nelle. 

Un arrêté du 19 novembre 1872 créa un service de 
la justice indigène dont le chef remplissait les fonc- 
tions de ministère public près d'une commission d'exa- 
men des tribunaux indigènes : c'était faire un pas 
vers la décentralisation. Cette commission fut mal- 
heureusement supprimée le 31 décembre 1875 à la 
suite des troubles survenus à Mytho et on revint au 
système de 1871. 

Lorsque le régime civil eut été substitué au gouver- 
nement militaire, on tenta de régulariser et d'unifier 
la distribution de la justice et d'apporter d'heureux 
tempéraments à une législation si contraire à notre 
droit public. Le tribunal de première instance, la 
cour d'appel et une cour d'assises suffisant aux causes 
civiles et criminelles des Européens furent conservés. 
Un arrêté du 6 octobre 1879 institua un tribunal 
supérieur pour la révision des jugements rendus par 
les tribunaux indigènes. Des décrets rendus en 1879 
et dans les premiers mois de 1880 attribuèrent à la 
cour d'appel la connaissance des appels des jugements 
indigènes et firent ainsi passer sous le contrôle de la 
magistrature française tout ce qui concerne la justice 
indigène. Le tribunal supérieur de Saigon, récemment 



JUSTICE 165 

constitué, fut alors supprimé et les appels des juge- 
ments correctionnels rendus par les tribunaux indi- 
gènes furent introduit devant la seconde chambre de 
la cour qui dut provisoirement connaître des appels 
rendus en toute matière par des mêmes tribunaux. 

En conséquence les appels purent être formés 
devant la cour d'appel par le ministère public ou par 
les parties intéressées : 1^ contre les jugements rendus 
par les tribunaux indigènes en matière civile et com- 
merciale, lorsqu'ils avaient statué sur des demandes 
excédant 1 .500 fr. de valeur déterminée ou 60 fr. de 
revenu ; 2° contre tous les jugements rendus par ces 
tribunaux en matière correctionnelle. 

Les jugements rendus par les tribunaux indigènes 
en matière criminelle, qui n'étaient pas frappés d'ap- 
pel, ne devenaient définitifs qu'après Thomologation de 
la cour. 

Les jugements en dernier ressort rendus en toute 
matière par les tribunaux indigènes pouvaient être 
attaqués devant la cour par la voie de l'annulation, 
dans les formes et dans les conditions déterminées 
par le décret du 25 juin 1879. 

En cas de conflit entre les tribunaux indigènes ou 
entre un tribunal français et un tribunal indigène, le 
règlement de juges était prononcé par la cour, 
en audience solennelle et toutes chambres réu- 
nies. 

Le décret du 25 mai 1881, dernier état de la légis- 
lation, a supprimé les tribunaux indigènes et institué 
des tribunaux français et des cours d'assises dans les 
arrondissements. Toutefois dans les affaires civiles, et 
en attendant la promulgation d'un code spécial, dont 



150 LA COOHINCHINE CONTEMPORAINE 

les prescriptions seront le plus possible empruntées au 
Code Napoléon, ces tribunaux doivent encore appli- 
quer aux procès entre indigènes les règles du code 
annamite. Par suite du décret précité, les membres du 
corps judiciaire appartiennent tous à la magistrature ; 
les administrateurs pourvus du grade de licencié en 
droit y prirent place et, pour assurer le fonctionne- 
ment de la justice, on leur a adjoint, à titre provisoire, 
quelques administrateurs non pourvus de ce grade 
universitaire. 

Un décret du même jour, complément du précé- 
dent, donne au gouverneur, en conseil, le droit d'in- 
ternement et de séquestre. Un autre décret, du 
5 octobre 1882, lui donne le droit de frapper d'une 
contribution extraordinaire les villages ou les congré- 
gations en cas de complicité cachée dans des atten- 
tats, complots ou désordres graves. Le chef de la 
colonie est ainsi armé en prévision de troubles ou de 
manœuvres hostiles à notre domination. M. Le Myre 
de Vilers a usé de ses pouvoirs extraordinaires contre 
certains membres de la société secrète chinoise du 
Ciel et de la Terre, à la suite d'une enquête sur leurs 
agissements, à laquelle il se livra lui-même dans un 
voyage qu'il fit à Bac-lieu. Les conséquences de cet 
acte furent très heureuses et la sécurité du pays 
assurée sans que le cours régulier de la justice ait été 
troublé un seul instant. 

La naturalisation des Asiatiques qui doit leur con- 
férer les mêmes droits qu'aux Français de naissance 
et les soumettre au même statut a été réglée par un 
arrêté du même jour, et les anciennes formalités, 
très compliquées, ont été abrogées. Nos sujets peu- 



JUSTICE 157 

vent acquérir la qualité de Français lorsqu'ils justifient 
d'une moralité irréprochable, première condition pour 
les admettre dans nos rangs, et lorsqu'ils connaissent 
le français. Cette dernière exigence, fort naturelle, 
n'est pas un obstacle sérieux à la naturalisation, puis- 
que de nombreuses écoles existent aujourd'hui dans 
la colonie. 

Le procureur général est chef du service judiciaire. 
Son action s'étend sur toute la colonie et sur le tribu- 
nal français de Phnum-Penh, sur tous les officiers de 
police judiciaire, les juges d'instruction, les greffiers 
et les officiers ministériels de la colonie.. 

La cour d'appel est composée de deux chambres ; 
Tune est plus spécialement chargée des aflaires de 
droit européen, l'autre des affaires de droit indigène. 

Des tribunaux de première instance sont institués à 
Saigon, Binh-hoa, Mytho, Bentré, Vinh-Long, Ghau- 
doc, Soctrang et au Cambodge, à Phnum-Penh. 

La composition de la cour et des tribunaux est la 
suivante : 

Cour d'appel. 

1 procureur général, chef du service, 1 avocat gé- 
néral, 2 substituts, 1 président, 1 vice-président, 5 con- 
seillers, 4 conseillers-auditeurs, 1 greffier. 

Tribunal de Saigon. 

1 juge président, 1 lieutenant de juge, juges sup- 
pléants, 1 procureur de la Répubhque, 1 greffier. 



158 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

Tribunaux de Binh-hoa, Mytho et Bentrè. 

1 juge président, 1 lieutenant de juge, juge sup- 
pléant, 1 procureur de la République, 1 greffier. 

Tribunaux de Vinh-Long, Chaudoc, Soctrang 
et Phnum-Penh. 

1 juge président, 1 lieutenant de juge, 1 procureur 
de la République, 1 greffier. 

Une justice de paix est instituée à Saigon (1 juge de 
paix, 2 suppléants, 1 greffier). 

L'assistance judiciaire est accordée aux Européens 
pauvres, par une commission de plusieurs membres 
français présidés par le procureur de la République. 
Elle s'adjoint un notable indigène lorsque Tassistance 
est réclamée par un Asiatique, sujet français ou étran- 
ger (arrêté du 26 novembre 1867, modifié le 19 
avril 1871). 

La justice criminelle est rendue par des cours cri- 
minell.es, siégeant au chef-lieu des tribunaux et se 
composant, à Saigon, de trois conseillers de la cour 
d'appel et de deux assesseurs tirés au sort sur une 
liste de notables arrêtée tous les ans par une com- 
mission spéciale. Lorsque les accusés sont indigènes, 
les assesseurs sont choisis par le sort sur une liste 
de notables indigènes, arrêtée par le Gouverneur en 
Conseil privé. 

Dans les provinces, la cour est composée d'un. 
conseiller à la cour président, de deux membres du 



♦rusTicE 159 

tribunal et de deux assesseurs ; si les accusés sont 
Européens, ces assesseurs sont tirés au sort sur la 
liste européenne de Saigon. 

Des défenseurs sont institués pour représenter les 
parties et pour plaider pour elles, devant la cour et les 
tribunaux. La nomination de ces officiers ministériels 
est faite par le gouvernement (1). 

« La solennité des grandes assises a vivement im- 
pressionné Tesprit des indigènes. L'empressement mis 
parles fonctionnaires de tous les services à venir ren- 
dre hommage aux présidents, le respect dont a été 
entouré le représentant de la justice a inspiré à la po- 
pulation annamite une crainte aussi salutaire qu'utile à 
l'accomplissement de la réforme judiciaire (2). » 

Un décret du 25 juin 1879 a ouvert le recours en cas- 
sation contre les arrêts et les jugements rendus en 
dernier ressort par les tribunaux français en matière 
criminelle et correctionnelle et les recours en annulation 
rendus en dernier ressort par les tribunaux de simple 
police. Dans les premiers mois de 1880 on admit les 
pouvoirs en matière civile et commerciale. 

Les résultats de la réforme judiciaire sont satisfai- 
sants et sont ainsi appréciés dans un rapport du procu- 
reur général. « Non seulement, dit ce magistrat, la 
sécurité n'a pas été compromise, ainsi que se plai- 
saient à le prédire des personnes intéressées à con- 
tester le mérite et l'opportunité des institutions nou- 
velles, mais il nous est permis d'affirmer déjà que les 
Annamites ont accueilli et considèrent comme un grand 

(1) Revue maritime et coloniale, mai 1883. 

(2) A. Bert, procureur général. Rapports au cons* colon* ^ session 
1882, p. 157. 



160 la\cochinchine contemporaine 

bienfait l'organisation judiciaire actuelle substituée à 
l'ancien régime des administrateurs-juges. 

« Le nombre des plaideurs qui assiègent chaque jour 
les prétoires de la justice, l'empressement des indi- 
gènes à venir consulter nos magistrats qui, de leur 
côté, rivalisent de zèle pour servir leurs légitimes in- 
térêts, prouve dans quelle estime et dans quelle con- 
fiance tous nos justiciables tiennent le caractère et les 
lumières de notre personnel judiciaire (1). » 

La répartition de la justice est donc bien assurée 
désormais. Au début de 1882 un nombre assez consi- 
dérable d'actes de piraterie s'étaient produits dans les 
arrondissements de Mytho, de Bentré, de Vinh-Long 
où la division du territoire par des cours d'eau, l'ab- 
sence d'habitants sur les rives et la constitution du sol 
semblaient favoriser le brigandage. Les auteurs ont 
presque tous comparu devant la cour d'assises, très 
peu ont échappé au châtiment (2). 

Pour consacrer cette œuvre de rénovation sociale 
et assurer la distribution de la justice dans des condi- 
tions imposantes, il a été construit un magnifique 
palais de justice qui est sans contredit le plus beau 
monument de ce genre dans Texlrême Orient ; c'était 
une manifestation nécessaire pour les indigènes. 

Il existe une charge de notaire à Saigon. Dans l'in- 
térieur les fonctions des officiers ministériels de cet 
ordre sont remplis par les greffiers des tribunaux. 

Un arrêté du 29 janvier 1883 a réglé rorganisation 
du corps des huissiers. Trois de ces officiers minis- 
tériels ont été attachés au tribunal de Saigon ; ils 

(1) Rapport au Cotiseil coloniaiy session 1882, p. 150. 

(2) Rapport au Conseil colonial, année 1882, p. 1. 



JUSTICE 161 

instrumentent dans toute retendue du vingtième 
arrondissement. Les huissiers sont nommés par le 
Gouverneur ; ils doivent être Français, âgés de vingt- 
cinq ans, jouir de leurs droits civils et politiques et 
subir un examen portant sur les actes de leur minis- 
tère et sur les procédures usitées dans la colonie. La 
connaissance de la langue annamite leur est imposée. 
Ils reçoivent un traitement annuel de 1.000 piastres et 
touchent le côut des actes qu'ils font. Dans Tintérieur 
le ministère des huissiers est rempli par des fonction- 
naires désignés parle Gouverneur. 

Le tribunal de commerce fut d'abord composé de 
cinq notables commerçants, français ou étrangers, ré- 
sidant depuis un an au moins dans la colonie et nom- 
més chaque année par le Gouverneur qui désignait le 
président. Le 13 mars 1880, un décret composa ce tri- 
bunal d'un président, de quatre juges et de trois juges 
suppléants élus par une assemblée de notables ainsi 
constituée : 

1^ Les négociants français, âgés de 21 ans ; 

2® Les négociants étrangers, âgés de 25 ans et sou- 
mis à une patente de première ou de deuxième classe; 

3** Les négociants indigènes, âgés de 25 ans et com- 
pris dans les trois premières classes des patentes ; 

4** Les commerçants asiatiques étrangers apparte- 
nant aux deux premières classes de patentés, sans que 
leur nombre puisse dépasser celui des électeurs fran- 
çais; 

5^ Les représentants de compagnies ou de maisons 
de commerce ; 

6^ Les capitaines au long cours et les maîtres au 
cabotage français. 

LA COGHIXCHIKB il 



168 LA CONCHINCHINE CONTEMPOKAINE 

Cette assemblée peut élire les électeurs français, 
majeurs de 25 ans, les capitaines au long cours et les 
maîtres au cabotage et les électeurs indigènes sachant 
parler, lire et écrire le français. 

La juridiction du tribunal s'étend sur le ressort du 
tribunal de Saigon et, en matière de navigation, sur le 
parcours de la rivière de Saigon jusqu'au cap Saint- 
Jacques et sur le littoral de la Cochinchine. 

Les juges consulaires sont toujours rééligibles, leurs 
fonctions sont gratuites ; trois au moins doivent siéger 
pour assurer la validité des jugements. 

Des interprètes assermentés pour les langues euro- 
péennes et asiatiques sont attachés aux divers tribu- 
naux. De même un certain nombre de lettrés pour la 
traduction des actes écrits en caractères chinois. Les 
uns et les autres sont répartis entre les différents ar- 
rondissements par des arrêtés du gouverneur, d'après 
les besoins constatés par le Procureur général. 

Le code pénal annamite, encore appliqué dans les 
affaires civiles, est baôé sur le code chinois. Il se 
compose de deux parties, la première (Luât en anna* 
mite, Lu en chinois), est la loi fondamentale^ suivie 
depuis les temps antiques par les peuples de civilisa- 
tion chinoise. La seconde (Le en annamite, Li en chi- 
nois) est formée par les règlements supplémentaires 
et explicatifs, variables et susceptibles de modifica- 
tions. C'est surtout cette seconde partie qui renfermait 
les dispositions applicables à nos sujets. 

Le code annamite fut promulgué en 1812 par Gia- 
Loiig d'après les anciennes lois de l'Annam et de la 
Chine. Il présente en général un caractère de sagesse 
et de modération remarquable chez un peuple de 



JUSTICE 163 

TËxtréma Orient. L'empereur, dans sa préface au 
recueil^ apprécie fort bien les nécessités d'un code 
pénal qui doit être une sanction de la loi morale, une 
défense pour la société et qui doit surtout favoriser 
Tamendement des coupables. « Sans un code de puni- 
tions, dit-il, comment le peuple pourrait^il recevoir 
rinstruction ? Comment serait-il ramené à la vertu? » 
Le souverain déclare qu'il a publié sa nouvelle rédac- 
tion pour que les mandarins et les officiers publics 
connaissent la loi et la fassent connaître à ses sujets : 
« Le peuple alors, changeant de conduite, retournera 
au bien et le châtiment fera place à l'éducation. Le 
crime n'existant plus, le tribunal deviendra inutile et 
le châtiment disparaîtra» Comment pourrions-nous ne 
pas espérer, ne pas attendre ce jour où le présent code 
deviendra inutile ? » C'est là un noble souhait et une 
belle confiance dans le progrès moral qui honorent le 
législateur mais qui ne tiennent pas assez compte de 
la malheureuse nature humaine. 

La législation reconnaît la gradation des fautes et 
dans chaque faute une gradation qui dépend des cir- 
constances spéciales du délit. Il admet les circons- 
tances aggravantes, comme la parenté du coupable 
avec la victime dans le cas d'homicide (parricide, fra- 
tricide), l'importance du vol; la qualité de fonction- 
naire du coupable, la préméditation, le guet-apens, le 
cumul des délits ; il admet de même dans une large 
mesure les circonstances atténuantes, l'enfance ou la 
démence du coupable, l'aveu de la faute, l'imprudence 
qui a seule amené des blessures ou la mort, etc. La 
compUcitô est généralement punie d'une peine infé- 
rieure à celle portée contre le principal auteur* Mais 



164 LA CO0HIN0HI^fE CONTEMPORAINE 

l'intention criminelle, la tentative qui n'a pas abouti 
par suite de circonstances indépendantes de la volonté 
de son auteur sont punies comme le crime lui-même. 
Les officiers publics sont responsables lorsqu'ils ne 
poursuiveût pas les coupables, lorsqu'ils les laissent 
échapper ou ne font pas exécuter les sentences pro- 
noncées ; au contraire ces mêmes officiers reçoivent 
parfois une prime lorsqu'ils font arrêter un accusé ou 
un condamné en fuite. En tout cas le texte de la loi est 
formel en matière de pénalité et aucune condamnation 
ne peut être prononcée si elle n'est pas inscrite dans 
le code, car, dit le législateur, « il ne faut en aucun 
cas négliger de se laisser guider par la loi. » 

La question était en usage chez les Chinois comme 
chez les Annamites, comme moyen d'information judi- 
ciaire. Mais les Annamites ne connaissaient d'autre 
procédé de question que la verge, en rotin très mince. 
Quelques coups de cet instrument étaient appliqués au 
patient sur un signe du juge. La question était loin de 
mériter, stux yeux des Annamites, le reproche de 
cruauté et de barbarie qu'on lui adressait justement 
chez nous, avant qu'elle ne fût abolie sous Louis XVI. 
En outre, le caractère très froid de la* race faisait que 
les juges de cette nation n'usaient de ce moyen barbare 
qu'avec une modération extraordinaire et une habileté 
consommée. 

L'ancien code pénal annamite connaissait cinq 
peines atroces, la marque, l'ablation du nez, l'amputa- 
tion d'un pied, la castration et la mort. Gia-Long, 
plus humain , les remplaça par cinq peines moins 
cruelles, le bambou pour les fautes légères, le bâton 
pour les délits plus graves, les fers pour les fatite® 



JUSTICE - 186 

encore plus graves, Texil pour les crimes qui n'entraî- 
naient pas la peine capitale et enfin la mort. La con- 
damnation aux fers était accompagnée de 60 à 100 
coups de bâton et des travaux les plus pénibles. La 
peine de mort était subie par la strangulation, la déca- 
pitation ou la mort lente. La décapitation était consi- 
dérée comme une peine plus grave que la strangulation 
parce qu'elle entraîne la séparation de la tête et du 
tronct ce que les Annamites redoutent, comme les 
Musulmans, à cause de certaines idées religieuses. La 
mort lente n'était prononcée que dans les cas de haute 
trahison ou de crimes les plus graves contre l'autorité 
paternelle. Elle consistait à couper les membres du 
coupable et à briser ses os. Les exécutions se faisaient 
généralement dans le village du condamné. La peine 
de mort par la strangulation ou par la décapitation 
était souvent prononcée avec sursis et, dans ces cas, 
le roi la commuait généralement en exil (1) ou en 
plusieurs années de fer. Différentes peines accessoires, 
la surveillance de la haute police, la dégradation du 
mandarinat, de l'état d'officier, du titre et des préro- 
gatives de chef de famille, l'exposition des coupables 
avec la marque, la confiscation des biens, le port de 
la cangue, la prison, permettaient d'étabUr une échelle 
dans la pénalité. Le cumul des peines était à peu près 
réglé comme dans notre code. Si une personne com- 
mettait deux délits on ne devait s'occuper que du 

(1) L*ezil était autrefois appelé peine de doute ou peine de miséri- 
corde : peine de doute parce qu'on rappliquait lorsque la culpabilité de 
l'aceusé n'était pas assez certaine pour lui infliger la peine de mort ; 
peine de miséricorde parce que souvent l'exil était une commutation de 
la pfBine capitale, commandée par l'admission de circonstances atté- 
nuantes en faveur dn coupable. 



166 



LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 



plus grave ; si deux fautes étaient du même degré on 
ne devait n'en retenir qu'une seule. 

Tout mitigé qu'il Mt, le code de Gia-Long né pou- 
vait être conservé complètement sous la domination 
française. Dans les premiers temps de la conquête, le 
gouverneur, en vertu des pouvoir étendus qui loi étaient 
confiés, transformait, par droit de grâce, les condam- 
nations du code annamite en peines prescrites par le 
code pénal français. Un décret du 24 mars- 1877 imposa 
aux juges la transformation des pénalités de la manière 
suivante : 



PEINES DU CODE ANNABiJTB. 

50 jours de cangue. 

100 coups de bâton. 

50 coups de bambou. 

à ans de fer et 100 coups. 

Exil & 2000 lis et 100 coups. 

Exil k 3000 lis et 100 coups. 

Strangulation avec sursis. 

Décapitation avec sursis. 

Strangulation. 

Décapitation. 

Mort lente. 



PEINES DU CODE PÉNAL FRANÇAIS. 



emprisonne- 
ment. 



travaux 
forcés. 



Décapitation. 



50 jours. 
. 9 à 11 mois. 
5 joure à 6 m<Mi. 

2 k 4 ans 

3 à 8 ans. 
7 K 12 ans. 

5 ans à perpétuité. 

6 ans à, perpétuité. 



Il existait dans le code pénal annamite des délits ou 
des éléments de délit qui ne peuvent être reconnus 
par nos lois, comme la désobéissance ou l'ingratitude 
d'un esclave, et l'aggravation de délit résultant de la 
situation servile du coupable, car Tesclavage est aboli 
sur toute terre française. 

Le code annamite admettait les dommages intérêts, 
ordonnait la restitution des choses dérobées ; il attri- 
buait les amendes prononcées contre les coupables 
aux plaignants ou aux membres de leur famille ; il 
punissait le recel comme un fait de complicité avec le 



JUSTICE 167 

voleur, mais il reconnaissait Texcuse résultant de 
l'ignorance de la provenance de la chose recelée. Une 
aggravation de peine frappait la rébellion contre les 
agents de la force publique, mais ceux-ci étaient sé- 
vèrement punis, comme les magistrats, dans le cas 
d'abus de pouvoir ou de négligence dans l'exercice de 
leurs fonctions. Les délits commis en bande et à main 
armée étaient punis plus sévèrement que les mêmes 
fautes commises par un individu isolé, et, comme dans 
notre législation, le chef de la bande encourait la peine 
la plus forte. La non-dénonciation de certains crimes, 
le recel des coupables étaient condamnés ainsi que le 
défaut de surveillance des maîtres ou des parents sur 
les domestiques ou les enfants. Dans le cas de délits 
commis par ceux-ci, le maître ou le père était pour- 
suivi correctionnellement : c'est une différence à re- 
marquer avec les prescriptions de nos codes qui n'ad- 
mettent que la responsabilité civile du maître ou du 
père. 

L'empereur Gia-Long avait reconnu le droit d'appel 
contre les décisions des tribunaux inférieurs ; il imposa 
même d'office ce recours lorsque les juges pronon- 
çaient une condamnation avec sursis. Dans ce cas, 
le monarque pouvait faire grâce, sur le rapport du 
tribunal qui avait prononcé la sentence. Quelquefois 
cependant le code refusait d'admettre l'appel et voulait 
que l'arrêt fût exécuté sur-le-champ. Le roi avait le 
droit de grâce, dans sa plus grande étendue, il pouvait 
remettre en tout ou en partie la peine prononcée par 
le tribunal. L'exécution des condamnés était toujours 
adoucie pour les femmes et pour les vieillards, les der- 
niers avaient toujours la faculté de racheter par argent 



168 L/L COCHINCHINE GONTEMPORAINE 

la peine prononcée ; les femmes ne devaient recevoir 
que des coups de rotin et étaient autorisées à garder 
leurs vêtements pendant la bastonnade. 

Sur deux points particuliers le code annamite 
s'écartait absolument de nos règles de jurisprudence. 
Il permettait le rachat de certaines peines par une 
indemnité pécuniaire et n'admettait pas que les Anna- 
mites fussent égaux devant la loi, car on voyait le 
même délit puni plus ou moins sévèrement suivant le 
rang du coupable dans la société : c'est ainsi qu'un 
mandarin était plus facilement excusé de ses crimes 
qu'un simple particulier. Le rachat des peines par une 
indemnité rappelle le wehrgeldoM composition des tri- 
bus germaniques aux premières années du moyen âge. 
Ce principe une fois admis, le code se montrait humain 
dans l'application des peines. Il considérait les cir- 
constances du délit, la richesse et l'état des coupables 
et des victimes. Ainsi il y avait une différence de rachat 
entre les indigents et les riches. Le rachat se réduisait 
à une somme minime pour les vieillards, pour les 
infirmes ou les malades, pour les astronomes et les 
femmes, car, disent avec une grande déhcatesse les 
préliminaires du Code, « il est bon d'user de clémence 
envers les personnes âgées et celles qui souflft'ent ; 
il faut de même être libéral envers les savants et par- 
donner aux femmes. » La proposition de rachat de la 
peine était d'ailleurs l'objet d'un rapport des juges qui 
avaient connu de l'affaire, afin que l'autorité supérieure 
pût savoir s'il convenait d'accueillir favorablement la 
demande. 

Le code annamite est pauvre en prescriptions se 
rapportant au droit civil et son appUcation est difficile 



JUSTICE I69w 

pour nos magistrats, parce que la plus grande partie 
des prescriptions est demeurée à Tétat de préceptes 
dans les livres sacrés d'origine chinoise, les Minh et 
le Lê'ky. C'est là et aussi dans le droit coutumier non 
écrit, remarque M. Villard, qu'il faudra aller les cher- 
cher quand il s'agira de faire en Cochinchine ce que 
les Anglais ont fait aux Indes, un code de législation 
indigène (1). La nécessité de réviser et de coordon- 
ner les textes des lois civiles annamites ne saurait 
être sérieusement contestée, dit M. Lasserre, con- 
seiller à la cour de Saigon. Il convient également de 
les dégager de toutes les sanctions pénales qui sont, 
pour la plupart, incompatibles avec les principes 
d'égalité et de liberté que la France a proclamés en 
Cochinchine en y établissant sa souveraineté (2). Pour 
arriver à un classement utile de ces textes, ajoute 
l'honorable magistrat, on ne saurait mieux faire que de 
suivre l'ordre établi dans notre code civil. Outre, d'ail- 
leurs, qu'il serait difficile de faire une classification 
plus rationnelle et plus pratique, il est à considérer que 
le magistrat chargé de rendre la justice trouvera, dans 
cette disposition des matières qui lui est familière, une 
grande facilité pour les recherches qu'il pourra avoir à 
faire dans la législation annamite. 

« Notre code civil renferme du reste une foule 
de dispositions similaires qu'il est bon de conser- 
ver pour combler les lacunes considérables de cette 
législation. 

« Le droit français a, en effet, avec le droit anna- 
mite, de nombreux points de contact ; il ne s'en sépare 

(1) Excurs. et reconn,, n« 5, p. 332. 

(2) Excurs, et reconn., n» 6, p. 465. 



170 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

d'une manière notable qu'au point de vue du statut 
personnel (I). » 

Au point de vue de la répression, on a établi à 
Saigon et dans plusieurs centres des prisons pour les 
condamnés de droit commun. La prison centrale de la 
capitale, construite en 1865, peut loger de 650 à 
680 détenus ; elle est dirigée et surveillée par un per- 
sonnel européen et par un personnel asiatique. Le per- 
sonnel européen comprend un directeur, im gardien- 
chef, deux commis greffiers, sept gardiens et un 
aumônier ; le personnel asiatique se compose d'un 
chef d'escouade, de huit gardes et d'une gardienne de 
femmes. L'effectif moyen est de 450, la prison centrale 
ne renferme que les gens en prévention et les con- 
damnés à moins d'une année d'emprisonnement ; ces 
derniers sont employés à la confection de stores et à 
des travaux pour l'entretien de l'établissement. Le 
développement donné aux voies terrestres a amené, 
dans ces derniers temps, la création d'ateliers pour le 
concassage des cailloux destinés à l'empierrement des 
routes. Ces ateliers qui fonctionnent aussi dans les 
prisons de Binh-Hoa et de Gholon produisent de 12 à 
15 mètreô cubes de cailloutis par jour. La prison pos- 
sède les outils nécessaires aux travaux de forge et de 
menuiserie, et des massettes pour concasser la brique 
et le moellon. Les femmes doivent se livrer à des tra- 
vaux d'aiguille, à la confection ou à la réparation des 
costumes pour les détenus. 

Tous les condamnés, sans exception, sont photogra- 
phiés à double épreuve ; l'une est collée sur la minute 

(1) Excurs. et reconn.y n«» 6, p. 466. 



JUSTICE 171 

du ja^ment, Fautre est mise en réserve et est destinée 
à être fixée sur l'extrait de jugement envoyé auxauto^ 
rites chargées de rechercher les condamnés évadés. 

Les Chinois sont souvent Fohjet d*un grand souci 
pour Tâdministration , car la plupart, arrêtés pour 
défaut de cartes de séjour, sont atteints de maladies 
syphilitiques. 

Le pénitencier de Poulo-Condore est surveillé par 
un gardien^hef, assisté de sept gardiens européens 
et de six gardiens asiatiques. Les prisonniers con^ 
damnés à une longue peine sont appliqués aux travaux 
les plus pénibles, aux terrassements des routes, aux 
défrichements, à Tassainissement des marais, à Tex- 
ploitation ded bois ; les moins dangereux sont détachés 
aux cultures, aux plantations, à la pêche. 

Il est regrettable que le ministère de la marine ne 
mette à la disposition du Gouvernement local qu'un 
transport par an pour l'évacuation sur la Guyane des 
condamnés aux travaux forcés. Le bagne de Poulo- 
Condore serait encombré si l'on ne remédiait à cette 
pénurie de moyens de transport, car le chef de la colo- 
nie hésite, avec raison, à charger sur un bateau, au 
mois de juillet, à l'époque des fortes chaleurs de la 
mer Rouge, plusieurs centaines de détenus qui pour- 
raient créer à bord un foyer épidémique, ainsi que 
cela s'est produit sur la Corrèze. De plus si l'on conti- 
nuait à agir ainsi on violerait la loi qui veut que chaque 
année les condamnés soient transportés dans la colo- 
nie pénitentiaire (1). 

Les prisons de Saïgon et de l'intérieur ont été visi- 

(1)*I1 y a actuellement quarante -six forçats annamites à la Guyane. 
La loi d*amnistie, rendue en faveur des condamnés de la Commune, a 



173 LA COCHINCHINB CONTEMPORAINE 

tées en 1882 par une commission, nommée par le Gou* 
vemeur, et présidée par le Procureur général, sous le 
rapport de la répression, de l'amélioration morale des 
détenus, de Thygiène, et des industries à y exercer. 
Plusieurs doivent être reconstruites , presque toutes 
améliorées dans leurs détails. 

La commission des prisons a remarqué qu'en gêné* 
rai les prisonniers sont faciles à conduire. « Ils accep- 
tent avec soumission la discipline de la prison et 
paraissent n'avoir aucune de nos idées à l'égard de 
l'infamie qui s'attache à une peine plutôt qu'à une au* 
tre. Prévenus et condamnés vivent sur un pied d'éga- 
lité parfaite. Il serait de l'intérêt du principe civilisa- 
teur que nous représentons de réagir le plus possible 
contre cette indifférence et de faire naître, chez l'An- 
namite, des sentiments d'honneur et de fierté, qui lui 
feraient envisager la condamnation à une peine infa- 
mante ou le simple contact avec des criminels comme 
une honte. Voilà pourquoi nous devons chercher à 
organiser nos prisons comme en Europe, et nous atta- 
cher à établir des séparations entre les diverses caté- 
gories de prévenus et de prisonniers, qui feront com- 
prendre aux Annamites l'importance que nous atta- 
chons, nous civilisés, à ces questions » (1). Nous ne 
pouvons mieux faire que de suivre l'exemple du gou- 
vernement des Straits Settlements. La maison de cor- 
rection de Singapour est un véritable modèle : les 
résultats obtenus sur une population de vagabonds de 
toutes races sont des plus satisfaisants. 

été appliquée aux détenus politiques annamites exilés h. Bourbon et & 
Cayenne. 
(1) Rapport au cons. colon., année 1882, p 281. 



CHAPITRE IV 



FINANCES 



I 



L'impôt n'a été régulièrement établi en Cochinchine 
qu'après la promulgation du décret du 10 janvier 1863, 
qui détermine les recettes du budget. Au début l'Ad- 
ministration percevait en nature l'impôt foncier et 
l'impôt personnel; les recettes en numéraire ne se 
composaient que des droits d'ancrage, des droits 
sur l'opium, des patentes de débitants ou restaura- 
teurs. A partir de 1864 seulement les revenus de la 
colonie ont été réglementés, des budgets et des comp- 
tes de développements ont été établis. 

Les dépenses et les recettes de la colonie sont vo- 
tées par le Conseil colonial. Le budget est préparé par 
le Directeur de l'Intérieur. Il est arrêté et rendu exé- 
cutoire par le Gouverneur et notifié au Trésorier- 
payeur. 

Le budget se divise en recettes ordinaires, recettes 
extraordinaires, dépenses ordinaires et dépenses 
extraordinaires, obligatoires et facultatives. 

Les recettes ordinaires comprennent les taxes et les 
contributions votées par le Conseil colonial et les 
revenus des propriétés du fisc. 



174 LA. COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

Les dépenses ordinaires se divisent en deux sec- 
tions, la première comprend les dépenses obligatoires 
et la seconde les dépenses facultatives. 

La Cochinchine n'a contracté aucun emprunt et n'a 
aucune dette. 

Les dépenses du service local sont mandatées par 
le Directeur de llntérieur et acquittées par le Trésorier- 
payeur. 

Néanmoins, les dépenses à faire hors de la colonie 
sont autorisées à titre d'opérations de trésorerie, en 
France par le Ministère de la marine, ou, d'après ses 
ordres, par ses ordonnateurs secondaires, et, dans 
les colonies, par les Directeurs de l'Intérieur. Elles 
sont successivement rattachées à la comptabilité de la 
colonie qu'elles concernent au moyen de mandats du 
Directeur de l'Intérieur. 

Les recettes à effectuer hors des colonies auxquelles 
elles appartiennent sont réalisées par les comptables 
du Trésor, qui ea tiennent compte au trésorier-payeur 
de l'établissement créancier au moyen d'un récépissé 
ou d'un mandat sur le Trésor qui est envoyé par l'in- 
termédiaire du ministre de la marine. Ces recettes 
font l'objet d'ordres de recette, délivrés en France, 
par le ministre de la marine ou par ses ordonnateurs 
secondaires, et aux colonies par les directeurs de 
rintérieur. 

Les dépenses à faire hors d'une colonie , pour le 
service local de cette colonie, sont autorisées, lors- 
qu'elles doivent être acquittées en France, par le 
Ministre 4e la marine et lorsqu'elles doivent avoir 
lieu aux colonies, par les Directeurs de l'Intérieur. 
C'est là un grave abus ; sons prétexte de donner satis? 



FINANCES 175 

faction à quelques intérêts privés, on enlève au Con- 
seil colonial la plus précieuse de ses attributions» tîelle 
de disposer des ressources du budget. 

Ces dépenses sont effectuées, en dehors des crédits, 
en vertu d'ordres de payement ; elles sont acquittées 
savoir : 

A Paris, par le caissier payeur central du Trésor 
public ; 

Dans les départements, par les trésoriers-payeurs 
généraux; 

Dans les colonies, par les trésoriers-payeurs. 

Toutes les dépenses d'un exercice concernant le 
service local doivent être liquidées et mandatées au 
plus tard le 20 juin de la seconde année de l'exer- 
cice. 

Les excédents de recettes que le règlement de cha- 
que exercice fait ressortir sur les produits du service 
local forment un fond de réserve et de prévoyance 
dont le maximum ne peut dépasser 9 millions en 
Cochinchine. 

Les prélèvements sur les fonds de réserve ont pour 
objet de subvenir à l'insuffisance des recettes de l'exer- 
cice et de faire face aux dépenses extraordinaires que 
des événements imprévus peuvent nécessiter. 

Il ne peut être fait emploi des fonds de réserve qu'en 
rentes sur l'Etat ou en valeurs du Trésor. Tous prêts 
à des particuliers ou à des établissements publics, sur 
les fonds de réserve, sont interdits. 

Les comptes établis par le Directeur de l'Intérieur à 
la fin de chaque exercice, sont présentés au Conseil 
colonial et approuvés par le Conseil privé. 

« La Cour des Comptes juge les comptes des recettes 



176 LA COCHINCHINE OONTEMPORiaNE 

et des dépenses qui lui sont présentés chaque année 
par le trésorier-payeur. 

« Le Conseil privé juge les comptes des autres 
comptables de la colonie. 

« La Cour des Comptes statue, en outre, sur les 
pourvois qui lui sont présentés contre les jugements 
prononcés par le Conseil privé, à Tégard des comptes 
annuels des comptables soumis à la juridiction de ce 
conseil. 

« Elle constate et certifie, en ce qui concerne les 
services exécutés aux colonies et compris dans le 
budget de TEtat, l'exactitude des comptes publiés par 
le ministre des finances et par le Ministre de la marine 
et des colonies. 

« Elle présente, dans ses rapports annuels, les ob- 
servations qui résultent de la comparaison des dépen- 
ses avec les crédits. 

« Elle consigne, dans ces mêmes rapports, ses vues 
de réformes et d'amélioration sur toutes les parties da 
service financier des colonies (1). » 

Le service du Trésor est assuré en Cochinchine par 
un certain nombre d'agents appartenant à la trésorerie 
d'Afrique, mis à la disposition de la colonie par le Mi- 
nistre des finances, mais ce personnel serait numéri- 
quement insuffisant pour occuper tous les postes de la 
colonie pourvus d'une perception. 

En dehors de la recette générale de S aïgon, les 
agents du Trésor ne sont, en effet, chargés que des 
recettes particulières de Cholon, Mytho, Vinh-Long et 
Chaudoc. Dans les autres arrondissements, les caisses 

(1) Revue marit. et colon., mai 1883, p. ft86 et suivantes. 



FINANCES 177 

publiques sont confiées à des comptables appartenant 
à la Direction de l'Intérieur qui, sous le titre de per- 
cepteurs, sont chargés du recouvrement des deniers 
de la colonie et du paiement des dépenses ; ces comp- 
tables doivent savoir la langue annamite pour être 
complètement indépendants de leur personnel asia- 
tique, domestiques ou sonneurs de piastres (1). 

Au-dessous du trésorier-payeur, de ses adjoints et de 
ses commis, chargés de la centralisation, de la vérifi- 
cation et du contrôle et des comptables détachés de la 
Direction de l'Intérieur, des copistes indigènes peu- 
vent prêter un concours très utile à l'administration du 
Trésor en tenant les écritures courantes, les livres 
auxiliaires comme le livre de copies de lettres. 

Le trésorier-payeur est chargé de la recette et de 
la dépense pour le compte de l'Etat ou pour celui de 
la colonie. Il a sous ses ordres plusieurs trésoriers 
particuliers. Il est chargé de la recette et de la dépense 
des services de l'Etat et du service local. 

Il perçoit ou fait percevoir pour son compte et cen- 
tralise tous les produits réalisés, soit au profit de 
l'Etat, soit au profit de la colonie, et pourvoit au paie-' 
ment de toutes les dépenses publiques. 

Le trésorier-payeur est nommé par le président de 
la République, les trésoriers particuliers par le minis- 
tre des finances. Le ministre de la marine donne son 
avis sur ces nominations. 

Les trésoriers particuliers sont placés sous la sur- 
veillance et la direction du trésorier-payeur de la colo- 
nie, auquel ils rendent compte de leur administration. 

Le ministre des finances correspond directement 

(1) Séance du conseil colomal, 13 novembre 1882.. 

LA COGHINCHINE 18 



178 LA COCHlNCaiNE (JONTEMPOKAINE 

avec les trésoriers-payeurs. Lorsqu'il s'agit d'affaires 
ayant un caractère général, ou de dispositions ré^e- 
mentaires intéressant le régime financier des colonies, 
le ministre des finances et le ministre de la marine se 
concertent avant d'adresser des instructions aux admi- 
nistrations coloniales et aux trésoriers-payeurs. Ceux- 
ci correspondent directement avec l'administpation des 
finances pour tout ce qui concerne leur service. 

Après six années de séjour en Gochinchine, les 
agents^ dont les services ont toujours été satisfaisants, 
ont droit, dans le service du Trésor en France, à un 
emploi dans la trésorerie des départements. Ceux qui 
ont été renvoyés dans la métropole pour raison de 
santé, avant l'achèvement du séjour réglementaire, 
sont réintégrés à l'expiration de leur congé de conva- 
lescence dans les cadres du service auquel ils appar- 
tenaient (1). 



II 



« Le régime financier des colonies part de ce prin^ 
cipe que les dépenses de souveraineté, d'administra- 
tion générale et de protection sont à la charge de 
l'Etat et toutes les autres dépenses à la charge des 
colonies. » Mais cette définition est purement théorique. 
Dans la pratique certaines colonies paient les dépenses 
de souveraineté, d'autres, au contraire, ne supportent 
même pas les frais d'administration locale. 

« Le décret du 12 décembre 1882 a réglé les détails 
des recettes et des dépenses. 

« D après ce décret, sont comprises et classées dis- 

(1) Revue niarit* et colôti.^ loc. cit* 



FINANCES 179 

tiactement dans le budget de l'Etat les recettes et les 
dépenses qui suivent : 

Recettes. — l°Le contingent à fournir au Trésor 
public par la colonie, en exécution do l'article 6 du 
sénatus--consultc du 4 juillet 1866 et des lois annuelles 
des finances. » Cette contribution est actuellement de 
411.214 piastres 95 cents pour la Gochiixchine ; « 2'' les 
retenues sur les traitements pour le service des pen- 
sions civiles en vertu de la loi du 9 juin 1853 ; 3** les 
produits de ventes et cessions d'objets appartenant à 
TEtat, les restitutions des sommes indûment payées et 
en général tous les autres produits perçus dans les 
colonies pour le compte de l'Etat. 

« La perception des recettes comprises dans le do- 
maine de l'Etat est faite, sous la direction du ministre 
des finances, par les trésoriers'-payeurs des colonies 
ou pour leur compte par tous les autres comptables du 
Trésor dans les colonies. » 

Dépenses. — « Les dépenses mises à la charge de 
la métropole par les lois annuelles des finances ou 
par des lois spéciales comprennent le traitement du 
gouverneur et du trésorier-payeur, et les services 
militaires, sauf les troupes indigènes. 

« Les dépenses faites au titre du service Marine et 
les dépenses payables sur revues peuvent être acquit- 
tées en traites sur le Trésor public, dites traites de la 
marine. Ces traites ne peuvent être négociées ; elles 
sont émises par le trésorier-payeur, avec l'attache de 
l'administration ; elles ne sont payables qu'après avoir 
été revêtues du visa d'acceptation du ministre de la 
marine (1). » 

(1) Revue marit, et colon., mai 1883, p. 281. 



180 LA. COCHINCHINE CONTEMPOKAINE 

Les recettes de la colonie ont augmenté à mesure 
que nous avons mieux connu le pays et que nous 
avons pénétré son organisation. Ainsi, l'impôt foncier 
des villages et l'impôt personnel des indigènes qui ne 
fournissaient que 1.534.000 francs en 1864 ont donné 
4.496.000 francs en 1879. 

Pour la répartition de la taxe foncière et de la capi- 
tation on se sert des cahiers des villages, tenus par 
les notables (1). Dans les premiers temps ces cahiers 
étaient défectueux et incomplets. Quand on voulut les 
corriger et les compléter, on se heurta, non seulement 
à la fraude des intéressés qui faisaient des déclara- 
tions inexactes de leurs cultures, ce qui se rencontre 
partout, mais aussi à la fraude des notables de vil- 
lages qui souvent perçoivent des agriculteurs, à leur 
profit et au préjudice de l'Etat, des sommes bien supé- 
rieures à celles portées sur le cahier d'impôt. 

Les inspecteurs et les administrateurs des affaires 
indigènes durent porter toute leur attention pour ré- 
primer les fausses déclarations, faire de fréquentes 
tournées dans les villages ; malgré leur zèle, une 
grande partie des terrains cultivés échappe encore à 
l'impôt ; cependant chaque année, on obtient un meil- 
leur résultat et il est permis d'espérer que cette pro- 
gression ira sans cesse en augmentant (2). 

Une grande difficulté pour l'établissement régulier 

(1) Vide sujpra» 

(2) Les taxes prélevées par les souverains annamites étaient nomina- 
lement assez douces et ne dépassaient pas 1 fr. 40 par tête» mais elles 
étaient quintuplées par les exactions des fonctionnaires et ne compre- 
naient ni les impositions des villages, ni les dépenses du culte. Les man- 
darins lie considéraient pas leurs rapines comme des vols, car dans ces 
pays où les agents du gouvernement sont k peine payés, les princes leur 
abandonnent tiiciteiueift l'exploitation de leurs admiuistrés, sauf à le» 



I 



FINANCES 181 

du budget en Cochinchine, calculé en francs, était 
remploi général dans la colonie, de la piastre comme 
monnaie courante. L'administration, pour combattre 
cette cause permanente d'erreurs, résultant du cours 
du change, a fait décider par un décret du 5 juillet 1881 
que désormais le budget serait établi en piastres. 

Les revenus de la colonie se composent : l"" des con- 
tributions directes ; 2** des produits du domaine ; 3° des 
produits des forêts ; 4« des impôts et des revenus 
indirects ; 5« des recettes des postes ; 6** des recettes 
des télégraphes et 7* des produits divers. 

Les contributions directes comprennent Timpôt 
foncier (impôt foncier des centres, impôt des salines, 
impôt foncier des villages), l'impôt personnel des 
Annamites, les patentes et la capitation des Asiatiques 
étrangers. 

Sur la proposition de l'administration, le conseil 
colonial, dans sa session annuelle de 1881, a abaissé 
l'impôt foncier perçu sur les rizières de 8 et 6 à 3, 
2 et 1 fr., selon les classes, et a réduit, à 3 francs 
par homme valide l'impôt personnel. Comme on l'a 
souvent remarqué, la diminution de l'impôt eut pour 
conséquence immédiate la déclaration de près de 
150.000 hectares de cultures dissimulées auparavant. 
Aussi le budget n'a pas perdu et le petit proprié- 
taire a surtout profité de l'abaissement des droits, car 
ses déclarations antérieures, contrôlées par les no- 
tables, étaient exactes, tandis que les notables dissi- 
mulaient le plus possible la contenance réelle de leurs 

dépouiUer à leur profit, après fortune faite, sous les prétextes les plus 
-futiles. Ainsi agissait l'empereur Auguste avec un de ses affranchis qui 
avait pressuré les Oaulois, 

\ 



182 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

grandes possessions. Les propriétaires fonciers ont 
enfin compris que les sanctions pénales étaient à 
redouter en vue d'un petit bénéfice frauduleux et ils se 
sont décidés à être honnêtes : pour eux la crainte a été 
le commencement de la sagesse. C'est là, en dehors 
de tout intérêt financier, un résultat moral heureux 
dans un pays où les fausses déclarations au pouvoir ne 
isont que trop fréquentes. 

La réforme de l'impôt personnel a amené des non- 
inscrits à se faire inscrire ; c'est la marche vers l'af- 
franchissement général sans froisser les notables et 
les. inscrits dans une chose si délicate qui a son contre- 
coup dans toute l'organisation communale de la 
Gochinchine. 

Beaucoup de Chinois vivent encore à l'intérieur 
sans acquitter la capitation. En 1880, on évaluait leur 
nombre à 20.000, ce qui occasionnerait une perte 
annuelle de 500.000 francs au budget. Les réfractaires 
à la capitation sont de plus en plus facilement atteints 
parles administrateurs depuis que ces fonctionnaires 
ont été déchargés des occupations multiples qui absor- 
baient tous leurs moments. 

Les contributions directes sont recueillies par les 
communes ; les receveurs français sont simplement 
chargés d'encaisser les sommes recueillies par les 
notables : le maire est le véritable percepteur. Il est à 
remarquer que, jusqu,'ici, ces fonctionnaires indigènes 
n'ont reçu aucun traitement. Sous la domination anna- 
mite ils se payaient eux-mêmes par des prélèvements 
sur le produit de l'impôt. L'administration des manda- 
rins fermait les yeux sur ces pratiques qui sont de tra- 
dition en pays asiatique ; nos gouverneurs furent con- 



FINANCES 183 

traintâ d*agir de même pendant des années, mais 
aujourd'hui que rinstitution du Conseil colonial doit 
amener une parfaite régularité dans l'emploi des de- 
niers publics^ un contrôle sérieux des déclarations de 
cultures, il convient d'accorder aux villages une cer- 
taine remise sur le produit des contributions. Le Con- 
seil colonial a adopté ces vues morales destinées à 
faire entrer nos administrés dans la voie de Tfaonora* 
bilité absolue* Les dépenses de recouvrement sont 
évaluées au dixième du produit brut de Timpôt. 

Les produits du domaine sont composés des ventes, 
des locations et des concessions temporaires des ter- 
rains domaniaux et des ventes de matériel et d^objets 
appartenant au domaine. 

Les forêts donnent comme recettes les permis de 
coupe et les droits perçus sur les bois coupés, Tex- 
ploitation des huiles, des résines, du miel et des 
plumes d'oiseaux. 

Les impôts directs sont fournis par l'enregistre- 
ment, les hypothèques, les droits d'ancrage et de 
phare, d'entrepôt des huiles minérales , la location 
des bacs et des pêcheries, l'exploitation des nids d'hi- 
rondelles, les droits sur l'opium, les alcools de riz, les 
droits de sortie sur les riz, les droits d'importation 
sur les alcools, de sortie sur les bœufs et les buffles, 
des droits sur les pétards, les armes, les poudres et 
artifides. 

Sous le nom de produits divers on rassemble les 
taxes des expéditions des jugements, les amendes et 
saisies, les frais de justice et de poursuites, la déli- 
vrance et le visa des permis d'armes, les passe-ports, 
les cartes d'entrée des émigrants, les duplicatas de 



184 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

livrets et cartes de barques, les duplicatas de cartes 
de séjour, le produit du travail des condamnés, le 
remboursement par les villages du prix de construc- 
tion de leurs marchés, les produits de Timprimerie, 
les remboursements provenant d'exercices clos, le 
produit des monts-de-piété, les retenues pour loge- 
ments fournis en nature à divers employés de Tinté- 
rieur, la ferme des paris sur les lettrés chinois, les 
taxes de vérification des poids et mesures, le rembour- 
sement, par le budget du Cambodge, des avances faites 
par la colonie et les recettes diverses. 

Somme toute , les principales recettes du budget 
sont fournies par les contributions indirectes. Elles 
figurent pour 3.144.000 piastres sur les 4.673.000 pias- 
tres des recettes totales. 

Les revenus indirects perçus sur Topium et sur les 
alcools furent d'abord affermés à des compagnies 
chinoises. C'est le système qui s'imposait à cause des 
difficultés pour réunir, au début d'une conquête, les 
moyens d'exploitation et de surveillance efficaces. 

A notre arrivée nous trouvâmes l'habitude de fumer 
l'opium déjà très répandue et se développant encore 
par l'admission des émigrants chinois. Le premier 
Gouverneur pensa qu'il était urgent d'en entraver la 
propagation illimitée et de remplacer le droit fixe perçu 
par caisse, pendant la période d'expédition, par un 
monopole, consenti à la première ferme, le 28 décem- 
bre 1861. 

La vente de l'opium fut ainsi affermée pendant vingt 
ans et procura des bénéfices considérables aux adjudi-* 
cataires qui l'exploitèrent successiveâtent. Ce mono- 
pole, presque toujours entre les mains des Chinois, 



^'..f 
K 



FINANCES 185 

présentait de sérieux dangers : notre influence pouvait 
être combattue par Tarmée de surveillants à la dispo- 
sition des fermiers généraux et ceux-ci avaient intérêt 
à développer le débit de l'opium, ce véritable poison, 
pour toucher de plus gros bénéfices. Aussi le Conseil 
colonial, dans sa délibération du 10 février 1881, 
approuvée par un décret du Président de la République, 
en date du 1" mai, a substitué à la ferme la régie 
directe de Timpôt sur l'opium. La régie est entrée en 
fonctions le 1" janvier 1882. 

La bouillerie est installée à Saigon. La fabrication 
se fait par le mode cantonais qui donne des produits 
supérieurs à ceux fabriqués par Tancienne ferme par 
les procédés fokinois. Le prix dû chandoo est fixé à 
2 piastres le taël de 37 grammes 55. Une remise de 
10 0/0 est accordée aux débitants qui obtiennent une 
licence contre un droit fixe de 2 0/0 sur le prix de la 
vente annuelle dans leur établissement. 

Vers la fin de 1861 on établit sur les boissons spiri- 
tueuses importées, comprenant les vins, un impôt, sui- 
vant des droits fixés par un tarif. La ferme de cette 
contribution, mal dirigée, excita un vif mécontente- 
ment et les intéressés offrirent à l'administration de 
payer le montant du fermage. C'est l'origine de l'im- 
pôt des patentes à Saigon. Le 5 octobre 1871 fut créée 
la ferme des eaux-de-vie de riz, le 31 août 1874 un 
droit perçu sur les spiritueux importés, la ferme des 
alcools et celle de Topium furent réunies. 

La régie de l'opium a donné dès la première année 
des résultats satisfaisants et on est assuré d'un accrois- 
sement normal des recettes. Il en est de même pour 
celle des alcools, maintenant que Texpérience a per- 



186 I.A COCHIXCHINE CONTEMPORAINE 

mis de corriger quelques erreurs d'organisation com- 
munes à Torigine. 

Les recettes réalisées dans les provinces sont portées 
à Saigon par les bateaux à vapeur desservant journelle- 
ment ou semi-journellement tous les postes de la colo- 
nie. Cette mesure allège d'autant la tâche des agents 
du trésor et les délivre du souci de la surveillance de 
fonds souvent importants. La grande quantité de 
piastres fausses en circulation dans TExtrâme Orient a 
nécessité la création d'emplois de sonneurs de pias- 
tres : il est vrai que parfois ces fonctionnaires indi- 
gènes soutiennent leurs chefs comme la corde le 
pendu, car ils ont trop souvent un intérêt direct à tra- 
fiquer sur l'acceptation des piastres et cette pratique 
est trop dans les mœurs orientales pour ne pas avoir 
été suivie longtemps; peut être l'est-elle encore. 

La caisse de réserve de la colonie s'élève à 7 millions 
200.000 francs, somme suffisante pour faire face à 
toutes les éventualités. Elle fut fondée dès les pre- 
mières années de notre domination en prévision des 
mauvaises récoltes de riz. Appauvrie par les années 
malheureuses de 1876 et de 1877, elle redevint pros- 
père à la clôture de l'exercice 1878 et ne cessa depuis 
lors de s'augmenter. 

A notre arrivée en Cochinchine nous avons trouvé 
les corvées organisées à titre d'impôt. Elles étaient 
réparties par les chefs de canton entre les différents 
villages d'après le nombre des inscrits. Comme en 
France, avant le ministère de Tui^t, les corvées 
pesaient surtout sur les pauvres (1). 

(1) Le poids de cette charge ne tombe et ne peut tomber que sur la 
partie la plus pauvre de nos sujets, sur ceux qui n*ont que leurs bras et 



' FINANCES 187 

De nombreux ouvriers étaient enlevés à leurs foyers 
pendant des jours entiers , occupés loin de leurs 
villages à des tâches souvent pénibles. Le Gouverne- 
ment civil a fait rendre le décret du 10 mai 4881 qui 
abolit les corvées et leur a substitué la législation 
métropolitaine de 1836 sur la prestation en nature. Les 
indigènes ont été heureux de cette modification ; ils se 
livrent aujourd'hui avec courage aux travaux qui leur 
sont imposés dans leurs communes et dont ils com- 
prennent Tutilité. 



III 



Le budget des dépenses se divise en 21 chapitres : 

1. Gouvernement, Conseil privé, Conseil colonial; 

2. Administration centrale ; 3. Administration inté- 
rieure ; 4. Services militaires ; 6. Justice ; 6. Instruc- 
tion publique; 7. Culte ; 8. Trésor ; 9. Postes et télé- 
graphes ; 10. Services financiers et frais de perception; 
11. Services pénitentiaires; 12, Assistance publique, 
services médicaux ; 43. Ports ; 14. Imprimerie ; 
15. Commerce, agriculture, industrie ; 16. Travaux 
publics; 17. Administration des contributions indi- 
rectes; 18. Dépenses diverses et dépenses d'ordre; 
19. Compte de prévoyance ; 20. Dépenses extraordi- 
naires (contingent à verser au Trésor public) ; 21. Dé- 
penses de liquidation de Texercice antérieur. 

Le décret du 8 février 1880, dans son article 38, 

leur industrie... Les propriétaires, presque tous privilégiés, en sont 
exempts ou n*y contribuent que très peu (Turgot, Préambule de IVdit 
sur rabolition des corvées). 



188 Lk COCHINCHINE CONTÉMPOllAlNE 

divise le budget des dépenses de nos colonies en deux 
sections comprenant Tune les dépenses obligatoires, 
l'autre les dépenses facultatives. Les dépenses obliga- 
toires se composent de : 

1*» Les dettes exigibles (la Gochinchine n'a aucune 
dette) ; 

2^ Les dépenses de personnel et de matériel des 
différents services publics, telles qu'elles auront été 
fixées par un décret du Président de la République ; 

3** Les fonds secrets ; 

4** Le casernement de la gendarmerie ; 

5° Les dépenses résultant de la constitution de la 
caisse de retraite ou de prévoyance établie ou à établir 
en faveur du personnel autre que le personnel em- 
prunté aux services métropolitains ; 

&" Les frais d'impression des budgets et comptes des 
recettes et des dépenses du service local et des tables 
décennales de l'Etat civil; 

7° Les contingents qui peuvent être mis à la charge 
de la colonie, conformément à la loi de finances votée 
chaque année par le pouvoir législatif métropolitain ; 

8** Le remboursement des prélèvements faits sur la 
caisse de prévoyance ; 

9* Toutes les dépenses de solde, de casernement, 
d'habillement, de nourriture, occasionnées parle corps 
des tirailleurs annamites ; 

10** Un fonds de dépenses diverses et imprévues dont 
le Ministre détermine chaque année le minimum et qui 
est mis à la disposition du Gouverneur. 

Les dépenses obligatoires s'élèvent à 2.553.728 
piastres 51 cents. 

La métropole contribue aux dépenses de la Cochin- 



FINANCES 189 

chine pour une somme de 4.798.733 francs, non com- 
pris la solde et les frais de passage de la garnison et 
de fonctionnaires qui sont à la charge du budget de la 
marine. En atténuation de cette somme la colonie 
verse au Trésor une subvention de 2 millions. Certains 
esprits ont conclu de là que la Cochinchine coûtait à 
la France. En apparence ils ont raison, mais en fait ils 
ont tort ; en effet, outre que la colonie paie les dépen- 
ses delà justice et des troupes indigènes alors que le 
budget de l'Etat les supporte pour d'autres établisse- 
ments, il est mille manières indirectes qui font rentrer 
la France dans cette sorte de crédit qu'elle accorde à 
sa colonie. Ce fait économique a été observé par les 
autorités les plus compétentes en matière de colonisa- 
tion, nous ne saurions mieux faire pour déraciner un 
préjugé trop facilement accepté que de reproduire le 
remarquable passage de M. Paul Leroy-Beaulieu dans 
son beau livre de la Colonisation chez les peuples 
modernes. 

« Ce qui importe, c'est que la fondation de colonies 
soit bien choisie et le régime, auquel on les soumet, 
favorable à leur développement. Les charges qu'elles 
imposent à la mère-patrie pendant la période de leur 
enfance ne doivent être qu'une raison de plus pour les 
politiques intelligents de hâter autant que possible 
leurs progrès en population, en culture et en richesses. 
D'ailleurs, si les frais de. premier établissement que la 
métropole doit supporter en tout état de cause (on n'a 
pas oublié l'échec complet du fameux self sttpporting 
principle dans l'Australie du Sud), si ces frais de pre- 
mier établissement ne sont presque jamais remboursés 
directement par les colonies parvenues à l'âge adulte, 



190 h\ COCHINCHINE CONTEMPO HAINE 

ils n'en constituent pas moins un placement avanta- 
geux qui rentre par voies détournées avec des intérêts 
considérables. » En effet, une colonie progressive 
exerce une influence salutaire sur Tindustrie de la 
métropole et en même temps sur les jouissances des 
consommateurs métropolitains. « L'accroissement du 
nombre des objets de consommation et d'échange 
qu'elle fournit à la mère-patrie, le débouché toujours 
croissant qu'elle oflt^e à ses produits, valent bien les 
dépenses minimes qui ont été nécessaires pour la 
mener à l'état adulte. Chaque jour les gouvernements 
emploient des sommes importantes à faire des canaux 
ou des routes pour l'usage desquels ils n'exigent au- 
cune rémunération ; ces dépenses ne rentrent donc 
jamais dans le commerce d'une manière directe, mais 
elles n'en sont pas moins excessivement utiles à la 
nation par les débouchés qu'elles ouvrent à des pro- 
vinces qui n'en avaient pas, par la plus-value qu'elles 
donnent à des terres dont la valeur était faible, par la 
masse des marchandises qu'elles introduisent dans la 
circulation générale. Mieux que tous les canaux et 
toutes les routes, la colonisation ouvre des débouchés 
et des marchés nouveaux; elle met eu culture des 
terres en friche, elle accroît la circulation des mar- 
chandises et l'activité de l'industrie ; elle entretient 
dans la nation l'esprit d'entreprise ; elle sert de déver- 
soir à l'excès de la population ; c est donc là une dé- 
pense hautement productive, qu'il est aussi insensé de 
critiquer qu'il le serait de blâmer l'ouverture de canaux 
et de routes ; ce sont également des dépenses d'admi- 
nistration intelligente et prévoyante; il s'agit seule- 
ment de bien choisir l'emplacement de la colonisation 



ilNANCfiS 191 

et de la bien diriger, de même que pour la viabilité, il 
faut bien placer les canaux et les routes^ et les bien 
construire. » Or, la Cochinchine est bien située dans 
l'Extrême Orient. 

c( Les avantages d'une colonie ne sont pas tous 
d'ordre commercial, continue M. Leroy-Beaulieu ; il y 
en a d'autres que Ton oublie et qui ne sont pas moin- 
dres. Les colonies offrent aux classes libérales et à la 
partie supérieure de la classe ouvrière de la métropole 
un débouché dont l'importance doit être singulière- 
ment prise en considération. Dans un pays de vieille 
civilisation où l'éducation , les arts techniques , les 
sciences sont très répandus, le marché des professions 
libérales est encombré. Ingénieurs, architectes, méde- 
cins, employés de quelque capacité, ne savent trouver 
un emploi rémunérateur pour leurs connaissances et 
leurs talents. Les cadres s'élargissant toujours de la 
vie coloniale leur offrent des ressources inapprécia- 
blés... En dehors des émigrants qui veulent s'expatrier 
définitivement, il vient aux colonies chaque année une 
foule d'hommes entreprenants, ayant soit une éduca- 
tion scientifique, soit une éducation technique, et qu^ 
sont décidés à y passer leur jeunesse et une partie de 
leur âge mûr, pour rentrer ensuite, aux approches de 
la vieillesse , riches du fruit de leur travail, dans la 
mère-patrie. Une grande partie de ces hommes répu- 
gneraient à aller s'établir dans des pays complètement 
étrangers; ils trouvent dans l'identité de langue, dans 
la similitude de mœurs et de lois, un attrait qui les 
détermine. La classe libérale et la classe des ouvriers 
techniques retire donc une utilité au moins égale à 
celle dont profite la classe commerciale métropolitaine. 



192 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

L'esprit d'initiative et Tesprit d'aventure sont ainsi 
entretenus dans tout le corps métropolitain. Evaluer 
les avantages des colonies uniquement d'après les 
statistiques du commerce entre elle et la mère-patrie 
c'est ne considérer que Tune des parties, non peut être 
la plus importante, de relations qui ont tant d'effets 
variés et heureux (1). » Ces conclusions du savant 
professeur au Collège de France sont aussi celles de 
l'économiste anglais Stuart Mill disant : « On peut 
affirmer que, dans l'état actuel du monde, la fondation 
des colonies est la meilleure affaire dans laquelle on 
puisse engager les capitaux d'un vieux et riche 
pays (2). » 

Notre conviction intime est que la subvention payée 
au Trésor par la Cochinchine est une charge trop 
lourde pour la colonie, et qu'elle l'empêchera long- 
temps de développer son outillage économique. Les 
possessions anglaises voisines, les StraUs Settlements 
(Singapour, Penang, WeUesley, Malacca) et l'île de 
Hong-Kong sont mieux traitées par leur métropole. 
Les dépenses de souveraineté à la charge des Straits 
Settlements ne sont que de 10,7 0/0, celles de Hong- 
Kong de 9,8 0/0, tandis que les dépenses de souverai- 
neté supportées par le budget local de la Cochinchine 
sont de 24 0/0. La colonie française, qui ne fut vérita- 
blement complète qu'après l'annexion des provinces 
occidentales en 1867, par l'amiral de la Grandière, 
supporte des dépenses deux fois et demie plus consi- 
dérables que l'île de Hong-Kong, occupée depuis qua- 
rante ans par l'Angleterre. 

(1) p. Leroy-Heaulieu, De la colonisation, p. 5G7 et suiv. 

(2) Principes d'écon. polit., liv. V, ch. xi. . 



FINANCES 193 

Pour se convaincre de ces faits, il suffit d'examiner 
les tableaux suivants : 



Budget des Straits Settlements (1881) : 

Subvention à la couronne. 235.976 piastres 40 

Dépenses militaires 26.706 — 56 

Total 262.682 piastres 96 

Recettes 2.433.831 piastres 67 cents. 



Budget de Hong-Kong (1881) t 

Subvention à la couronne 105.355 piastres 14 

Recettes ; 1.069.947 piastres 64 



Budget de la Cochinchine (1881) : 

Contribution à la métropole 2.200.900 fr. 

Services militaires (obligatoires ou faculta- 
tives) 1.551.179 

Charge des villages pour le régiment des tirail- 
leurs annamites 437.400 

3 0/0 des invalides : sur les dépenses du maté- 
riel et du personnel ne bénéficiant pas de la 
caisse des retraites (14 millions de fr.) 420.000 



Total à la charge de la colonie 4.608.579 fr. 

Dont il faut déduire : 
Traitement du gouverneur 54. 000 



Traitement du trésorier 15.000 ^ 69.000 

qui, dans les colonies anglaises, sont à la 
chargeMu budget local. 



Reste à la charge de la colonie 4.539.579 fr. 



Recettes 18.907.469 fr. 22 c. 

LÀ COOHIKGHINE 13 



194 



LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 



Situation comparative des trois colonies : 









1 




PROPORTION 




DATE 

de 
fonda- 
tion 


POPULATION 


i 1 


REVENU 

en 
piastres 


p. 0/0 

des contri- 

hutions 

à la 

métropole 


Singapour..., 


1819 


425.000 (1) 


1.000 


2.433.831 97 


10,70 


Hong-Kong. . . 


1841 


160.500 


100 


1.069.947 64 


9,80 


Cochinchina , . 


1867 


1.465.000 


60.000 


4.400.000 « 


24,00 


(1) Presque toute la population est sur l'île de Singapour. 



Nous ajouterons que Hong-Kong et Singapour sont 
les grands entrepôts de TExtrême Orient, où se ren- 
dent les navires à destination de la Chine, de la Ma- 
laisie et des Philippines, que leur budget peut s'ali- 
menter presque exclusivement avec des droits de 
timbre et des fermages, que la population autochtone 
est peu nombreuse et les frais généraux de son admi- 
nistration insignifiants. En Cochinchine, au contraire, 
92 0/0 des habitants sont des natifs disséminés sur de 
vastes étendues de terrain en voie de formation ou 
couvertes de forâts impénétrables. Le commerce 
d'échange étant à peine créé, nous sommes tenus 
d'avoir recours à des contributions dont les frais de 
perception absorbent 15 O/Ô du produit (1). Aussi pen- 
sons-nous, avec l'ancien Gouverneur et avec le Con- 
seil colonial qui, à plusieurs reprises, a demandé un 
dégrèvement sur la subvention à la métropole, qu'une 

(1) Le Myre de Vilers, lettre du 16 septembre 1882 au Ministre de la 
maiûne, publiée dans les procès-verbaux du conseil colonial, séance du 
20 nevembre 1882. 



lî'lNANCES ' 196 

contribution de 24 0/0 sur les recettes constitue une 
véritable erreur économique, sans doute nécessaire 
au lendemain de nos malheurs de 1870, mais que rien 
ne justifie aujourd'hui. Il serait nécessaire de réduire 
à 2 millions environ la part de la colonie aux dépenses 
de souveraineté. De cette manière il serait possible de 
doter les différents services publics de sommes suffi- 
santes pour assurer le développement de la colonie. 



IV 



« L'organisation administrative des colonies a tou- 
jours comporté, au nombre de ses rouages essentiels, 
un service de surveillance et de vérification. Ce ser- 
vice, qui a été appelé successivement inspection et 
contrôle, était recruté dans le personnel du commissa- 
riat colonial. Les fonctions inconciliables d'administra- 
teur et de contrôleur passaient alternativement dans 
les mêmes mains, et il en est résulté une situation 
fâcheuse à laquelle on a remédié par la suppression 
du contrôle colonial et son remplacement, en 1873, 
par une inspection mobile des services administratifs 
et financiers des colonies. Mais cette organisation elle- 
même n*a pas produit tous les résultats qu'on en avait 
attendus, et elle a été remplacée par un nouveau sys- 
tème qui consiste à rattacher l'inspection coloniale au 
corps de l'inspection des services administratifs de la 
marine, et à assurer l'action de l'inspection mobile, 
parallèlement à l'inspection sur place dans les colo- 
nies. C'est dans ce but qu'est intervenu le décret du 
23 juillet 1879, qui a fusionné les deux inspections et 
appelé le personnel du corps à servir indistinctement 



196 LA OOCHINCHINE CONTEMPORAINE 

en France et dans les principales colonies. Deux ins- 
pecteurs en che^sont spécialement affectés à l'inspec- 
tion mobile de Tadministration des établissements 
d'outre-mer. 

Un inspecteur permanent esi institué en Cochin- 
chine. « Il est chargé de l'inspection et du contrôle 
des services administratifs et financiers ; il est subor- 
donné au Gouverneur sous le rapport hiérarchique, 
mais il ne relève, pour l'exercice de ses fonctions, que 
du ministre de la marine, avec lequel il correspond 
directement. Il veille à la régularité du fonctionnement 
de toutes les parties des services administratifs et 
financiers dépendant, soit de la métropole, soit de la 
colonie (1). » Il est assisté d'un inspecteur adjoint. 

(1) Revue marit. et colon., mai 1883, p. 281. 



CHAPITRE V 

ARMÉE ET MARINE 

Le Gouverneur a sous ses ordres les forces de 
terre et de mer. Auprès de lui est un conseil de 
défense, formé du commandant supérieur des troupes, 
du commandant supérieur de la marine, du directeur 
de riiitérieur, du commissaire de la marine, chef du 
service administratif, du directeur de l'artillerie, du 
directeur du génie et d'un rapporteur, désigné par le 
Gouverneur et choisi, soit dans son état-major, soit 
parmi les officiers des corps de troupes en garnison 
dans la colonie (1). 

Le commandant de la marine est membre de droit 
du conseil privé. Il a la direction de l'arsenal, du port, 
du pilotage, des feux flottants, des bouées et des corps 
morts et la police du port. 

La station navale de la Gochinchine qui, en cas de 
guerre, serait chargée de la défense des côtes, étend 
sa surveillance sur le littoral de la Gochinchine, de 
TAnnam et du Tonkin. Elle a pour voisines la station 
des mers de Ghine et celle de la mer des Indes qui 
exercent leur action, la première sur les mers de Ghine 
et du Japon et sur le littoral des îles de la Sonde, la 
seconde sur les rivages du Bengale jusqu'à Singapour 

(1) A l'avenir il 68t probable que le rapporteur sera choisi parmi les 
officiers brevetés d'état-major, présents au chef-lieu (génie, artillerie ou 
infanterie de marine). 



198 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

et sur la côte méridionale de Sumatra. La station navale 
est sous les ordres d'un capitaine de vaisseau assisté 
d'un état-major. Elle comprend actuellement un vais- 
seau, le Tilsitt^ qui sert de caserne, un croiseur, trois 
avisos dont deux sont commandés par des capitaines 
de frégate et le troisième par un lieutenant de vais- 
seau ; et treize canonnières sous les ordres de lieute- 
nants de vaisseau. 

Deux de ces canonnières, VEclair et la Trombe^ 
construites par la maison Glaparède de Saint-Denis, 
sont à faible tirant d'eau et spécialement destinées aux 
rivières. Quatre magnifiques transports partent tous 
les deux mois de Saigon et de Toulon. Il convient 
d'observer qu'un très grand nombre de ces bâtiments, 
à l'exception des transports, sont dans les eaux du 
Tonkin;ily a là pour la Cochinchine une véritable 
pénurie et un danger qu'il y a lieu de signaler (1). 

Disons en passant qu'il est très regrettable que la 
Jî'rance ne puisse montrer plus souvent son pavillon à 
Singapour, dans le golfe de Siam, sur la côte d'An- 
nam, véritable repaire de pirates et dans les îles qui 
dépendent de la colonie. 

Les services relevant de Tadministration de la ma- 
rine, c'est-à-dire ceux qui sont à la charge de la métro- 
pole, sont placés sous les ordres d'un Commissaire de 
la marine, chef du service administratif, secondé par des 
officiers du corps du commissariat delà marine. Ce 
sont 1° les revues, 2^ les armements et l'inscription 
maritime, 3*" les fonds, 4° les approvisionnements et 
les travaux, 5° les subsistances, 6° les hôpitaux. 

(1) Le ministère T» compris et» pendant Vexpédition du Tonkin, il a 
envoyé de nouveaux bâtiments dans la mer de Chine. 



ARMÉB ET MARINE 199 

Saigon possède un magnifique arsenal dirigé par un 
sous-ingénieur de première classe et n'a rien à envier 
à Singapour pour le service des réparations de toute 
nature. 

Les troupes sont commandées par un général de 
brigade secondé par un état-major général, par la 
direction d*artillerie et la direction du génie (1). Elles 
se composent d'un régiment de marche d'infanterie 
de marine, formé de compagnies empruntées aux 
quatre régiments de Tarme, du régiment de tirailleurs 
annamites à deux bataillons, de deux batteries d'artil- 
lerie de la marine, de détachements de canonniers 
conducteurs, d'ouvriers d'artillerie et de gendar- 
merie (2). 

Deux conseils de guerre et un conseil de révision 
siègent dans la capitale. 

Les officiers et les troupes font normalement deux 
ans de séjour en Cochinchine. A la création du régi- 
ment des tirailleurs annamites les officiers de ce corps, 
qui touchent un supplément de solde, payé par la 
colonie, furent astreints à rester trois années consé- 
cutives. On est revenu sur cette mesure par des con- 
sidérations d'instruction et de santé. Ces officiers sont, 

(1) Le service de la direrttion du génie est très chargé. Il est fait par 
les officiers et pai? les gardes du génie. Les travaux sont exécutés par 
d68 ouvriers annamites. 

(2) Pour l'expédition du Tonkin, le régiment de tirailleurs annamites 
a dû être augmenté. Un régiment de marche d*infantérie de marine a 
été envoyé sur le Song-Koï. L'artillerie et les services administratifs ont 
été augmentés dans la même proportion. Ce sont là les effectifs prévus 
pour la garnison du protectorat. îl va sans dire que, pour la période 
des opérations, la France a pourvu plus largement au corps expédition-» 
naire. Il faut en eff«t assurer l'occupation de la Cochinchine et faire 
face aux complications qui peuvent se produire dans toute opération 
militaire. . . 



200 LA COCHINOHINE CONTEMPORAINE 

en effet, dans l'intérieur et loin du contrôle central. 
Nous regrettons cependant cette modification ; la pro- 
longation du séjour était justifiée par le supplément 
de solde ; elle avait de plus l'avantage de laisser les 
officiers plus longtemps en contact avec les Annamites, 
dont il est si difficile de pénétrer en peu de temps les 
usages et le caractère. Nous espérons qu'on donnera, 
à ceux qui en feront la demande, des facilités pour 
compléter à trois ans la période de séjour. Nous avons 
été très souvent témoins de semblables désirs, expri- 
més par des militaires acclimatés dans la colonie, et 
peu soucieux de faire quinze mois de garnison dans 
nos ports de guerre avant de repartir dans une autre 
colonie. Ces voyages à travers le monde sont d'ail- 
leurs un des plus graves inconvénients du service de 
l'infanterie de marine. Il est permis de penser que les 
cadres de ce corps feraient un meilleur service s'ils 
restaient longtemps dans un établissement où ils se 
seraient acclimatés et où ils se plairaient, au lieu de 
séjourner successivement dans trois ou quatre colonies. 
L'ancienne organisation de l'arme admettait ces lon- 
gues résidences dans le même pays. Nous avons con- 
nu un officier qui avait tenu garnison pendant douze 
ans à la Guadeloupe ; il se serait évidemment moins 
bien porté si dans la même période de temps, il était 
allé en outre au Sénégal et à la Guyane. Actuellement, 
il n'est pas rare de voir à Saigon des colons ayant 
dix et quinze ans de Cochinchine et qui ont une excel- 
lente santé parce qu'ils ont la précaution de rentrer en 
France tous les trois ans. On peut en dire autant de 
certains officiers qui ont réussi à avoir huit ans de 
Cochinchine sans autre colonie. 



ARMÉE ET MARINE 201 

Dès le début de la conquête on songea à organiser 
des corps indigènes pour assister nos troupes. Une 
compagnie annamite, formée à Tourane, par des chré- 
tiens compromis pour nous, combattit bravement à la 
prise de Saigon. Plus tard Tamiral Charner essaya de 
tirer parti des régiments de Don-dien de la basse 
Cochinchine ; il reçut leur serment de fidélité et les 
organisa par un décret du 19 mars, mais il fut obligé 
de les licencier le 22 août suivant (1). 

On revint alors aux traditions suivies par les man- 
darins et chaque village dut mettre à la disposition du 
gouverneur un certain nombre de miliciens ou matas 
choisis parmi les inscrits. Les notables, chargés du 
recrutement, imposaient une partie de Tentretien du 
soldat auxiliaire à sa famille en retour d'un dégrèvement 
de contributions, ou bien ils passaient un contrat avec 
des inscrits volontaires et leur servaient un certain 
prêt. Les matas de chaque arrondissement, réunis 
dans les chefs-lieux, formaient deux compagnies ; 
Tune, mobile, forte de 50 hommes, tenait garnison 
dans les postes et se portait partout où sa présence 
devenait nécessaire ; l'autre, sédentaire, fournissait 
la garde des administrateurs, des prisonniers, assu- 
rait le service de la poste aux lettres, etc. 

Depuis Torganisation du régime civil les matas, 



(1) Les Don-dien étaient des colons pauvres qui, en retour d'un droit 
d'usufruit sur certaines terres, devaient le service militaire en temps de 
guerre. Ils furent organisés en 1835 et comptaient 24 régiments daas 
les six provinces du Gia-Dinh. Leur effectif s'élevait h 10.000 hommes. 
Après la conquête française les uns émigrèrent dans TAnnam, les 
autres, après avoir fait partie du corps mentionné plus haut, se firent 
inscrire au nombre de nos mata». Cf, Raoul Postel, L*Ecctréme 
Orient j p. 94. 



202 LA COOHINOHINE CONTEMPORAINE 

autrefois soumis aux administrateurs des affaires indi- 
gènes, ont formé le régiment des tirailleurs annamites. 
Le recrutement du corps est basé sur les principes pré- 
cédents. 

Là responsabilité des villages, obligés de payer une 
amende et de remplacer le soldat déserteur, est une 
des plus fortes garanties de la présence des hommes 
au corps. Un véritable conseil de révision, où siègent 
un administrateur, un officier, un médecin de la ma- 
rine, agrée ou refuse le conscrit après avoir entendu 
le chef de canton annamite, défenseur des intérêts' de 
ses compatriotes. L'homme refusé doit être aussitôt 
remplacé par son village. 

Le régiment des tirailleurs annamites, ou linh-tap, 
a été créé par décret du 15 mars 1880. L'uniforme des 
soldats est très bien approprié au climat ; il consiste 
en un pantalon blanc très court, une chemise-vareuse 
bleue sur laquelle se boucle le ceinturon et un petit 
salako en paille tressée à cimier de cuivre. L'armement 
se compose de carabines de gendarmerie, modèle 1874, 
avec Tépée-baïonnette. Les officiers et sous-officiers 
européens conservent l'uniforme de l'infanterie de 
marine; les officiers indigènes ont une tenue très 
coquette qu'ils portent avec aisance. 

La valeur militaire du régiment des tirailleurs anna- 
mites a été souvent contestée, mais nous croyons que 
notre domination est assez assise pour que ce régi- 
ment, solidement encadré, puisse inspirer toute con- 
fiance. Contre des Asiatiques, les tirailleurs annamites 
se conduiront toujours bien ; ils ont accompagné plu- 
sieurs de nos explorateurs, en particulier le comman- 
dant de Lagrée et Francis Garnier et ils se sont mon- 



ARMÉE ET MARINE 

très fidèles ; ils ont participé à la répression des insur- 
rections locales et de celle du Cambodge et enfin à la 
prise de la citadelle d'Hanoï par le commandant Rivière ; 
il y avait vingt-cinq tirailleurs sous le commandement 
d'un lieutenant d'infanterie de marine qui ont eu une 
belle tenue. Nous pensons que l'administration devra 
améliorer le recrutement de ce (forps et y faire entrer 
dans une plus large mesure l'élément le plus solide de 
la population annamite. Il ne faut pas que les villages 
continuent à se décharger sur les plus pauvres de 
l'obligation militaire. Les tirailleurs annamites vivent 
en famille sous la tutelle de leur capitaine. Nous ne 
pouvons que louer sans réserve le soin apporté par 
l'administration et le corps d'officiers à perfectionner 
cette institution qui décharge nos soldats européens 
d'une partie de leurs fatigues. A Saigon, dans la jour- 
née, les tirailleurs annamites font le service de garde 
qui est confié le soir à l'infanterie de marine. Il est 
regrettable que quelques postes isolés n'aient pas au 
moins un sou8-t)fflcier européen. Il serait à désirer 
qu'à l'instar des Anglais dans leurs cipayes nous n'ad- 
mettions, comme officiers indigènes, dans les tirail- 
leurs annamites, que des sujets ayant fait un stage 
dans des régiments européens, où ils s'assimileraient 
nos mœurs et se rompraient à la discipline à laquelle 
ils doivent initier les natifs. Les principaux délits 
qu'on reproche aux linh-tap sont le vol et la déser- 
tion ; ce dernier est très fréquent. Les fautes de ce 
genre n'ont pas le même caractère infamant que chez 
nous et il sera plus aisé de les faire disparaître par la 
moralisation que par l'application d'un code qui n'a 
point été conçu pour nos sujets annamites, d'autant 



204 LA COCHINCHINB CONTEMPORAINE 

plus, qu'avant notre conquête, 'la répression de la 
désertion se bornait à quelques coups de bâton et à la 
perte de la ration pendant la durée de l'absence. 

La défe'nse de la Cochinchine contre une attaque 
venant de la mer et ayant Saigon comme objectif est 
aisée parce que les côtes sont d'un accès difficile et 
que les bouches du delta, sauf la rivière de Saigon, 
ne peuvent guère porter de grands bâtiments. On 
pourrait rendre la navigation impossible en enlevant les 
bouées, en éteignant les feux et en plaçant à des points 
déterminés des batteries et des lignes de torpilles. 

L'Angleterre n'a jamais négligé les fortifications de 
ses colonies et doit nous servir d'exemple pour les 
travaux destinés à mettre notre possession à l'abri de 
toute attaque. Nous partageons absolument à ce point 
de vue les opinions du commandant Rieunier. (1) 

« Qu'on veuille bien, dit-il, examiner à Hong-Kong, 
à Singapour, sans aller chercher les exemples d'Aden, 
de Malte et de Gibraltar, les précautions militaires 
prises par les Anglais dans tous leurs établissements. 
Que disent ces forts dominant Hong-Kong et dont les 
canons sont une menace constante et un sujet de 
réflexion pour la population chinoise? En Algérie, au 
reste, malgré le rapprochement de la mère-patrie, 
l'exiguité des moyens d'action n'a-t- elle pas amené, 
vers 1840, la création des lignes de la Mitidja pour 
protéger Alger et les premiers colons? Nous ne som- 
mes plus habitués en France aux mesures de la plus 
simple sécurité; ces traditions perdues, il faut les 
reprendre, c'est de l'argent bien placé (1). » Ces 

(1) RieuDÎer, préface des Premières années de la Cochinchine 
colonie française, par le commandant P. Vial. M. Rieunier est aujour- 
d'hui contre- amiral. 



ARMÉE ET MAKINË 205 

réflexions sont fort justes et s'imposent aux esprits 
sérieux. Sans doute il n'est pas à croire que, de long- 
temps, les Etats asiatiques voisins constituent un 
danger militaire inquiétant pour notre colonie, mais la 
France peut avoir des guerres à soutenir contre des 
nations européennes et voudrait-on que, dans le cas 
d'une expédition ennemie en Cochinchine, un gouver- 
neur se trouvât à la tête de forces insuffisantes, sans 
fortifications solides, comme Lally-Tollendall ou Mont- 
calm, au siècle dernier ? L'héroïsme de Lally et de 
Montcalm est une des gloires de notre histoire mili- 
taire, mais aujourd'hui le Canada et les Indes appar- 
tiennent à l'Angleterre. 

• Un blocus effectif par une flotte ennemie ne pour- 
rait être très inquiétant parce que la colonie produit 
assez de riz pour la nourriture de la garnison et des 
habitants. Le commerce seul serait gêné, mais c'est 
là une des malheureuses conséquences de la guerre. 
A ce point de vue, Saigon est une position d^une 
valeur militaire supérieure à celle des Anglais à Sin- 
gapour. 

A l'intérieur on avait, à l'origine, étabU des postes 
militaires fortifiés pour assurer la tranquillité publique. 
Les principaux étaient, dans la province de Bien-hoa et 
au nord de cette place, Thu-dau-mot, Tan-uyen et Ti- 
thin : à l'est, vers la frontière du Binh-Thuan, Bao-chan, 
Xuyen-mot et Long-nhun; au sud Phuoc-thanh, Long- 
than et Baria; dans le nord de la province de Saïgon, 
Tong-Kéou, Hoc-mon, Tram-bang, Tha-la, Ben-keo, 
Cau-coï et Tayninh; dans la province de Mytho, entre 
cette ville et Saïgon, Tanan, Goden et Gangioc; et en 
descendant le fleuve, Gaï-bé, Gaï-laï, Thuoc-nhieu, 



206 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

Micui et Balaï. Le nord de cette province est naturelle- 
ment impraticable pour une armée à cause de la grande 
plaine des Joncs. La province du Vinh-Long est 
délteadue par Sadeo au nord et par Mac-bat, au sud, 
sur le HaU'Giang; les îles formées par le Mékong sont 
couvertes de rizières entrecoupées de petits canaux 
(canal Luro, Kinh-doc-phu, canal Venturini, etc.), dans 
le sud s'étendent des giongs. Ghaudoc.et Ba-Xuyen 
couvrent la province de Chaudoc. Enfin la province de 
Hatien est dominée au nord par cette place et au sud 
par Rachgia et Long-Xuyen. Depuis la pacification du 
pays un grand nombre de ces points ne sont plus que 
des relais de poste. 

Un dernier point de vue doit être examiné dans ce 
chapitre, celui de Teffectif des troupes entretenues par 
la France dans sa possession. Là encore l'exemple de la 
Grande-Bretagne no us inspirera de salutaires réflexio ns . 

Les Anglais possèdent l'Inde depuis un siècle et y 
entretiennent 150.000 soldats de toutes races et 
200.000 gardes de police, pour une population de 
250.000.000 d'âmes. Nous avons commencé la con- 
quête de la Gocbinchifie en 1858, et depuis quinze 
années, nous sommes maîtres de son territoire actuel; 
notre occupation nécessite actuellement 5.500 hommes 
non compris les équipages de la marine et 2.000 
gardes de police indigène, pour une population 
de 1.550.497 habitants. 

Si nous décomposons ces forces, nous trouvons que 
les troupes indigènes, par rapport aux soldats euro- 
péens, sont ; dans Tlnde, dans la proportion de 4 à 6, 
soit 2/6 de troupes blanches pour 4/6 de troupes indi- 
gènes ; en Gochinchine, dans la proportion de 9 à 6 



akméjb; bt màhinë 207 

(3.300 hommes d'infanterie et d'artillerie de marine, 
2.200 tirailleurs annamites), soit trois soldats français 
pour deux soldats indigènes ; nous avons donc une 
proportion de soldats européens dépassant des 5/6 
celle de l'armée anglaise. 

La superficie de l'Inde, — présidences du Bengale, 
de Madras, de Bombay et Etats semi-indépendants, — 
est de 3.791.186 kil. carrés ; la superficie de la Cocbin- 
chine est de 59.456 kilomètres carrés, ce qui fait envi- 
viron un soldat anglais pour 126 kilomètres carrés et 
8.333 habitants, un soldat français pour 2 kilomètres 
carrés et 516 habitants. 

Ces chiffres ont une éloquence indiscutable. Ils tien- 
nent à des causes très complexes et méritent la plus 
sérieuse attention. Nous nous contenterons de signa- 
ler brièvement les raisons déterminantes de cette 
énorme différence dans les moyens de domination des 
deux puissances, 

L'Angleterre dispose d'une force navale considé* 
rable qui lui permet de jeter vivement ses contingents 
européens dans l'Inde ; elle est maîtresse de la route 
maritime que commandent des places formidables, — 
Gibraltar, Malte, Chypre, Alexandrie, Aden; — de 
nombreux chemins de fer sillonnent l'empire des 
Indes et permettent les concentrations rapides ; elle 
sait, utilement, se servir des troupes indigènes et 
neutraliser leur disproportion avec les troupes blan- 
ches, par les rivalités qu'elle excelle à y entretenir 
et en ne confiant le service de l'artillerie qu'aux 
Européens (1); enfin, depuis un siècle, elle n'a rien 

(l) L'artillerie européenne compte 617 officieré et 11.583 soldats pour 
14 officiers et 1.929 soldats indigènes. Les sujets anglais seuls font partie 



208 LA COCHINCHINE 0ONTEMPORA.INE 

négligé pour asseoir sa puissance par d'immenses 
sacrifices et des réformes où elle cherche bien moins 
l'intérêt des natifs que son profit. 

Si Ton veut faire de llndo-Ghine un second empire 
des Indes, il faut imiter l'Angleterre tout en s'atta- 
chant à civiliser les indigènes et à les rendre heureux, 
double tâche digne de la France. La Cochinchine 
et le Tonkin sont des bases excellentes. Les popu- 
lations y sont plus faciles que dans l'Inde, les débou- 
chés commerciaux tout aussi importants ; mais pour 
réussir, il est nécessaire de procéder avec cet esprit 
de suite qui distingue les Anglais et fait défaut à nos 
institutions. 

La question d'Egypte intéressait au premier chef la 
grandeur de notre empire colonial : on en a fait peu 
de cas ; l'avenir se chargera, malheureusement, de 
nous démontrer le parti que nous n'avons pas su en 
tirer et le bénéfice qu'en recueillera le gouvernement 
britannique. 

Notre marine de guerre et notre marine marchande 
ont besoin d'un développement en rapport avec notre 
légitime ambition. Il y a là de lourds sacrifices à faire ; 
faisons-les sans compter pour la flotte militaire. Quant 
à la marine marchande il appartient à l'initiative indi- 
viduelle de répondre aux efforts du gouvernement 
pour développer notre empire colonial. 

La mise en oeuvre de cet ensemble de mesures peut 
nous donner de nouvelles Indes. 

Sans doute, leur route sera toujours aux mains de 
l'Angleterre ; mais, outre que nous pourrons, hors de 

du corps d*état- major ; le génie présente 346 officiers blancs pour 50 offi- 
ciers indigènes. Voir Avalle, Notices sur les colonies anglaises^ p. 108. 



ARMÉE ET MARINE 209 

la Méditerranée, créer quelques stations, notre domi- 
nation, si elle est solidement organisée, obligera la 
Grande-Bretagne à compter, avec nous et à prévenir, 
par une entente amicale, les difficultés que nous pour- 
rions lui susciter sur les frontières du Siam et de la 
Birmanie. 



IJl COGHmCHDïK 14 



CHAPITRE VI 

INSTRUCTION PUBLIQUE 

Le bon traitement des peuples inférieurs, leur ache- 
minement à la civilisation, est, au point de vue de la 
morale, du droit, de la politique et aussi de Téconomie 
sociale, un des objets les plus importants de la coloni- 
sation, dit avec raison M. P. Leroy-Beaulieu. La France 
ne Toublie pas et elle fait tous ses efforts pour répandre 
largement Tinstruction au milieu de ses sujets. 

L'instruction publique est placée dans les attribu- 
tions du directeur de Tintérieur ; elle forme une divi- 
sion spéciale, confiée à un inspecteur primaire, et elle 
est soumise à la surveillance d'une commission supé- 
rieure qui rappelle, par sa composition, les conseils 
départementaux de la France. On y voit, en effet, deux 
membres du Conseil colonial, représentant les corps 
électifs, deux maires et des fonctionnaires de l'ensei- 
gnement. 

L'enseignement secondaire et l'enseignement pri- 
maire supérieur sont donnés au collège Chasseloup- 
Laubat, au collège de Mytho et au collège d'Adran. 
Des écoles primaires ont été établies à Mytho, Bentré, 
Bien-hoa, Binhoa, Cholon, Soctrang, Vinh-Long, 
Tanan, Gocong, Tayninh, Thu-dau-môt, Travinh, Sadec, 
Hatien, Rachgia, Longxuyen et Cantho. Il existe une 
école municipale et une école primaire à Saigon. Le 



INSTRUCTION PUBLIQUE 211 

total des écoles est de 13 écoles françaises de gar- 
çons avec 35 professeurs français et 55 annamites et 
de 30 écoles françaises de filles avec 49 maîtresses 
françaises et 28 indigènes. 1,339 garçons et 1.387 filles 
fréquentaient ces établissements en 1881. Outre ces 
écoles françaises, un arrêté du 14 juillet 1880a créé des 
écoles cantonales et communales de caractères fran- 
çais, au nombre de 406, fréquentées par 13.246 gar- 
çons et 1.112 filles. Les maîtres sont au nombre de 412. 
Ces écoles ont été l'objet de généreux sacrifices faits 
par les villages pour leur installation. La grande diffi- 
culté est leur entretien et lorsque les ressources des 
localités sont insuffisantes on rencontre des obstacles 
sérieux au recrutement des maîtres. Partout Tadmi- 
nistration supérieure a constaté la bonne volonté des 
indigènes; partout les fonds ont été accordés sans qu'il 
ait été besoin de mandater d*office les dépenses pour 
les écoles, classées au nombre des dépenses obliga- 
toires de la commune. De leur côté, les conseils d'ar- 
rondissement se sont associés à l'œuvre vaillamment 
entreprise par le gouvernement et ont voté intégrale- 
ment le budget présenté pour l'instruction primaire. 
Plusieurs ont même prévu et voté la construction de 
maisons d'école en briques et en tuiles. Dans les arron- 
dissements pauvres une subvention a été demandée 
pour cet objet au Conseil colonial. L'administration est 
d'ailleurs disposée à abandonner en partie aux com- 
munes les fournitures classiques. 

Les écoles sont divisées en trois classes, écoles 
primaires, écoles du premier degré, écoles du second 
degré. Dans les écoles primaires on enseigne Tanna- 
mite et quelques éléments de français. Les études des 



212 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

écoles du premier degré portent sur la lecture et récri- 
ture en français, les premières notions de grammaire, 
d'arithmétique et de géographie. L'enseignement des 
écoles du second degré comprend à peu près rensei- 
gnement primaire français réparti en trois années. 

Pour faciliter le travail des maîtres, la direction de 
renseignement primaire a envoyé à chaque école, 
outre les livres classiques, une collection de cartes 
murales et un globe terrestre. Le collège Chasseloup- 
Laubat et le collège de Mytho ont reçu, en outre, la 
série de tableaux d'histoire naturelle d'Achille Comte, 
des modèles de dessin en plâtre, un compendium 
métrique et une boîte pour la tachymétrie. 

A côté des écoles cantonales et en attendant le jour 
où il sera possible de les multiplier, on rencontre 
599 écoles de caractères chinois, entretenues par les 
cotisations des élèves et les dons des particuliers. 
Elles sont dirigées par 607 maîtres et reçoivent 8.706 
élèves (1). 

La mission possède 64 écoles situées près des églises 
et surveillées par les curés des paroisses. Le pro- 
gramme se compose de la lecture de la langue anna- 
mite en quoc-ngu, de l'écriture, du catéchisme et de 
la couture pour les filles. 97 maîtres donnent l'instruc- 
tion à 3.384 élèves dont 1.839 garçons. Une partie de 
ces écoles dispargutra malheureusement par suite de 
la suppression par le Conseil colonial du crédit affecté 
à la mission. Ce sera une charge qui retombera sur la 
colonie 2) . 

(1) Ces derniers renseignements sont très approximatifs. 

(2) Le total des élèves en Cochinchine s'élève k environ 30.000 pour 
1.500.000 habitants, soit une population scolaire de 2 0/0 de la population 



INSTRUCTION PUBLIQUE 213 

L'enseignement congréganiste comprenait, en 1880, 
deux écoles primaires à Mytho et à Vinh-Long et le 
collège d'Adran, dirigés par les Frères des Ecoles 
chrétiennes ; l'institution Taberd, pour les métis franco- 
annamites, tenue par les missionnaires; les écoles de 
la Sainte-Enfance à Saigon et à Tan-Dinh où les filles 
reçoivent les leçons des Sœurs de Saint-Paul de 
Chartres. 

Dans la première période de notre domination les 
écoles des Frères ont rendu de grands services, le 
collège d*Adran fut longtemps le seul établissement 
qui donnât l'enseignement au premier et au second 
degré et, dans les examens pour le brevet élémentaire, 
il fournissait un contingent parfois supérieur à celui 
du collège Chasseloup-Laubat. Certaines difficultés se 
sont cependant produites entré l'administration et la 
direction des écoles congréganistes ; elles ont porté 
surtout sur le recrutement du collège d'Adran, sur les 
méthodes et les livres erpployés dans les écoles, sur 
la translation des écoles de Mytho et de Vinh-Long 
dans d'autres arrondissements. Le supérieur général 
des Frères des Ecoles chrétiennes n'a pas cru devoir 
accepter les combinaisons proposées par le directeur 
de l'enseignement et a notifié le 9 juin 1881 la ferme- 
ture de ces deux écoles. Plus tard le collège d'Adran 
fut laïcisé. 

L'établissement de la Sainte-Enfance, à Saigon, 
comprend un pensionnat pour les jeunes filles indi- 
gènes et un pelisionnat indigène. 

Le gouvernement de la colonie, comme le gouver- 

totale. L'inde anglaise ne fournit que 9 élèves pour 1.000 habitants. — 
E. Avalle, Notices sur les colonies anglaises ^ p. 82. 



214 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

nement métropolitain, fait les plus louables efforts 
pour répandre l'instruction primaire. La création de 
nombreuses écoles, la gratuité de renseignement 
(arrêté du 17 mars 1879), le vote du Conseil colonial 
portant de 500.000 francs à 2 millions les crédits de 
Tinstruction publique (session de 1880) sont des preuves 
éloquentes de ces faits (1). Mais les difficultés à sur- 
monter sont nombreuses et les moyens de les vaincre 
sont rares. Le personnel fait souvent défaut, beaucoup 
d'anciens maîtres indigènes auraient eux-mêmes 
besoin de refaire leur éducation. En 1881, onze éta- 
blissements scolaires n'avaient pas encore de profes- 
seurs français. La colonie rencontre de grands obsta- 
cles à leur recrutement, peu d'instituteurs brevetés 
consentent à aller en Cochinchine parce qu'ils sont 
presque assurés, par suite de la laïcisation de l'ensei- 
gnement primaire, de trouver une place dans la métro- 
pole. Le personnel indigène deviendra plus instruit 
lorsque les élèves-maîtres des écoles-annexes établies 
aux collèges de Mytho et de Chasseloup-Laubat auront 
terminé leurs études et acquis le brevet simple à la 
suite d'un examen subi à Saigon (2). Partout où les 
directeurs et les instituteurs français des écoles ont 
fait preuve de zèle et ont donné des leçons à leurs 
collaborateurs annamites, ils- ont obtenu d'excellents 



(1) Le Conseil colonial a autorisé le Gouverneur à demander au Mi- 
nistère un prêt de 500.000 francs sur les 60 millions mis à la disposition 
des municipalités qui ont fait des sacrifices pour la construction 
d'écoles (lois des 1« juin, 3 juillet 1880). 

(2) Le brevet simple de Cochinchine n'est pas assimilé à celui de la 
métropole. La condition essentielle de Tassimilation, celle de faire con- 
courir tous les candidats sur les sujets donnés pour toute la France» n'a 
pu encore être remplie. 



INSTRUCTION PUBLIQUE 915 

résultats. Nous sommes néanmoins obligés de recon- 
naître que les Annamites recherchent peu la carrière 
de l'enseignement ; ils préfèrent, en général, d'autres 
emplois officiels mieux rétribués et moins fatigants. 

Un grand obstacle à la diffusion de renseignement, 
attaqué avec vigueur par le service des travaux pu- 
blics, est le manque de routes ; des villages très rap- 
prochés Tun de Tautre sont souvent séparés par des 
plaines inondées, sans route et sans chemin ; il faut 
alors que Tenfant prenne une pirogue et passe deux 
ou trois heures en bateau pour franchir une distance 
minime en ligne droite. Tout le monde comprendra la 
difficulté qui se présente ainsi : en France où les com- 
munications sont incomparablement plus faciles on a 
créé des écoles de hameau pour éviter les longues 
courses aux élèves, surtout dans les contrées monta- 
gneuses et difficiles. On ne peut évidemment imposer 
des charges semblables aux contribuables en Cochin- 
chine où notre organisation fait encore ses premières 
armes. 

L'administration qui, pour peupler les écoles, a créé 
des bourses et des demi-bourses dans les établisse- 
ments d'enseignement secondaire, essaie d'élever le 
niveau de renseignement primaire par Tachât de livres, 
par la création de conférences pédagogiques , par 
Tinstitution de leçons de choses, etc. Le gouvernement 
colonial a pleinement raison. C'est l'école surtout qui, 
agissant sur l'enfant, formera de nouvelles générations 
dévouées à la France et permettra la diffusion de la 
civilisation de l'Occident au milieu des masses. . 

Les Annamites attachent une grande importance à 
Tinstruction qui est très répandue, sans être obhga-^ 



216 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

toire, même dans les États de Tu-Duc. Les sacrifices 
coni^entis par les communes, par les conseils d'arron- 
dissement sont une preuve de ce fait. Toutefois il faut 
remarquer, avec un des rapports au Conseil colonial, 
que ce qui amène les enfants dans nos écoles n'est 
pas encore, sauf pour de rares exceptions, l'amour de 
l'instruction pour elle-même. Le but poursuivi par les 
élèves est d'entrer dans la classe privilégiée des lettrés 
et de mériter ou simplement d'obtenir un emploi. Aussi 
l'étude du français s'impose-t-elle désormais aux jeu- 
nes indigènes de famille aisée qui désirent entrer dans 
l'administration, comme télégraphistes, employés du 
cadastre et des ponts et chaussées. Tous les sujets 
d'une capacité ordinaire, munis du brevet, obtiennent 
une solde de début de 600 fr. au moins. Bientôt nous 
aurons ainsi un excellent noyau d'interprètes. Les inter- 
prètes actuels seront obligés de travailler pour con- 
server leur place et surtout seront obligés de renoncer 
aux cadeaux qu'ils se faisaient remettre illégalement 
par les Annamites lorsque ceux-ci avaient besoin de 
leur concours. L'emploi des caractères latins, qui 
présage pour un avenir plu^^ou moins éloigné l'emploi 
du français dans les actes publics et privés, se géné- 
ralise de plus en plus : sur dix pétitions envoyées à 
l'administration , neuf environ .sont écrites en quoc- 
ngu. 

Nous ne pourrons pas toujours accueillir dans les 
carrières officielles, nécessairement peu nombreuses, 
tous les jeunes Annamites. Nous ne voulons pas d'ail- 
leurs favoriser outre mesure la tendance naturelle des 
indigènes à entrer dans les cadres de l'administration. 
Nous désirons voir nos sujets chercher à se faire une 



INSTRUCTION PUBLIQUE 917 

place honorable dans le monde par Tagriculture, le 
commerce, Tindustriè ; nous pourrons peut-être arri- 
ver à leur inspirer le goût de ces occupations par les 
leçons de choses faites avec habileté, par l'introduction 
du travail manuel dans les classes. Il y aura là, pour 
les maîtres de l'avenir , une tâche difficile , car les 
leçons de choses nécessitent chez le professur une 
variété de connaissances qu'on est loin de rencontrer 
toujours, même chez les instituteurs de la métropole. 
Mais plus le labeur sera considérable plus aussi la 
satisfaction morale du devoir accompli sera grande et 
le véritable éducateur trouve, dans la jouissance intime 
de la conscience, une récompense qu'il ne saurait 
dédaigner, sous peine de déchoir à ses propres yeux. 

L'enseignement primaire assuré, il conviendra de 
donner les plus grands soins à l'enseignement primaire 
supérieur, à l'enseignement technique et à l'enseigne- 
ment secondaire. Déjà de jeunes Annamites ont été 
envoyés pour faire leurs études au lycée d'Alger. La 
colonie entretient des boursiers et des demi-boursiers 
aux collèges Chasseloup-Laubat, d'Adran et de Mytho. 
Le premier a été considérablement agrandi, de nou- 
veaux bâtiments ont été ouverts dans le dernier au 
mois d'avril 1883. 

Les élèves annamites des établissements supérieurs 
apportent généralement de la patience et de la docilité 
dans leurs études ; la docilité est même trop passive. 
Nous ne pouvons pas. adresser un tel reproche à nos 
pupilles européens et là se voit bien la différence des 
deux peuples, l'un plié sous le joug depuis des 
siècles, l'autre dont l'esprit d'indépendance se recon- 
naît au lycée et même dès l'école primaire. L'ordre 



318 LA COGHINOHINE CONTEMPORAINE 

intérieur des collèges indigènes est rarement trouble, 
mais l'assiduité est difficile à obtenir des externes et 
des demi-boursiers. Le jeune homme annamite, chez 
qui la puberté est hâtive, demande souvent des congés 
sous les prétextes les plus respectables et dont le 
contrôle est impossible ; en cas de refus de permis- 
sion il passe outre assez souvent et quitte furtivement 
le collège. Plusieurs exclusions de boursiers ont dû 
être prononcées pour cette cause. 

Le régime de l'externat a toutes nos sympathies 
pour les élèves européens. Il permet l'usage des 
récompenses et des punitions d'ordre exclusivement 
moral (1). L'enfant peut se retremper tous les soirs au 
sein de sa famille ; il ne considère pas le maître répé- 
titeur comme un ennemi de chaque instant, obligé à 
faire respecter la discipline partout, à l'étude, auréfeo 
toire, au dortoir et jusqu'en récréation et en prome- 
nade. Mais, en Gochinchine, l'externat ne saurait con- 
venir aux jeunes Annamites. L'expérience a prouvé 
que les boursiers internes seuls travaillent sérieuse- 
ment : demi-boursiers et externes sont inexacts, ils 
n'ont pas les mêmes moyens de travail que les pre- 
miers ou n'en profitent pas. 

Le développement des écoles primaires supérieures 
devra être parallèle à celui des établissements d'ensei- 
gnement secondaire. L'une de ces écoles, la plus 

(1) A Téoole Turgot, h. Tdoole LavoUier et en général dans 1»b écolei 
priipaires supérieures d'externes de la Ville de Paris, les élèves deman- 
dent souvent comme une faveur, comme une grâce, la substitution de 
longs pensumï h une mauvaise note ou punition portée à la connaii* 
sance des familles. Nous nous rappelons avec émotion de touchantM 
prières qui nous ont été faites en ce sens, avec une entière sincérité, 
par des élèvet deytnus aujourd'hui nos amit. 



INSTRUCTION PUBLIQUE 219 

importante, pourrait être établie à Saïgon et pourrait 
élever peu à peu certains de ses cours au niveau de 
ceux des écoles supérieures municipales de Paris, 
comme l'école Turgot, qui restera longtemps le type 
de l'école d'enseignement primaire supérieur. Ce résul- 
tat ne sera pas évidemment obtenu en un jour, car 
l'école Turgot, avec un budget considérable et une 
existence datant de 1839, a trouvé des ressources en 
personnel qu'on ne rencontre guère hors d'une capitale 
comme Paris, Londres ou Vienne. Mais il y a là un but 
à viser et un modèle à suivre dans la mesure du 
possible. 

A certaines écoles primaires supérieures, à Tune 
tout au moins, il y aurait intérêt à ajouter un atelier 
semblable à celui de l'école municipale d'apprentis du 
boulevard de la Villette. Il existe sur la flotte de 
guerre de la Cochinchine d'excellents outilleurs de la 
marine et des mécaniciens qui pourraient faire de 
bons contre-maîtres. Cette école formerait des ouvriers 
de métiers, forgerons, serruriers, ajusteurs-mécani- 
ciens, menuisiers, tourneurs, etc., qui font défaut à 
l'industrie indigène et aux usines dirigées par les 
colons, obligés de faire venir d'Europe ces indispen- 
sables collaborateurs. 

Le Conseil colonial, dans sa séance du 28 décembre 
1881, nous paraît être entré dans ces vues; il a vot^ 
la mise à l'étude de la création, au collège d'Adran, 
d'une division spéciale où les métis recevraient l'édu- 
cation professionnelle. 

Le Gouvernement n'a pas limité son action à l'ensei- 
gnement primaire et à l'enseignement secondaire, il a 
voulu jeter les premières bases de l'enseignement 



220 LA. COCHINCHINE CONTEMPORA.INE 

supérieur. Il existe en effet à Saigon, depuis 1861, un 
observatoire muni d'une lunette méridienne. Le com- 
mandant de la station navale y entretient, par les 
soins de Tadjudant de division, un dépôt d*instruments 
et y assure le service des observations, dont il confie 
généralement la direction à un ingénieur hydro- 
graphe. 

On y .trouve, indépendamment des chronomètres et 
des montres, des instruments de géodésie, d'hydro- 
graphie et de météréologie pour les missions hydro- 
graphiques et provenant du dépôt du ministère de la 
marine. 

Les bâtiments de guerre et de commerce y viennent 
régler leurs montres et peuvent les y laisser pour y 
être suivies pendant leur séjour au mouillage de 
Saigon. 

Jusqu'à ce jour l'observatoire a été attaché au ser- 
vice exclusif de la marine. Nul doute qu'un jour il ne 
devienne un établissement colonial ouvert à tous. 

La première pierre d'un musée indo-chinois a été 
posée à Saïgon. Provisoirement les débris de l'archi- 
tecture et de la sculpture des Khmers, les armes et 
les ustensiles en pierre ou en bronze sont déposés au 
palais du Gouverneur. Un crédit de 5.000 francs a été 
voté par le Conseil colonial pendant la session de 
1882 pour l'acquisition de moulages des sculptures 
d'Angkor. 

La colonie a consenti à de grands sacrifices pour 
la pubUcation d'un ouvrage de M. Pierre, directeur du 
Jardin botanique et de la Ferme des Marcs, sur la flore 
de la Gochinchine, Nous aurons occasion de revenir 
sur ce tiravail. 



INSTRUCTION PUBLIQUE 221 

Un certain nombre d'Annamites parlent couram- 
ment et écrivent le français. Au premier rang nous 
citerons M. Petrus Truong-Vinh-Ky, plus connu sous 
le nom de Pétrus-Ky. Il a publié de nombreux livres 
en français ou en quoc-ngu, parmi lesquels nous cite- 
rons une Histoire de la Cochinchine, une Géographie 
du même pays, un Voyage au Tonkin en 1876, Saigon 
d^ autrefois et Saigon â^ aujourd'hui^ un Guide de la 
conversation annamite ^ un Dictionnaire français- 
annamite et plusieurs ouvrages pédagogiques. Quel- 
ques indigènes, dirigés par M* Hanh, avocat à Saigon, 
viennent de former une société pour la publication d'un 
journal destiné à leurs compatriotes. La nouvelle 
feuille, qui s'appelle le Journal de Cochinchine 
(Nhut-Khim-Nam-Ky) est publiée à la fois en français 
et en quoc-ngu et paraît tous les lundis à partir du 
l** janvier 1883. Le programme des fondateurs du 
journal est de s'abstenir des polémiques et de la dis- 
cussion des actes de l'autorité locale (1). 

(1) Indépendant de Saigon. 



CHAPITRE VII 

POPULATION 
MŒURS ET COUTUMES DBS ANNAMITES 



POPULATION 

La population de la Gochinchine française était 
évaluée en 1880 à 1.660.497 habitants auxquels il faut 
^jouter les troupes de terre et de mer. BUe se décom- 
pose ainsi : 

Population européenne.. | E^^giJ^gWWÏ.. 139 j ^'^ 

Asiatiques admis ii domicile» •...,•• « . 37 

I Annamites.. 1.366.139 \ 

Cambodgiens. 110.698 ( - .„ .^ 

Mois 6'622 i'" ^*^^'^^ 

Chams 310 / 

/ Chinois 58.500 \ 

l Malabars 888 | 

Asiatiques étrangers < Malais 4.553 > 64.027 

J Tagals 56 l 

\ Autres Asiatiques. 30 ) 

1.550.497 

Ces habitants, répartis sur les 59.456 kilomètres 
carrés de la colonie, donnent une population moyenne 
de 26,08 habitants par kilomètre carré (1), mais, à ce 
point de vue, il y a de grandes différences entre les 

(1) Population relative de la France, 6S hab. par kilom. 



POPVhkTîos 223 

provinces, dues surtout au caractère géologique du 
pays. « D'une manière générale, le sol du bassin du 
Donnai' ne convient en effet qu'à des cultures indus- 
trielles nécessitant des capitaux considérables de 
premier établissement, et le riz, base de Talimentation 
des Asiatiques, est absent. Il n'y a donc rien d'éton* 
nant à ce que la population se soit entassée sur le 
bord des grands cours d'eau où les transactions sont 
faciles, délaissant les immenses espaces conquis sur 
la forêt par le procédé barbare de rincendie pério- 
dique. 

« Le bassin du Mékong, au contraire, est immédia- 
tement cultivable partout où il n'est pas recouvert par 
les eaux; il suffit de couper les herbes et de passer la 
charrue rudimentaire pour obtenir, dès Tannée sui- 
vante, une bonne récolte de riz. Si Ton tient compte 
que la Gochinchine est une colonie annamite, dont le 
peuplement est à peine commencé depuis un siècle 
avec les émigrants des provinces centrales et les exi- 
lés du royaume du Milieu, on comprendra aisément que 
les cultivateurs, presque tous sans ressources, se 
soient portés là> où, dès la première heure, ils étaient 
assurés de trouver des moyens d'existence. 

<t Aussi les rives du Mékong et de ses bras sont- 
elles couvertes d'habitations, et la densité de la popu- 
lation atteint-elle le chiffre moyen de lEO habitants par 
kilomètre carré, presque le double de celui de la 
France, qui n'est que de 68. L'arrondissement de Mythe, 
avec moins de 1.500 kilomètres carrés, renferme plus 
de 200.000 habitants, soit 133 par kilomètre carré. A 
Sadec nous trouvons 1.300 kilomètres carrés, dans 
lesquels la plaine des Joncs compte pour un tiers, et 



224 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

115.000 habitants, soit 88 par kilomètre carré. Sur 
une superjftcie totale de 60.000 kilomètres carrés avec 
2 millions d'âmes, 1.200.000 habitants se sont agglo- 
mérés sur 800 kilomètres carrés, ce qui nous reporte 
aux densités de population du Bengale et de la Chine 
si souvent citées (1). » 



II 



LES ANNAMITES — CARACTERES PHYSIQUES 

Les Annamites appartiennent à la race jaune, au 
rameau indo-chinois et à la famille annamite. Leur 
taille est petite, surtout dans la Basse-Gochinchine, 
1 m. 596 pour l'homme, 1 m. 527 pour la femme. Ils 
sont nerveux mais d'une apparence faible, et sont sou- 
vent maigres. Leurs membres inférieurs sont bien 
constitués ; le premier orteil est assez séparé des au- 
tres doigts et presque opposable à ceux-ci, aussi les 
Chinois surnomment-ils les Annamites giao-chi ou 
doigts bifurques. Cette particularité permet aux indi- 
gènes de ramasser avec le pied de petits objets comme 
des pièces de monnaie, de tenir le gouvernail d'une 
barque avec les orteils. Quand ils veulent monter sur 
un arbre ils embrassent le tronc avec la paume des 
mains et avec les pieds qui agissent alors comme les 
branches d'un crampon ; ils grimpent ainsi, le corps 
•détaché, comme les singes et les chats (2). On les voit 
fréquemment accroupis, la pointe du pied appuyée sur 

(1) Journal officiel de la Cochinchine française, 28 juin 1882. 

(2) Les résiniers des Landes en France grimpent du reste de la même 
façon. 



' POPULATION 225 

le sol et le torse reposant sur les talons. Leur démar- 
che est disgracieuse et ils portent les pieds en dehors. 
Les jambes sont très arquées par suite de la mauvaise 
habitude des mères de porter leurs enfants à califour- 
chon sur la hanche. Le bassin est peu développé-, le 
buste long et maigre, la poitrine en saillie, mais bien 
faite. Les muscles du cou sont accentués, les épaules 
larges, les mains longues et étroites avec les phalan- 
ges des doigts noueuses. Ils laissent très longs leurs 
ongles minces et effilés ; les femmes les teignent sou- 
vent en rose. Leur force musculaire, essayée au dy- 
namomètre, est peu considérable, mais ils jouissent 
du privilège de braver impunément un climat brûlant 
et de pouvoir ramer jusqu'à dix heures de suite au 
soleil. Le poids moyen du corps est de 55 kilog. 6 chez 
l'homme et de 44 kilog. 7 chez la femme. 

Le crâne est arrondi, brachycéphale, son indice 
horizontal est compris entre 0,83 (Broca) et 0,85 (Pru- 
ner-Bey); il est plus petit chez la femme que chez 
l'homme; sa capacité est évaluée à 1.418 centimètres 
cubes chez l'homme, à 1 .383 chez la femme (1) ; le poids 
du cerveau d'un Annamite est, d'après Broca, de 1.233 
grammes, celui de l'Européen étant de 1.375. L'ovale 
de la figure est plus large que celui de nos compa- 
triotes, presque en losange chez le sexe masculin ; 
le front est bas, l'angle externe des yeux plus haut 
que l'angle interne; les paupières à demi closes cou- 
vrent des prunelles noires. Les joues sont relevées 
vers les tempes , le nez est épaté , trop large vers 
le front, la bouche moyenne, le menton court, les 

(1) Moyenne en France 1579 cm. chex Thomme, 1393 chez la femme. 

LA GOGHII^CHINE 15 



226 LA COCHINOHINE CONTEMPORAINE 

oreilles grandes et détachées de la tête. Les dents 
sont larges, droites, teintes en noir par la mastication 
du bétel ou par le laquage avec certaines drogues 
solides ou liquides ; à une courte distance , les plus 
jeunes indigènes paraissent édentés, et, vers la vieil- 
lesse, les dents sont usées jusqu'au collet (1). 

L'angle facial de Camper est de 76* 24' chez 
l'homme, de 77** 4' chez la femme ; l'angle facial alvéo- 
laire de Cloquet et de 73' 46' chez l'homme, de 76' 2! 
chez la femme. La barbe ne croît que vers l'âge de 
trente ans et demeure toujours rare; elle est noire, 
dure et raide et ne se montre qu'au menton et sous les 
lèvres. Les cheveux, noirs et longs, blanchissent rela- 
tivement tard. Le teint varie beaucoup, suivant le rang 
et les occupations, depuis, la couleur de la cire jusqu'à 
celle de l'acajou et de la feuille morte : les Annamites 
établissent, sous ce rapport, une transition entre les 
Malais et les Chinois. 

Les individus sont en général moins obèses que les 
Célestes. Les femmes sont bien faites; elles ont de 
jolis traits, des mains et des pieds très petits et une 
grande finesse d'attaches. 

La puberté est plus hâtive en Cochin chine que dans 
nos climats tempérés ; ses premiers phénomènes se 
présentent vers douze ans chez la femme, mais Tâge 
moyen de la nubilité est de 16 ans et 4 mois (2). Les 

(1) Les indigènes se montrent étonnés de nos dents blanches que, 
pendant la guerre, ils appelaient dents de chien. Le capitaine Laplace, 
dans son voyage autour du monde (t. II, p. 463) rapporte qu'un seryi- 
teur de l'empereur d'Annam parlait avec mépris de 1a femme d'un am- 
bassadeur anglais qui avait « les dents blanches comme celles d'un 
chien et la peau rose comme la fleur des patates. » 

(2) D' A. T. Mondière, moyenne de 980 observations. 



POPULATION 227 

Annamites des deux sexes se développent lentement. 
Souvent un jeune homme de vingt ans ne paraît avoir 
qu'une quinzaine d'années et les jeunes filles parais- 
sent encore longtemps des fillettes. Le sein, généra- 
lement hémisphérique et régulier, est assez petit jus- 
qu'à rage de dix-sept ans ; il prend un volume consi- 
dérable pendant la grossesse. Le premier enfantement 
a lieu vers vingt ans et demi ; les femmes sont très 
fécondes et on voit souvent des familles de quatre à 
six enfants; cependant les jumeaux sont assez rares. 
11 y a lieu de croire que la population augmente depuis 
la conquête, car il y a depuis ce temps une grande 
extension de l'agriculture et du commerce, ce qui a 
contribué à l'introduction d'un certain bien-être ; d'un 
autre côté les règlements de police hygiéniques appli- 
qués dans les grands centres, Tintroduction de la vac- 
cine ont contribué à restreindre la mortalité. 

La ménopause apparaît chez la femme vers 44 ans 
et 9 mois. Les Annamites vieillissent vite ; un homme 
de cinquante ans est déjà cassé par l'âge ; néanmoins 
la longévité n'est guère moindre qu'en Europe ; on 
rencontre des octogénaires et, dit-on, quelques cen- 
tenaires. Il est vrai que ce dernier renseignement 
mérite confirmation, à cause du manque d'un état civil 
sérieux avant notre domination. 

La rapidité de la respiration est à peu près la même 
que chez les Européens (vingt aspirations par minute, 
dix-huit chez les Européens), celle de la circulation un 
peu plus accentuée (82 pulsations chez l'homme anna- 
mite, 96 chez la femme, 80 chez l'Anglais, 72 chez le 
Français ; observateurs MM. Hutchison et Béclard). 

La mortalité des nouveau-nés est très considérable 



228 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

slirtout dans les classes pauvres. L'enfant prend le 
sein fort longtemps, presque toujours jusqu'à trois 
ans; mais dès le plus jeune âge, entre 2Q jours et 
six semaines, on ajoute de la nourriture au lait de la 
mère, de l'eau de riz épaisse, quelquefois du riz cuit 
mâché préalablement avec un peu de poisson fumé. 
Les nourrices mercenaires ne se voient guère que 
chez les mandarins et chez les gens riches. L'enfant 
croît rapidement jusqu'à trois ans, époque moyenne du 
sevrage, puis, après un léger arrêt, l'accroissement 
reprend sa marche jusqu'à sept ou huit ans, date des 
premiers travaux dans [la campagne. La dentition est 
tardive ; les incisives inférieures se montrent vers le 
septième mois, les incisives supérieures vers le neu- 
vième ; c'est souvent après un an que les incisives sont 
complètes. Les vingt dents sont placées vers le milieu 
de la troisième année et ce n'est guère qu'à onze, 
douze et même treize ans qu'elles sont remplacées par 
la deuxième dentition. Les dents de sagesse poussent 
assez tard et manquent même souvent. La dentition 
s'accomplit mal et les médecins annamites sont sou- 
vent obligés d'arracher plusieurs dents, surtout chez 
les filles, pour faciliter la croissance des secondes 
dents. Les petits enfants se montrent curieux et fami- 
liers, ils paraissent plus inteUigents que les adultes, 
mais cette supériorité disparaît avec l'âge. Les métis 
franco-annamites, qui deviennent de plus en plus nom- 
breux, résistent bien au climat; les enfants, fort gen- 
tils, ont un nez un peu camus, les cheveux châtains et 
le teint un peu plus clair que les indigènes. 



POPXJLA.TION 229 

III 
LES ANNAMITES — CARACTÈRES MORAUX 

Les Annamites sont doux et docUes, capables ce- 
pendant de résistance, réfléchis, timides, gais, dépen- 
sant rapidement leur salaire et se distinguent ainsi 
des Chinois, économes et âpres au gain. Cependant 
ils sont très attachés aux terrains qu'ils possèdent ; ils 
abandonnent difficilement le village où ils sont nés, où 
habite leur famille et où sont les tombeaux de leurs 
ancêtres. Ils aiment le plaisir, les jeux de hasard, les 
représentations théâtrales, les combats de coqs et de 
poissons : c'est là une source fréquente de querelles 
et de rixes, parfois de meurtres. Le jeu surtout est 
une de leurs passions que le code de Gia-Long punis- 
sait avec rigueur ; les propriétaires de tripots clandes- 
tins et les joueurs pris en flagrant délit recevaient 
quatre-vingts coups de bâton. Les Annamites sont 
généralement sobres, toutefois les gens riches aiment 
trop les liqueurs fortes importées d'Europe et s'adon- 
nent à l'usage de l'opium. 

Sous les dehors d'une bonhomie naïve, les Anna- 
mites ont une certaine facilité d'esprit, beaucoup de 
bon sens et un grand talent d'imitation ; ils se familia- 
risent rapidement avec les coutumes de la civilisation 
et sont avides d'apprendre, afin, avons-nous dit, d'être 
considérés comme des lettrés et, d'entrer dans la 
classe des fonctionnaires. Il faut toutefois reconnaître 
qu'au début d'un établissement l'Asiatique considérera 
toujours l'Européen comme un adversaire parce que 



280 lacochinohtnë contemporaine 

les deux races ont des mœurs basées sur des principes 
absolument contraires. D'un côté Tamour de la liberté 
individuelle, régalité entre les époux, des droits for- 
mellement reconnus aux enfants, fils ou filles ; de l'au- 
tre l'habitude, consacrée par vingt siècles, de la 
domination arbitraire des mandarins ^ dô la puissance 
maritale et paternelle la plus absolue. Tout notable, 
tout propriétaire, disait un ancien gouverneur, roit 
d'abord les privilèges qui lui sont enlevés s'il se range 
sous nos lois, il ignore les avantages qu'il retirera de 
sa soumission. Aussi, dans les premières années de la 
conquête, les chrétiens indigènes, qui se sentaient 
protégés par nos troupes contre la persécution des 
mandarins, furent-ils nos seuls partisans. Plus tard 
seulement, les habitants notables, fatigués des exac- 
tions du gouvernement de Hué, s'attachèrent à notre 
fortune, quand ils furent convaincus que nous saurions 
respecter leurs biens, leurs lois et leurs coutumes. 
Aujourd'hui quelques-uns montrent un certain esprit 
d'initiative. Le jury de l'Exposition de 1880 signalait 
un indigène du canton de Binh-chan (arrondissement 
de Thu-dau-mot) qui a fait des plants de cacao avec des 
pieds fournis parle Jardin botanique, et d'autres qui 
dirigent des exploitations agricoles comparables à 
certaines de nos bonnes fermes de la Bretagne et du 
Maine. 

Les Annamites sont courageux. On les a vus, aux 
attaques de Tourane, de Saigon, de Ki-hoa, et^ récem- 
ment, d'Hanoï et de Nam-Dinh, se faire tuer brave- 
ment et ne prendre la llilte que devant la marche 
offensive de nos colonnes ; aux lignes de Ki*hoâ ils 
tentèrent môme une attaque de nuit, et, à l'assaut, 11 



POPULATION S281 

y eut un combat corps à corps. Les miliciens entrés à 
notre service ont très bien combattu. Tous les hommes 
supportent la maladie sans trembler et regardent la 
mort sans crainte. Leur courage, surtout passif, de- 
viendra actif quand il sera bien dirigé et soutenu par 
le sentiment du devoir. 

Les Annamites sont très jaloux de se distinguer aux 
yeux de leurs semblables et d'acquérir de la réputa- 
tion. On a souvent vu dans les villages des particuliers 
se charger de la dépense de monuments dispendieux, 
de travaux d'utilité publique |pour perpétuer leur sou- 
venir dans la mémoire de la postérité. Par contre cer- 
tains maraudeurs ou pirates d'arroyos voulaient se 
faire craindre de toute une province et ne réussissaient 
que trop à acquérir une honteuse renommée par Tau- 
dâce de leurs coups de main et la cruauté de leur con- 
duite. Né nous étonnons pas de cette vanité, elle est 
commune à toute la race humaine. On a vu dans 
Tantiquîté des personnages devenir protecteurs des 
collèges d'artisans des cités, faire de grands sacrifices 
afin d'avoir leur nom inscrit sur Vaîbum des corpora- 
tions (1), et, de nos jours, des héros de cours d'as- 
sises, poussas par un orgueil déplorable, se plaisent 
à raconter leurs crimes avec un grossier cynisme et 
prétendent même écrire leurs ignobles mémoires. 

Les principaux défauts des indigènes sont en grande 
partie la conséquence du despotisme de leurs anciens 
maîtres. Ils sont ignorants, mais jamais ils n'avaient 
reçu dHnstruction ; ils sont craintifs, mais totyours ils 
étaient sous le coup de la bastonnade ou d'atroces 

(1) Voir Boissier et Duruy. 



232 LA COOHINCHINE CONTEMPORAINE 

supplices infligés par les mandarins ; ils sont dissipa- 
teurs, mais pour qui auraient-ils amassé alors que la 
fortune était Toccasion de rapines et de persécutions ? 
Ils sont menteurs, mais leurs chefs étaient passés 
maîtres en fait de duplicité. Un défaut plus grave est 
leur inconstance ; ils commencent facilement un tra- 
vail, mais ils se rebutent à la première difficulté ; ils 
sont aussi ingrats et oublient rapidement le bienfait 
reçu. On ne peut nier cependant que les Annamites 
ne soient hospitaliers; leurs festins sont abondants 
et on ne voit guère de mendiants. Le Gode annamite 
mettait d'ailleurs les infirmes sans parents à la charge 
de leur commune et chargeait celle-ci de leur nourri- 
ture et de leur entretien. 

Là politesse est Souvent raffinée et se ressent en- 
core des coutumes serviles imposées à la population 
par le despotisme des mandarins. Ces fonctionnaires 
exigeaient que leurs inférieurs se prosternassent de- 
vant eux, souvent jusqu'à quatre fois successives. Le 
salut habituel consiste dans une légère incUnation de 
la tête en joignant Tun contre l'autre les deux poings 
fermés. Dans la conversation Tinférieur en âge ou en 
dignité donne à son supérieur les titres de frère aîné, 
oncle, père, grand-père et est appelé par celui-ci fils 
ou petit frère. 

Les Annamites aiment le luxe, les vêtements aux 
couleurs voyantes, les cérémonies, la parade. Les 
hommes du peuple portent une pièce d'étoffe appelée 
can-chian relevée par une ceinture où se placent" le 
tabac et la boîte à bétel. La couleur blanche et les 
étoffes de coton sont spéciales au deuil. Les riches 
portent un pantalon chinois, une blouse boutonnée sur 



POPULATION 233 

le côté droit et des sandales de cuir rouge. Les classes 
inférieures faisaient peu usage de chaussures avant 
notre occupation. Depuis, le goût s'en est répandu. A 
la campagne dominent les souliers chinois aux semel- 
les épaisses, au bout pointu et relevé ; mais à Saigon 
on voit la chaussette et le soulier vernis européen. La 
mode impose encore aux femmes des sandales trop 
courtes d'un pouce au moins, ce qui rend leur démar- 
che disgracieuse et pénible. Les bas et les chaussettes 
étaient complètement inconnus avant notre domina- 
tion et la langue ne possède aucun nom pour les dési- 
gner. Les indigènes portent souvent un parasol, sur- 
tout depuis la conquête, car cet ustensile, outre son 
utilité, a pour eux l'attrait d'un fruit longtemps dé- 
fendu. Sous la domination annamite il était réservé 
aux mandarins. Aussi les ouvriers du port de Saigon 
emportent-ils leur parasol jusque sur les chantiers. 
On peut juger d'ailleurs de l'attrait que peut offrir 
aux naturels ce vulgaire instrument quand on pense 
que M. Dutreuil de Rhins raconte qu'un mandarin 
inférieur, attaché à sa personne, se faisait accom- 
pagner par trois porteurs de parasols, alors qu'à 
Hué son grade ne lui donnait droit qu'à un seul 
parasol. 

Le costume des femmes diffère peu de celui des 
hommes et se compose en général d'un pantalon et 
d'une robe de soie un peu plus longue que celle du 
sexe fort. Le goût de la parure est général. Les fem- 
mes portent des boucles d'oreilles dont la tige est 
ornée de filigrane et d'un petit disque d'or ou d'ambre 
en forme de petit champignon miroitant; elles ont 
aussi des colliers et des bracelets en verroterie. Dans 



234 LA COCHINCHINË CONTEMPORAINE 

les jours de gâlâ elles mettent jusqu'à cinq ou six 
paires de bracelets en or ciselé. 

Quand les Cochinchinois sortent de leurs habitations 
ils portent un chapeau de paille ou de feuilles de pal- 
mier verni de deux pieds au moins de diamètre, atta- 
ché sous le menton, d'un aspect disgracieux mais fort 
utile : c'est le saîaco, la coiffure nationale. 

Les Annamites gardent leurs cheveux longs; les 
artisans marchent souvent nu-tête, les riches enve- 
loppent leur chignon avec un crêpe de Chine qui 
rappelle la forme d'un turban. De temps à autre Ils 
lissent leurs cheveux avec de l'huile de ricin. Jamais 
ils ne les coupent, excepté dans la jeunesse où ils les 
rasent, mais en laissant jusqu'à l'âge de dix ans une 
petite houppe sur le haut de la tête. Les femmes por- 
tent souvent une ou deux tresses de faux cheveux rat- 
tachés à la chevelure naturelle par de longues épingles 
d'or. 

On peut reprocher aux indigènes une grande mal- 
propreté. Leur longue chevelure engendre la vermine 
et les individus se rendent mutuellement le service 
d'une châsse toujours fructueuse. Ils ne quittent leurs 
vêtements que lorsque ceux-ci tombent en lambeaux ; 
leur toilette de cérémonie consiste simplement à pas- 
ser une robe neuve sur les anciens vêtements sales 
et déchirés. Aussi les affections cutanées sont-elles 
très fréquentes chez les enfants annamites. Les fô^ 
mes prédominantes sont l'impétigo, l'eczéma et Tec- 
thyma. On doit sans doute les rapporter le plus sou- 
vent à la scrofule et à l'herpétisme. Cependant, on ne 
peut s'empêcher d'attribuer une part prépondérante 
dans rétîologie de ces éruptions, au manque absolu 



POPULATION 5Î85 

de soins, de propreté. Les Annamites ont le préjugé 
de croire que le contact de la moindre goutte d'eau 
constitue pour eux: un grand danger, quand ils sont 
malades ou même simplement indisposés. On voit bien 
souvent de malheureux petits enfants dont tous les 
téguments sont revêtus d'une épaisse couche de ma- 
tières sordides. Quand on demande à la mère pourquoi 
cet état de malpropreté, la réponse est invariable : 
« Cûn nit daUj c'est parce que Tenfant est malade. » 
Ne serait-il pas plus exact de dire que Venfant est 
malade parce qu'il est malpropre (1) ? 

Tous les Annamites fument la cigarette ou des pipes 
à longs tuyaux et à petits foyers. Les riches, dit 
M. Lemire, fument une sorte de narguilé très court 
dont les tuyaux sont en cuivre. Le réservoir d'eau est 
une petite boîte cylindrique recouverte de bambou 
sculpté ou d'écaillé. L'usage de l'opium est beaucoup 
moins répandu qu'en Chine, la proportion des 
fumeurs, dont le plus grand nombre est Chinois, ne 
s'élève qu'à 4 0/0 de la population totale, à 5 0/0 de 
la population mâle adulte. 

En dehors des Chinois, la plupart des fumeurs ap- 
partiennent à une classe relativement supérieure ; on 
compte même un certain nombre d'Européens que le 
manque de distractions et l'exemple entraînent à se 
livrer à ce vice funeste. Parmi les Annamites, les let- 
trés d'inspection, les chefs de milice, certains notables 
forment le plus gros appoint. On peut dire que la con- 
tagion n'a pas atteint les populations rurales; les riches 
fument chex eux et les pauvres fréquentent des fume- 

^) D' Vantalon, EiUntrâ. et i*eeonn., n" 8, p. W. 



236 LA COCraNCHINE CONTEMPORAINE 

ries spéciales, ouvertes dans les grands centres. Un 
dixième de l'opium environ est acheté à l'occasion de 
fêtes publiques ou privées par des gens qui ne sont 
pas fumeurs constants. 

La moyenne minimum de la consommation d'un 
fumeur est de 4 piastres 50 par mois, soit 15 cent, par 
jour. Un riche fumeur peut consommer 5 mèces 
d'opium par jour; c'est, suivant sa constitution, un 
condamné à mort dans un délai de 2 à 10 ans. L'opium 
importé en Cochinchine est la sorte bénarès de l'Inde ; 
elle renferme 9 0/0 de morphine que la péparation 
très compliquée du chandoo réduit à 4 1/2 ou 5 0/0 
environ (1). 

« La pipe du fumeur d'opium se compose d'un tuyau 
cylindrique de 30 à 80 centimètres de longueur, fermé 
à l'une des extrémités. Aux deux tiers du tube, qui est 
en bambou ou en ébène, se visse un fourneau de terre 
rouge vernie, en forme de pied de lampe renversé ; 
la surface évasée et un peu convexe est munie d'une 
très petite ouverture, en son milieu. Le fumeur, à 
moins d'user d'une pipe très courte, a besoin d'un aide, 
et cet emploi est ordinairement rempli par de jeunes 
femmes que les fumeries d'opium entretiennent dans 
ce but. Le fumeur tombant bientôt dans une sorte 
d'ivresse factice et énervante, la présence et la vue de 
ces femmes augmentent ses illusions sans compléter 
ses jouissances. 



(1) A. Spooner, Rapport au Conseil colonial^ année 1880, p. 51. 

Le chaudoo est tiré du pavot qu'on plonge dans Teau bouUlante en 7 
faisant macérer du tabac et des plantes aromatiques. L'eau est éva- 
porée, on recueille ainsi Topium k Tétat de pâte très molle qu'on 
façonne en petites boules pour l'envoyer aux fumeries. 



POPULATION 287 

« Les premières pipes d'opium rendent malade le 
débutant sans lui procurer le plaisir qu'il espère en 
retirer, 

« Le fumeur, étant étendu sur une natte ou sur un 
long fauteuil en bambou à larges rebords, son aide, 
au moyen d'une longue aiguille, terminée d'un côté en 
spatule, prend 10 à 15 centigramme d'opium, qu'il 
roule en boule de la grosseur d'un pois. Il l'enflamme 
à la lumière d'une petite lampe ad hoc et la dépose 
sur l'orifice du tuyau. La pointe de l'aiguille ménage 
le passage constant de l'air. En une minute et en une 
vingtaine d'aspirations, on a absorbé une pipe d'opium, 
et l'on continue jusqu'à ce que l'effet cherché soit 
atteint. » 11 faut d'ailleurs reconnaître que l'opium est un 
excitant comme l'alcool dans les pays froids. Son em- 
ploi est sans doute indispensable aux ouvriers qui tra- 
vaillent dans la vase et dans les riîsières, ce qui explique 
la généralité de cet usage. L'abus seul compromet la 
santé. « Celui qui en a goûté quelque temps ne peut plus 
se défaire de sa passion... Son usage mène à l'abru- 
tissement moral et physique, ruine une famille et 
entraîne les conséquences les plus funestes ; si l'on 
cesse brusquement, les maux d'estomac et même la 
dyssenterie s'emparent du malheureux, déjà affaibli et 
énervé. » Aussi reconnaît-on le fumeur à son teint mat, 
à ses joues creuses, à son corps frêle, à ses yeux 
hagards (1), à son corps décharné, à sa démarche in- 
certaine. Constamment ivre de ce poison, il n'est plus 
en réalité qu'une masse inerte. Les menaces le lais- 
sent indifférent ; les coups même ne sauraient l'arra- 

(1) Lemire, Cochinchine française, p. 246. 



338 LA COCHINÛHINE CONTEMPORAINE 

cher à son engourdissement. Jamais pays ne connut 
un fléau plus terrible que celui-là. L'alcool et le cho- 
léra ne peuvent lui être comparés (1). Aussi dans les 
prisons de Saigon, le plus grand nombre des prison- 
niers asiatiques étant fumeurs d'opium, Tadministra- 
tion a dû leur donner du laudanum. 

Nous avons déjà dit que les Annamites sont joueurs 
et perdent en un jour leur salaire et jusqu'à leurs 
vêtements. Ils aiment aussi les représentations scé- 
niques, mêlées de chœurs et qui sont empruntées aux 
souvenirs légendaires de la Chine. Les rôles de fem- 
mes sont remplis par des hommes. Le théâtre est sou- 
vent installé dans une pagode. La musique y joue un 
grand rôle ainsi que dans toutes les cérémonies soit 
religieuses, soit privées, ou dans les enterrements. 

La femme annamite travaille beaucoup ; elle se livre 
aux occupations du n>énage et de plus elle garde les 
boutiques, égrène le coton, tisse les étoffes, repique 
et décortique le riz et conduit les sampans comme les 
hommes, avec une habilité remarquable. 

(1) R. Postel, L'Extrême OrietU, p. 106. 



CHAPITRE VIII 

NOURRITURE, HABITATIONS DES ANNAMITES 

La base de la nourriture est le riz bouilli, le poisson 
et les légumes. Les Annamites mangent peu de viande, 
seulement du porc et des poules ; parfois le bœuf, le 
buffle font apparition sur les tables, mais seulement 
lorsqu'un accident oblige aies abattre. Les sauces sont 
très variées et très épicées ; une des plus employées 
est le nuoc-maniy fait avec de Teau de mer, des petits 
poissons écrasés et des épices. Le goût du peuple 
est peu délicat; les indigènes n'apprécient les œufs 
que lorsqu'ils sont conservés à la chinoise. Tout 
est comestible pour eux, les chiens, les chats, les 
rats, les chauves-souris, les serpents, les vers à soie, 
les nids de Thirondelle salangane. Cependant l'Anna- 
mite est généralement sobre et boit rarement le thé 
et l'eau-de-vie de riz ou choumrchoum au goût empy- 
reumatique et désagréable. Les grands excès se font 
aux repas de cérémonie qui durent souvent deux jours 
et sont servis avec abondance. On y trouve de la viande 
de buffle, de porc et de crocodile, des pâtisseries faites 
avec des fruits, du sucre, de la farine de riz et de la 
graisse de porc. 

Il faut reconnaître que le manque de délicatesse des 
Annamites pour la nourriture s'explique en partie par 
la rapide altération des viandes et des légumes sous 



240 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

leur climat. La mercuriale du marché de Saugon au 
mois de mars 1882 constate une diminution du prix des 
denrées d'après le temps de leur exposition. « Cette 
diminution se fait sentir non-seulement du jour au 
.lendemain, mais aussi dans la matinée même où les 
produits ont paru au marché. Ainsi, la viande de porc, 
qui vaut piastre 10 cents le can, le matin de bonne 
heure, quand elle est fraîche, ne vaut plus que piastre 

9 cents vers 8 heures 1/2 et piastre 8 cents le len- 
demain. C'est à ce prix, et quelquefois à un prix en- 
core plus bas qu'elle est vendue aux restaurateurs 
asiatiques établis en ville. Il en est de même pour la 
viande de bœuf qui, valant fraîche piastre 8 cents, 
.est vendue piastre 7 cents vers 8 heures et o piastre 

6 cents le can le lendemain. La graisse de porc, le 
veau, le mouton subissent la même gradation dans la 
baisse pour les mêmes causes et aux mêmes heures. 
Pour les issues, la baisse est encore plus marquée 
proportionnellement, car tel foie de bœuf par exemple, 
qui se vend frais piastre 20 cents, est vendu, à 
8 heures, piastre 15 cents ; à 10 heures piastre 

10 cents, et, après midi, piastre 8 cents et piastre 

7 cents aux pauvres gens et aux restaurateurs asia- 
tiques. » 

Les maisons sont généralement groupées par 
hameaux dans des bosquets touffus, semés ça et là 
dans les rizières, surtout dans la plaine au sud de 
Saigon. A part Saigon et Cholon il n'existe pas de 
villes proprement dites, Mytho,Rachgia, Hatien, Thu- 
dau-mot et les autres centres de l'intérieur ne sont 
que des agglomérations de villages. Les habitations 
sont entourées par des haies de bambous, percées de 



NOURRITURE 241 

portes sans serrure qu'on tient ouvertes pendant le 
jour au moyen d'un bâton et qu'on laisse retomber à 
la nuit. Autour des cases s'étendent de petits jardins 
assez mal entretenus mais dont les arbres dissimulent 
les constructions. Celles-ci sont peu solides et ressem- 
blent à des hangars; nos soldats, en 1858, leur ont 
donné le nom significatif de paillettes. Quelques bam- 
bous et quelques troncs plantés en terre figurent des 
pilotis à demi cachés dans l'eau, à demi dans la boue; 
les murailles sont garnies de limon séché au soleil et 
ressemblent auxmaisons enpisé des anciens Assyriens ; 
les toitures, formées de roseaux couverts de feuilles 
de palmier, rappellent nos toits de chaume. Souvent il 
faut se baisser pour entrer dans les paillettes, mais au 
millieu le toit soutenu par des colonnes de bois s'élève 
en forme de voûte; les fermes des maisons sont 
ajustées avec des chevilles, jamais avec des clous. 
Quelques heures suffisent à Tédiflcation d'une sembla- 
ble demeure, basse et malsaine, ne laissant échapper 
la fumée que par les portes et les fenêtres. Le sol est 
recouvert d'une sorte de mastic, fait soit avec de la 
chaux délayée dans une infusion de branches et de 
feuilles de cay-hocouc, soit avec un composé de chaux 
et de cassonade. Les maisons sont divisées par des 
cloisons en nattes pour former les différentes pièces. 
Aussi mal tenues, ■ aussi malpropres que leurs habi- 
tants, les paillettes servent à la fois aux hommes, aux 
chiens, aux porcs et à la volaille. Les détritus sont 
jetés pêle-mêle dans les rues étroites qui forment au- 
tant de cloaques infects et stagnants qui en temps 
d'épidémie reçoivent même les déjections des cholé- 
riques ou des varioleux. Les animaux domestiques et 

LA. COCHINGHmE 16 



Ô42 LA COCHINCÏilNE OONTEMPORAIKE 

les oiseaux de proie se chargent seuls de Tenlèvement 
des immondices. On ne peut se faire une idée exacte de 
l'incurie des habitants et de la malpropreté de la plupart 
des villages, dit M. le docteur Chastang, que lorsqu'on 
les a constatées par soi-même. « 11 faudra longtemps 
pour faire comprendre à l'indigène quel intérêt majeur 
il y aurait pour lui à exhausser le sol de ses villages, 
à faciliter l'ëcoulement de toutes les eaux, à combler 
les cloaques que creusent près de lui les pluies torren- 
tielles de certains mois de Tannée, à construire des cases 
plus larges, plus élevées de toiture pour donner plus 
d'air aux membres de la famille souvent si nombreux 
sous le même toit. La race annamite, douée d'une si 
grande procréation, se multipherait considérablement, 
au grand profit du pays, sans les causes de destruc- 
tion au milieu desquelles elle vit et auxquelles elle 
doit à la fois son infériorité physique, sa mortalité 
considérable, même en dehors des temps d'épidémie, 
et un manque de longévité très appréciable (1). » 

Aussi les Annamites ne s'attachent guère à leur 
domicile et ils le quittaient sans peine pour échapper 
à l'administration tracassière et tyrannique des man- 
darins. Un trait .taontrerâ le peu de valeur des 
demeures annamites. Un missionnaire poursuivi par 
les satellites de Tu*Duc habitait une maison indigène 
avec quelques prêtres ou catéchistes indigènes. Il pou- 
vait disposer de quelques heures avant l'arrivée des 
persécuteurs, et pour dépister ceux-ci, il démolit sa 
maison. « Les murs de bambous formèrent des fagota 
qije Ton cacha, avec les meubles, chez les chrétiens 

(1) D' Chastang, Excurs» et reconn.^ n« 14, p. 360. 



HiiBÎT^TiONS 248 

^u voisinage. Les pieux qui portaient Vbabitation 
furent arrachés et on les transporta dans les jungles 
ou fourrés; on fit passer la charrue sur remplace- 
ment devenu libre, et lorsque les mandarins arrivèrent, 
ils trouvèrent un champ là où on leur avait annoncé 
une habitation de douze ou quinze personnes. Con- 
vaincus que le dénonciateur les avait mystifiés, ils le 
condamnèrent immédiatement à cinquante coups de 
rotin qu'il reçut et dont il faillit mourir. » Gomme tput 
le village était chrétien, le missionnaire put y rentrer 
derrière ses persécuteurs et deux jours plus tard la 
maison était reconstruite; les frais n'avaient pas 
dépassé une trentaine de francs : les proscrits d'Eu- 
rope n'ont aucun moyen semblable pour échapper 
aux recherches de la police. 

Les riches Annamites possèdent seuls des maisons 
en briques, couvertes en tuiles, avec la charpente faite 
souvent en bois de prix, sculpté avec patience. Depuis 
la domination française, surtout depuis ces derniers 
temps, on voit à Saïgon et à Cholon un certain nombre 
de Chinois et d'indigènes habiter des maisons à étages, 
faites sur les modèles européens. Il sera nécessaire 
d'imposer à la race conquise des règlements de police 
poiir l'obliger peu à peu à améliorer ses constructions 
rurales. Nous avons dû procéder ainsi en France pour 
proscrire l'emploi du chaume dans nos villages et pré» 
venir les incendies autrefois si fréquents. Il y a là une 
question d'une importance capitale sur laquelle le 
Gouvernement colonial a déjà porté son attentioa dans 
les grandes agglomérations. 

L'ameublement est très simple ; des planches et des 
claies servent de lits, une table boiteuse, quelques 



244 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

escabeaux, des nattés, un fourneau de terre mal cuite, 
quelques ustensiles de cuisine, parfois un grand coffre 
à roues renfermant des sapèques ; quelquefois aussi le 
cercueil de famille complètent le mobilier auprès du- 
quel les pénates d'argile de Philémon et de Baucis 
auraient été d'un luxe raffiné. Chez les riches, les 
claies sont remplacées par d'épaisses planches de bois 
dur d'espèce rare ; on voit quelques chaises sculptées 
garnies d'incrustations de nacre, mais d'un fort mau- 
vais goût, des rouleaux de sentences, quelques ta- 
bleaux d'exécution grossière, et des brûle-parfums en 
cuivre. Partout se trouve l'autel des ancêtres, chez 
les pauvres comme chez les notables : c'est là le point 
caractéristique du bouddhisme. 

La malpropreté, l'insouciance des soins hygiéniques 
les plus élémentaires favorisent chez les Annamites le 
développement des maladies, filles d'un climat équato- 
rial et paludéen. Pour se soigner, les indigènes ont 
recours à des médecins, véritables charlatans ou sor- 
ciers dont les remèdes consistent en incantations et 
en pratiques magiques. Ces médecins, dont la science, 
très bornée, est puisée dans les livres chinois ou dans 
les conseils d'un docteur en renom, suivent les mêmes 
errements constatés par le R. P. Alexandre de Rhodes, 
il y a bientôt trois cents ans- « Aussitôt que le méde- 
cin vient voir un malade, disait ce missionnaire, il lui 
prend le pouls, et demeure plus d'un quart d'heure à 
le considérer; puis il est obhgé de dire au malade dans 
quel endroit \l a mal et tous les accidents qu'il a 
éprouvés depuis qu'il est malade. C'est ainsi qu'on 
juge de la capacité d'un médecin. S'il ne rencontre pas 
bien on le renvoie comme ignorant; s'il dit ce que le 



HABITATIONS 245 

malade a éprouvé, on a confiance en lui... Tous les 
médecins de ce pays sont apothicaires ; ils ne vont 
jamais voir un malade qu'ils ne soient accompagnés 
d^un valet, qui porte un sac tout plein des simples dont 
ils se servent pour leurs médecines... Quand un méde- 
cin commence à voir un malade, on fait prix avec lui 
du salaire qu'on lui donnera; mais il ne touche rien 
que le malade ne soit guéri ; s'il meurt, le pauvre mé- 
decin n'a point de paiement ; ils se figurent, et peut- 
être assez à propos, que cette crainte de perdre ses 
peines rend les médecins plus soigneux à travailler 
pour le malade. » Les Annamites emploient comme 
médicaments, outre certaines drogues mal définies, 
venues de Chine, le safran, la cannelle, le datura stra- 
monium, le cardamome; ils connaissent les emplâtres 
de chaux, les ventouses, etc. Les soins des médecins 
européens sont très prisés par les indigènes. 



CHAPITRE IX 

LA FAMILLE ET LA PROPRIETE 

Les Annamites se maïient en général de bonne 
heure. Le code n'indique pas Tâge minimum exigé 
pour les alliances, mais le Lê-Ky^ ou livre des 
rites, fixe seize ans pour l'homme et quatorze pour la 
femme. Tout mariage conclu avant cet âge est nul. 
Quand un jeune homme a choisi son épouse, il la 
demande d'abord à ses propres parents, ou, à leur 
défaut, à ses grands parents ou à ses parents plus 
éloignés de qui dépendent les mariages. Ceux-ci 
s'adressent par un intermédiaire ou mai-dong à la 
famille de la jeune |fllle. Les questions d'intérêt sont 
d'abord traitées, on fixe la somme à verser par le 
mari, somme réversible sur la tête des enfants en cas 
de mauvaise conduite de la femme ou de séparation 
des époux. On offre des sacrifices aux ancêtres, et le 
futur fait des présents eu bijoux et en étoffes, tandis 
que les parents de la fiancée lui donnent en retour une 
boîte à bétel et à cigarettes, un pot à tabac et divers 
ustensiles. Viennent alors les fiançailles, pendant 
lesquelles un plateau de bétel, apporté par la famille 
du jeune homme, est déposé sur l'autel des ancêtres 
de la jeune fille et des libations de vin de riz faites 
devant l'autel. Le jour de l'union arrivé, les deux 
familles invitent les notables du village, le fiancé 



hk FAMILLB 347 

exprime le désir d'épouser la jeune fllle ; le maire 
s'assure du consentement respectif des parties. Le 
nouvel époux offre alors aux assistants le thé et Teau- 
de-vie de riz, se prosterne devant les autels des ancêtres 
et salue les parentd de Tépousée. Après la signature 
de Tacte commence un festin dans lequel on sert du 
riz, du poisson, du porc, du thé et de Teau-de-vie. 
Enfin, le mari offre un sacrifice aux divinités protec- 
trices du mariage et tout le monde se retire. 

« Trois jours avant la cérémonie, on a disposé une 
chambre de la maison pour servir de chambre nuptiale. 
Le futur époux, aidé de ses amis, et dirigé par les 
conseils de son père, dresse un lit dont l'entrée est 
orientée suivant des indications fournies par l'âge et le 
jour de naissance des fiancés. Sur ce lit, on place deux 
nattes, un ou deux traversins. En face est dressée une 
table devant servir d'autel... Le jour de la cérémonie, 
un vieillard heureux, de bonnes mœurs, dont la femme 
est encore vivante, entre dans la chambre nuptiale et 
dispose sur la table-autel deux chandeliers de cuivre, 
garnis de deux bougies de cire rouge, un vase à brûler 
des baguettes d'encens, un paquet de ces baguettes, 
une tasse d'eau, un plateau portant trente-six chiques 
de bétel, deux tasses pour faire des libations de vin, de 
la confiture, un plateau de quatre tasses et une théière, 
et enfin deux tasses qui sont placées l'une sur l'autre, 
les cavités se regardant. 

« Après avoir salué les ancêtres du mari, les époux, 
guidés par le vieillard, entrent dans cette pièce dont 
ils referment la porte sur eux. Le vieillard allume les 
bougies et les baguettes d'encens, verse du vin de riz 
qu'il a apporté avec lui dans les deux tasses destinées 



248 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

à cette libation. Il prononce ensuite une invocation à 
ong to bà ngnyêt, le génie des fils rouges et la dame 
de la lune. Dans cette invocation, il appelle leurs 
faveurs sur le nouveau couple et souhaite que son 
union dure cent ans. Après cette invocation, les deux 
époux se prosternent ensemble quatre fois; le mari est 
à droite, la femme à gauche. Quelquefois le vieillard 
se prosterne avant eux. Il prend ensuite les deux tasses 
superposées et y verse du vin de riz. Il ordonne à la 
femme de présenter une de ces tasses à son mari, ce 
qu'elle fait en disant : « Buvons ce vin pour que notre 
union dure cent ans ; en tout je dois vous obéir et 
n'oserai jamais vous contredire. » Le mari, après avoir 
bu, présente l'autre tasse à sa femme et dit : « Bois ce 
« vin ; je fais le vœu que notre union dure cent ans. Tu 
« dois obéir à mon père et à ma mère, vivre en bonne 
« intelligence avec mes parents, m'être fidèle en toutes 
« choses et ne pas me tromper. » Quand la femme a 
bu sa tasse de vin ïe vieillard boit celui qu'il a versé 
dans les deux autres tasses et les époux prennent une 
chique de bétel. Le reste du bétel, le thé, la confiture 
doivent être consommés par eux, à l'exclusion de toute 
autre personne (1). » 

Les visites de cérémonie commencent trois jours 
après et les invités font des présents comme retour de 
noces. 

Ces formalités compliquées, que le deuil retarde 
quelquefois de plusieurs années, ne sont en usage que 
chez les riches et encore pour la femme de premier 
rang. La loi ne les prescrit pas sous peine de nullité, 

(1) Landes, Excurs. et reconn,, n» 15, p. 590. 



LA. FAMILLE 349 

aussi les pauvres les suppriment en partie et parfois 
les omettent complètement. Epouser une femme de 
second rang se dit mai thiep, acheter une concubine. 

L'administration française a essayé de régulariser 
la tenue des actes de mariage comme celle des actes 
de naissance et de décès, afin d'assurer la filiation, la 
possession d'état, les héritages, et de prévenir les 
procès. Un arrêté du l'''^ novembre 1876 prescrit aux 
maires de tenir les registres; ils sont suppléés au 
besoin par le huong-than, le huong-hao ou, à leur dé- 
faut, par un autre notable. L'enregistrement des ma- 
riages est gratuit (les villages perçoivent déjà, d'après 
la coutume annamite, à l'occasion des mariages, une 
taxe appelée W^n-cA^o) (1). 

A côté de l'union du premier ordre, caractérisée, 
comme la confarréation des Romains, par la pratique 
des cérémonies rehgieuses, le code annamite fait sou- 
vent mention de mariages de second ordre, qui se font 
sans aucune formalité, bien qu'ils confèrent aux enfants 
qui en §ont issus les mêmes droits qu'aux enfants de la 
première femme. Dans ces pays où règne le collecti- 
visme familial, tous les enfants sont légitimes ; on n'y 
connaît point d'enfants naturels comme dans les pays 
où Tindividualisme est la base de la société. Mais une 
grande distance légale sépare les épouses, de premier 
et de second rang, a L'épouse (vô-chiuh)^ dit la loi, est 

(1) Naissances et décès. — Les maires tiennent les registres des nais- 
sances et des d^cès. Ils sont suppléés, en cas d'absence où d'empêche- 
ment, par un notable à leur choix. En cas de mort violente ou sans, 
cause connue ils doivent faire une enquête avant l'inhumation et rendre 
compte à l'administrateur. Ils perçoivent par déclaration de naissance 
ou de décès 1 franc pour les inscrits ou les fonctionnaires et 25 cen- 
times pour les non-inscrits. 



250 LA OOCHINCHINE CONTEMPORAINE 

une égale, c*est la personne qui tient un rang égal à 
celui de l'époux ; la femme de second rang (vô-bè) est 
une femme admise dans la maison, elle ne reçoit qu'ac- 
cidentellement la visite de Tépoux... Si réponse n'est 
pas dans un des sept cas qui motivent la répudiation, 
l'époux ne peut pas la renvoyer de son autorité privée; 
tandis qu'une femme de second rang n'est qu'une per- 
sonne de peu d'importance et dont la condition est 
presque vile. Si l'époux l'aime il la garde ; s'il ne l'aime 
pas, il la renvoie. Ce n'est pas une question bien 
grave, et la femme de second rang ne peut jamais être 
considérée comme la véritable épouse. » 
Le mariage était prohibé par les lois annamites : 
V Entre personnes ayant même nom de famille; 
néanmoins si les époux, bien qu'ayant le même nom 
de famille, ne sont pas d'origine commune, la prohibi* 
tion ne les atteint pas ; 

2° Entre parents de rang prééminant et de rang in- 
férieur. Ces personnes sont : les parents de la souche 
maternelle ou par alliance entre eux; — les sœurs de 
même mère et de père différent; — les flUes du pre- 
mier époux de la femme ; — les flUes des tantes pater- 
nelles ou des oncles maternels du père ou de la mère; 
— les tantes maternelles; — les cousines germaines 
de la mère du père ou de la mère ; — les tantes pater- 
nelles et les cousines germaines de tantes paternelles 
de la mère ; — les cousines germaines et les cousines 
éloignées de sa propre mère ; — les nièces par al- 
liance ; — les sœurs d'un gendre ou de l'épouse de son 
flls ou de son petit-fils; — les filles de ses propres 
tantes paternelles ou oncles et tantes maternels; enfin, 
les parents de même souche; 



LA FAMILLE 261 

3** Entre les personnes de condition honorable et les 
personnes de condition vile (1); 

4° Avec des femmes ou filles coupables et en fuite ; 

6° Avec une veuve pourvue d'un titre honorifique ; 

6® Pendant le deuil du père, de la mère, de Taïeul, 
de Taïeule, de l'époux ou de réponse ; 

T Pendant l'incarcération du père, de la mère, de 
l'aïeul, de l'aïeule, pour une faute punie de mort; 

8° Avec des religieux bouddhistes ou de la secte de 
Dao. 

Dans tous les cas ci-dessus le mariage était annulé, 
la fille rendue à ses parents (ou dans certains' cas à 
son premier époux) et les cadeaux de noces presque 
toujours confisqués au profit de l'Etat (2). 

Il est peu de législations qui aient poussé aussi loin 
les prohibitions du mariage entre parents ; elles s'ex- 
pliquent pourtant par les mœurs du pays, qui réu* 
nissent souvent dans une habitation commune ou dans 
lé même village, sous la surveillance du même chef, 
plusieurs générations de la même famille, et par la 
facilité avec laquelle peuvent se contracter les unions 
du second degré (3). 

L*adultère de la femme était sévèrement puni, et il 
entraînait une excuse légale pour l'homicide commis 
par le mari, en cas de flagrant délit, sur la femme et 
son complice. La violence pour arracher le consente* 



(1) Les personnes libres ou de condition honorable sont les pères de 
famille inscrits sur les rôles de la population, leurs femmes et leurs 
enfants. Les personnes dé condition vile sont les esclaves. Entre ces 
deux classes, le code annamite place les serviteurs à gagesi 

(2) Villard, Excurs. et reconn.y n» 5, p. 331. 

(3) LaiseWô, ibid.y n<» 6. 



258 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

ment au mariage, le rapt, Tenlèvement étaient frappés 
de peines sévères. 

Le mariage se dissolvait : V par la mort de Tun des 
époux ; 2° par Tabsence du mari pendant plus de trois 
ans ; 3^ par le consentement mutuel des deux époux ; 
4o par la fuite de la femme du domicile conjugal ; 5** par 
le divorce ou la répudiation de réponse. 

Les cas de divorce étaient au nombre de sept, la sté- 
rilité, Tinconduite, le manque de respect envers les 
beaux-parents, le bavardage et la médisance, le vol, 
la jalousie et enfin les infirmités rendant impropres à 
la génération. Le mariage était censé indissoluble en 
dehors de ces prescriptions, mais, dans la pratique, 
les séparations étaient fréquentes. 

La famille était soumise à l'autorité maritale et pater- 
nelle la plus absolue. Dans certaines circonstances le . 
fils se prosternait devant son père. Les parents tutoient 
toujours leurs enfants, quel que soit leur âge; le mari 
tiitoie sa femme, qui ne rappelle que monsieur (ông) 
ou mon frère aîné. Si Tépouse abandonnait son époux, 
elle était punie de cent coups de rotin, et il dépendait 
du maître de la vendre ou de la marier. La loi punis- 
sait avec la dernière rigueur les crimes commis contre 
les ascendants; Tenfant qui frappait son père, sa mère 
ou un grand parent devait être décapité. Toutefois, il 
y avait peu, en Cochinchine, de ces corrections exces- 
sives que le code chinois ne prévoit que pour les excu- 
ser. Les enfants parvenus à Tâge de majorité pou- 
vaient posséder et administrer un petit pécule et, s'ils 
étaient obligés d'attendre la mort de leurs père et mère 
pour disposer des biens de la famille, il n'était pas 
rare de voir ceux-ci leur abandonner, de leur vivant. 



LA. FAMILLE 253 

une part d'héritage pour favoriser leur établisse- 
ment (1). 

Le Code attachait une grande importance à la per- 
pétuité d'une lignée pour assurer le culte des ancêtres. 
Le fils continuait de droit la race ; à son défaut, c'était 
le rôle de la fille, mais, dans le cas où elle demeu- 
rait seule, elle ne pouvait épouser un fils unique pour 
ne pas priver une famille d'héritier et pour ne pas 
confondre les hommages rendus aux aïeux divinisés. 
Si le mariage d'une fille était stérile, son père devait 
choisir ainsi un fils adoptif pour perpétuer sa posté- 
rité. Si le père mourait avant d'avoir fait ce choix, ses 
proches devaient y suppléer. Il y a là une curieuse 
coïncidence avec les coutumes des anciens peuples de 
race indo-européenne, mises en pleine lumière par 
M. Fustel de Goulanges dans son bel ouvrage sur la 
Cité antique (2). 

L'adoption joue un grand rôle dans le code anna- 
mite pour assurer la perpétuité du culte des ancêtres. 
La loi règle d'une façon très minutieuse les formes de 
cette adoption. Les parents de même nom et de mêmes 
ancêtres sont en général préférés pour l'adoption. 

La loi annamite admet que le père, durant le ma- 
riage, a l'administration des biens personnels de ses 
enfants non établis ; que cette administration passe 
à sa veuve, à la condition toutefois qu'elle observe 



(1) Lasserre, Eœcurs. et reconn,y n» 6, p. 549. 

(2) M. J. Silvestre, chef de la justice indigène, a parfaitement com- 
pris « ces points de ressemblance intime qui existent entre certains 
côtés des antiques mœurs romaines et ceUes que les Annamites recon- 
naissent conformes aux principes des anciens sages. Tels sont la reli- 
gion domestique, le culte des morts, la continuité de la postérité, l'au- 
torité du chef de famille..» Noiv Excursions et reconnaissances. 



264 LA. COGâIKOHiNE OONTEMPORAINË 

son veuvage, A défaut du père et de la mère, Tadmi* 
nistration appartient à l'aïeul ou à l'aïeule paternels ; 
à défaut de ceux-ci enfin, c'est le conseil de famille, 
présidé par le truonc-tôc (1) qui a charge de désigner, 
parmi les parents aptes, un tuteur aux enfants mi- 
neurs ou non émancipés. 

Les filles sont émancipées par le mariage ; mais, 
pendant le mariage, le mari a Tadministration des 
biens personnels de la femme. 

Le code annamite ne fixe pas Tâge auquel on est 
msgeur, mais dans la coutume la date de la majorité 
coïncide avec Tinscription sur les rôles de la popula^ 
tion, c'est-à-dire à vingt ans (2). 

Jusqu'à la conquête, l'état civil a été mal tenu quoi* 
que la naissance fût constatée par les notables du vil- 
lage et fêtée par un repas auquel étaient conviés les 
proches parents. L'accouchement était marqué par des 
prières et des sacrifices aux déesses qui président à 
la génération, actes religieux répétés le troisième jour 
et à la fin du mois. A cette époque on imposait un 
nom à l'enfant après avoir consulté les déesses au 



(1) il* truong-toe est le chef de U parenté. Si Von oonsidère les diffé- 
rentes branches de la faoïiUe h, quati*e ou cinq géo^ratiooe de l'Auteur 
commun , dit M. Luro dans son cours d'administration annamite, 
chaque famille partielle a pour chef immédiat son père et pour ch«f 
général l'ascendant commun. A défaut de Tascendant commun à u>u«, 
c*est le plus âgé de ses fils survivants, et, k défaut de fils survivants, 
c'est le plus âgé des petits-fils, et ainsi de suite qui est le truong-tôc. » 
Le truong-tôc a pour mission de surveiller Us partages d'béritagM dans 
le» différentes branches de la famille ; il est le témoin obligé de toue les 
actes importants, et même le conciliateur légal de toutes les contesta- 
iione entre parents ; il prend soin des intérêts communs des mineurs; 
il Teille enfin k raccomplissement des cérémonies rituelles de la 
famille. 

(2) Villard, Eœcurs. et reeonn,, n» 5, p. 844. 



LA f'AMiLLK 255 

moyen d'un sort (1). Une curieuse habitude est celle 
d'attribuer un an à chaque nouveau-né et d'ajouter à 
cet âge une année nouvelle à chaque fête du Têt, 
de sorte que les Annamites peuvent donner trois ans à 
un bébé de quatorze mois. Les femmes aiment beau- 
coup leurs enfants et leur prodiguent de grandes 
marques de tendresse ; cependant le baiser leur est 
inconnu ; pour caresser leurs nourrissons elles les 
respirent en les serrant contre leur poitrine. L'avorte- 
ment est rare et était puni de la peine infligée à ceux 
qui vendaient des substances toxiques capables de 
donner la mort. On connaît à peine quelques exemples 
d'abandon des enfants, môme pauvres, malades ou 
mal conformés. Le maillot n'est pas en usage, Tallai- 
tement dure trois ou quatre ans pour les garçons, plus 
encore pour les filles. Quand les enfants marchent 
seuls on les laisse courir libres, nus ou court- vêtus, se 
couvrir de poussière ou se plonger dans les ruis- 
seaux vaseux. Vers douze ans ils travaillent, gardent 
les troupeaux de buffles, cultivent les rizières, de- 
viennent conducteurs de sampans, pêcheurs ou cons- 
tructeurs de jonques. L'instruction primaire est en 
honneur, nous l'avons déjà reconnu ; presque tous 
les enfants savent déchiffrer et écrire quelques carac- 
tères chinois. 

Les funérailles sont une grave affaire pour les 
Annamites comme pour les Chinois ; elles se rattachent 
au culte des ancêtres. Souvent un homme achète un 
cercueil de son vivant ; il arrive quelquefois que les 
enfants se cotisent pour offrir ce meuble à leurs pa- 

(1) Landes, Bxcurs. et reconn.^ n«» 6, p. 449 et suiv. 



256 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

rents et que le jour où ils font ce singulier cadeau est 
un jour de fête pour la famille. Cependant cette cou- 
tume n'est pas aussi générale qu'en Chine, et plu- 
sieurs même voient un mauvais présage dans la pos- 
session anticipée du cercueil. Souvent aussi l'Annamite 
fait préparer son tombeau dans un site déterminé par 
un prêtre : cet usage nous paraît moiiis singulier et se 
rapproche de nos achats de concessions perpétuelles 
et de caveaux de famille , mais en Cochinchine il 
n'existe pas de cimetières et les inhumations se font 
dans les propriétés particulières (1). 

Les plus beaux cercueils sont en bois de trai, de 
huing-duong ou de sao. Ces bois, d'un grain serré, 
sont, surtout les deux premiers, plus ou moins incor- 
ruptibles, et dans tous les cas se conservent très 
longtemps intacts. Leurs planches sont épaisses de 
quatre à dix centimètres ; un cercueil de cette espèce, 
en beau bois parfaitement uni, sans fentes ni nœuds, 
atteint des prix fort élevés et va facilement jusqu'à 
200 piastres. Les cercueils sont quelquefois sculptés ; 
on se sert alors de bois de qualité inférieure dont la 
sculpture masquera les défauts. 

Les cercueils ordinaires se font en vên-vên, ceux 
qui doivent servir à des inhumations dans des terrains 
marécageux en boi-loi. L'on fait enfin, avec des bois 
tout à fait inférieurs et même avec des planches de 

(1) L'administration essaie de créer des cimetières pour les Anna- 
mites. EUe a^it avec la plus grande prudence et toute sépulture, quelle 
qu*elle soit sera réputée sacrée tant qu'elle sera reconnaissable. La 
commune proposera l'emplacement et fera approuver son choix par 
l'administrateur de l'arrondissement. La colonie fera abandon du ter- 
rain aux communes, sous réserve expresse qu'il ne pourra être employé 
qu'aux inhumations. 



LA FAMILLE 257 

sapin prises aux caisses venant de Chine ou d'Europe, 
de misérables cercueils destinés aux classes infé- 
rieures de la société (1). 

La constatation de la mort se fait au moyen d'un 
flocon de coton que Ton suspend devant les narines et 
que le moindre souffle ferait osciller. Quand la mort 
est assurée, on couvre le visage du défunt de trois 
feuilles superposées de papier ordinaire que Ton re- 
couvre elles-mêmes d'un mouchoir rouge ou d'une 
étoffe de soie ou de coton. L'on met ensuite dans la 
bouche du mort trois grains de riz, ce qui rappelle 
l'obole placée dans la bouche des Grecs pour payer le 
passage au nocher des enfers. 

L'ensevelissement a lieu ensuite ; le corps est lavé, 
et habillé richement avec les insignes de ses dignités, 
les cheveux peignés. Il y a deux modes d'ensevelisse- 
ment, Tun suivant les rites nationaux, le liêm theo le, 
et Tensevelissement suivant lès rites bouddhiques, le 
liêm theo phép-phât. Lorsque le cadavre est mis en 
bière il faut préparer celle-ci, l'enduire de certains 
vernis pour la mettre à l'abri des insectes, particuliè- 
rement des fourmis blanches. Cette opération dure plu- 
sieurs jours. 

Pendant ce temps les femmes préparent les habits 
de deuil, en toile ou en étoffe de coton blanche ; ils 
ne sont pas ourlés et doivent être d'une étoffe d'au- 
tant plus grossière que le défunt était un parent 
plus proche. Lorsque les vêtements de deuil sont prêts, 
parents et amis se réunissent, les mettent et prennent 
part aux sacrifices que l'on fait aux ancêtres et au 

(1) Landes, Ea^curs, etreconn., n» 14, p. 251. 

LA COGHINGHINB 17 



258 LA COCHINCHINE CONTETSIJPOKAINE 

défunt lui-même. Chacun des assistants fait quatre 
prosternations devant le cercueil. 

La coutume annamite est de garder le cercueil dans 
la maison un temps plus ou moins long, près d'un 
petit autel où Ton place trois tasses de riz, divers 
autres mets, un brasero d'encens, deux bougies. Cette 
coutume permet de donner tous ses soins à préparer 
une magnifique cérémonie funèbre. C'est alors que le 
fils pieux doit montrer sa tendresse filiale et cette con- 
sidération conduit trop souvent à faire pour l'inhu- 
mation des dépenses exagérées qui ruinent une 
famille. 

Le jour de l'enterrement, le cercueil, porté sur un 
sarcophage richement orné, est accompagné par un 
nombreux cortège. En tête marchent les phûông- 
tûông, chassant de leurs baguettes les mauvais esprits 
qui rôdent autour des âmes des morts. Des serviteurs 
en deuil portent des tablettes où sont gravés l'âge et 
le nom du défunt ; d'autres portent une sorte de cage 
en bambous qui représente sa maison (nhà minh ki, 
maison infernale). Les fils et les plus proches parents 
suivent le cercueil en poussant des lamentations ; les 
amis agitent des banderoUes blanches couvertes d'ins- 
criptions élogieuses en l'honneur du mort. Au milieu 
du cortège, les bonzes chantent des cantiques, accom- 
pagnés par des musiciens (1). 

La fosse a été creusée au milieu des champs ; les 
porteurs descendent le cercueil sur lequel on place des 
papiers amulettes ; chaque assistant prend une poignée 
de terre et la jette dans la fosse qui est comblée par 

(1) Colonel Bourchet, p. 16. 



LA FAMILLE 259 

les porteurs. L'on fait alors des sacrifices funèbres. 

Le deuil est très" rigoureux; il est censé durer trois 
ans pour les ascendants, mais en réalité il n'est que de 
vingt-quatre mois. 11 interdit aux hommes des fa- 
milles supérieures tout emploi public, il empêche les 
mariages et les réjouissances ; il devrait même inter- 
dire aux flls de manger de la viande, de boire du vin 
et surtout de cohabiter avec leurs femmes. A chacun 
des deux premiers anniversaires de la mort a Heu un 
sacrifice ; au second on brûle la maison infernale, les 
vêtements de deuil et tout ce qui reste des objets 
funèbres. 

Le code annamite punissait avec la dernière rigueur 
la violation des sépultures même de celles qui ne ren- 
fermaient pas les dépouilles mortelles d'un défunt, 
mais où Ton n'avait placé que son esprit évoqué. Dans 
nos traités avec l'Annam des clauses ont été insérées 
pour la conservation des tombeaux de la famille royale 
situés sur nos possessions. Quelquefois des monu- 
ments en pierre sont construits pour les riches. Ce 
sont les sépultures qui donnent son aspect particulier 
à la partie de la plaine qui s'étend entre Saigon et 
Cholon, et à laquelle on a donné le nom de plaine 
des Tombeaux, toute bossuée de tertres de diverses 
grandeurs, dans tous les états de conservation, cou- 
verts çà et là de petits palmiers à feuilles tronquées 
et quelquefois d'un arbuste buissonnant qui s'applique 
à toutes les'faces des tombeaux comme s'il était taillé 
de main d'homme. 

Sur la surface antérieure des sépultures se trouve 
une épitaphe multicolore sur une dalle de granit. Elle 
porte le nom, la patrie, la nationalité et la date de la 



260 LA COCHINOHINE CONTEMPORAINE 

mort da défunt et le nom de celui qui lui a élevé le 
tombeau (1). 

Esclavage. — L!esclavage existait dans Tempire 
d'Annam et par suite dans la Basae-Cochinchine avant 
la domination française. Toutefois Tesclavage était 
peu répandu et mitigé par le caractère généreux des 
habitants et les prescriptions de la loi, en général très 
douce, et les seuls esclaves étaient, soit les personnes 
frappées par une condamnation judiciaire, même 
comme parents de coupables, soit les prisonniers de 
guerre, soit les gens enlevés dans les forêts du Laos, 
soit enfin les gens endettés qui donnaient gour gage 
leur personne ou celle de leurs enfants et payaient 
ainsi l'intérêt de la dette et parfois même le capital. 
Le mariage de première classe était interdit entre un 
homme de condition honorable et une fille esclave, 
mais il pouvait exister entre eux une alliance de 
second ordre. L^esclave coupable d*un crime contre 
le maître ou une personne libre était en général 
puni d'une peine plus forte que celle qui aurait été 
encourue pour le même fait par un homme libre. 
Comme autrefois à Rome, Tafifranchi était lié à son 
patron par un lien de devoir et de reconnaissance. II 
ne pouvait, sous aucun prétexte, porter une plainte 
contre le chef de famille ou ses plus proches parents. 
Le maître n'avait pas le droit de vie et de mort, mais 
il avait le droit de torture et ce droit était partagé par 
les parents jusqu'au cinquième degré.* L'esclave 
n'était une personne qu'en ce sens qu'il pouvait être 
rendu à la liberté et que, dans tous les autres cas, la 

(1) Cf. Landes, Excurs, et reconn., n» 14, p. 250-269. 



LA FAMILLE 261 

loi lui imposait des obligations, lui accordait quelques 
droits ; mais il était surtout considéré comme une 
chose, car il ne pouvait figurer dans un acte juridique, 
ne pouvait s'obliger civilement par ses délits, était 
inapte à posséder et ne jouissait que d'une façon pres- 
que réduite à néant des droits du père sur ses enfants. 
Il était transmis par héritage ou par donation ; il pou- 
vait être vendu ou échangé. 

Le plagiat était sévèrement puni par le Code anna- 
mite, qu'il fût fait par dol ou par violence, ou par un 
accord entre le vendeur et la personne vendue et la 
vente était déclarée nulle. Il n'y avait donc que le 
commerce des esclaves de la peine qui fût permis. 

Il existait dans la loi une sorte d'esclavage connue 
sous le nom de servitude militaire ; les condamnés 
étaient exilés dans des lieux déterminés et étaient sou- 
mis là, à perpétuité, aux charges du service militaire. 
Cette servitude militaire s^appliquait même aux 
femmes ; ces malheureuses étaient conduites dans les 
postes militaires des frontières ou de l'intérieur pour 
y être réduites à la condition d'esclaves des soldats. 
Cette prescription du Code, portée par Minh-Mang, 
était en réalité une peine de prostitution à temps ou à 
perpétuité au profit des soldats. 

Cependant les esclaves par jugement formaient la 
minorité, sauf dans les temps de persécution reli- 
gieuse, par exemple à l'époque où Minh-Mang résolut 
d'extirper le catholicisme de l'Annam. En temps ordi- 
naire, la majorité des esclaves comprenait des Mois 
achetés et surtout des débiteurs insolvables ; quant aux 
prisonniers de guerre, ils étaient devenus extrême- 
ment rares depuis la conquête du Ciampa, les Anna- 



263 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

mites ne faisant pas, comme les Siamois, des trou- 
peaux de prisonniers de guerre qu'ils implantent dans 
leurs provinces. 

Depuis la domination française, resclavage a com- 
plètement disparu, bien qu'on n'ait jamais promulgué 
en Cochinchine le décret du gouvernement provisoire 
de 1848. A l'origine, on ne s'aperçut pas de Texistence 
d'esclaves, soit que le nombre en fût si minime qu'ils 
disparussent perdus dans la masse de la population ; 
soit que ces esclaves, bien traités dans les familles, 
se confondissent avec les autres domestiques ;. soit, 
enfin, que les fonctionnaires indigènes eussent caché 
leur existence aux autorités françaises, de connivence 
avec les maîtres, et profitant de ce que les esclaves ne 
se plaignaient pas de leur sort. A mesure que nos 
fonctionnaires ont occupé les emplois, que l'on a péné- 
tré jusque dans les régions forestières les plus éloi- 
gnées, l'on a pu découvrir des restes du honteux trafic 
qu'on s'était réjoui d'abord de voir s'arrêter à nos 
frontières. On les a combattus avec succès ; d'ailleurs, 
les esclaves qui ont été découverts sur le sol de la 
colonie étaient généralement dans cette situation 
depuis une époque antérieure à la conquête ou étaient 
nés dans la maison du maître, de parents en escla- 
vage. On a vu parfois des esclaves émancipés par nos 
administrateurs protester contre cet acte mal inter- 
prété par eux et solliciter, comme une grâce, de con- 
tinuer à demeurer auprès de leur maître, devenu leur 
père de famille. Quant à la coutume des débiteurs de 
s'acquitter envers leurs créanciers en travaillant pour 
eux, elle existe encore, mais restreinte dans. certaines 
limites, elle peut être aussi bien admise qu'en France 



LA FAMILLE 268 

SOUS les restrictions de l'article 1780 de notre Gode civil. 

La vente des enfants peut encore exister, dissimulée 
par une apparence d'adoption. Les enfants sont géné- 
ralement cédés en bas âge ; ils entrent dans la famille 
de l'adoptant, y sont élevés, soignés, mariés, pren- 
nent le nom de la famille d'adoption et participent aux 
biens de la maison ; mais ces sortes de transactions, 
punies par le Code annamite comme par le Gode fran- 
çais sont irrégulières ; les indigènes le savent bien ; 
ils s'abstiennent de les faire sanctionner par l'apposi- 
tion du sceau du village et, à plus forte raison, se gar- 
dent bien de les présenter à l'enregistrement. 

On ne peut pas assimiler à l'esclavage l'abominable 
trafic des maîtresses de maisons de tolérance des 
grandes villes. Malheureusement, les pauvres filles 
tombées entre leurs mains demeurent dans une véri- 
table servitude ; les odieuses matrones ont une telle 
façon de tenir le compte-courant ouvert à chacune des 
prostituées qu'elles les entraînent par une dette tou- 
jours grossissante. La prostitution est exploitée dans 
tous les pays par les mêmes procédés et ici comme 
partout, dit M. J. Silvestre, le problème attend sa solu- 
tion. En dépit de la difficulté de le résoudre il nous 
appartient de tenter de le faire, malgré la connivence 
de trop de gens disposés à cacher les délits et les 
crimes de cet ignoble commerce (1). 



(1) J. Silvestre, Excurs. et reconn., u? 4. Certaias Chinois, de pas- 
sage dans notre colonie, ont épousé des femmes annamites qu^ils ont 
ensuite vendues aux maisons de prostitution de leur pays. Pour com- 
battre cet abus, malheureusement trop fréquent, le projet de code civil 
indigène rédigé par M. Lasserre pose en règle que le mariage des 
Asiatiques étrangers ne pourra avoir lieu qu'avec l'autorisation de 
l'administration. 



264 LA COCfflNCHINE CONTEMPORAINE 



LA PROPRIÉTÉ 



Le Code annamite est à peu près muet sur la nature 
et rétendue du droit de propriété. Il ne considère en 
général les individus et les biens qu'ils possèdent que 
dans leurs rapports avec la société ou le souverain. 
Ses dispositions ont principalement pour but de main- 
tenir Tordre dans TEtat, comme aussi de préserver de 
toute atteinte les droits et les prérogatives du 
prince (1). Aussi le droit de propriété n'est pa« défini 
dans le Code annamite ; la coutume montre toutefois 
que ce droit sur les choses mobilières est le même 
que dans la législation française, c'est-à-dire le droit 
le plus absolu de jouir et de disposer de la chose dans 
les limites des lois et des règlements. Quant à la pro- 
priété immobilière ou foncière, telle que là définit 
notre Code civil, elle n'existait pas avant la domination 
française. Ainsi l'Etat avait le pouvoir, pour cause 
d'utilité publique, de prendre la propriété privée sans 
aucune espèce d'indemnité : c'était réduire le droit de 
propriété à un droit de possession plus ou moins 
étendu. Inutile d'ajouter que l'administration française 
se substituant aux rois de l'Annam, n'a jamais voulu 
jouir des prérogatives de ceux-ci en contradiction 
directe avec nos principes sociaux. La loi sur l'expro- 
priation, publique, qui concilie tous les droits légi- 
times, a été promulguée dans la colonie le 
16 mai 1878. 

(1) Lasserre, Excurs. et reconn,, n° 11. p. 359. 



LA PROPRIÉTÉ 265 

Le droit de propriété foncière se constate par Tins- 
cription des terres (champs, rizières, salines, etc.) sur 
le bôdien ou registre terrier des villages. 

La propriété s'acquiert et se transmet par sucoes- 
sion, donation entre vifs, testament, par l'effet des 
obligations, par accession et par prescription. 

Les principes généraux des successions sont les sui- 
vants : 1° tant que leà ascendants existent, les descen- 
dants, qui ne jouissent pas de la libre disposition de 
leur personne (ils. sont soumis à la puissance pater- 
nelle) ne peuvent rien posséder en propre : on sait 
qu'ils ne peuvent pas être inscrits à part sur les rôles, 
ni former des familles distinctes ; 2° en droit strict, les 
filles sont exclues de l'héritage de leurs parents, mais 
la coutume a admis qu'elles avaient droit au partage 
des biens comme les enfants mâles ; 3« le partage a 
lieu entre les enfants, aussi bien ceux de la première 
femme que ceux des femmes de second rang et des 
esclaves par portions égales ; 4^ le droit de succession 
n'a lieu que dans la ligne directe, à l'exclusion des 
collatéraux (1). Si la famille est éteinte, la succession 
revient à l'Etat. La famille est éteinte : 1« quand il n'y 
a pas d'enfants dans la famille ; 2** lorsque les frères 
du chef de famille n'ont pas d'enfants ; 3° lorsqu'il 
n'existe dans la famille aucun autre mâle apte à conti- 
nuer la postérité dans les conditions légales et ri- 
tuelles. 

La liberté de tester est illimitée ; il n'existe ni quo- 
tité disponible ni réserve légale. 

Le contrat de vente s'établit par acte authentique ou 

(1) Villard, op. cit., p. 348, 



266 LA COOHINCHINE CONTEMPORAINE 

par acte sous seing-privé. Les ventes mobilières se 
font presque toujours verbalement, mais les ventes 
immobilières ne peuvent s'opérer qu'au moyen d'un 
acte écrit. Le Gode est muet sur la question de ga- 
rantie du vendeur à l'acquéreur; celle-ci est toujours 
insérée dans l'acte. Le prix est ordinairement stipulé 
payé comptant ; lorsqu'il y a terme et que l'acquéreur 
ne paie pas à l'échéance, la vente peut être résiliée. 
Il ne peut jamais y avoir rescision pour cause de 
lésion. Un des contrats de vente les plus usités est le 
contrat à réméré ou sous condition de rachat. Le Gode 
annamite en connaît plusieurs formes dont quelques- 
unes se rapprochent de notre contrat hypothécaire e 
de notre antichrèse. 

On ne trouve dans le droit annamite que deux pres- 
criptions, l'une quinquennale, l'autre trentenaire. La 
première porte sur les héritages ou sur les contrats de 
vente. S'il y a eu un acte authentique, on ne peut, 
quels que soient les motifs de la demande, ni ordonner 
un nouveau partage, ni annuler le contrat de vente 
cinq ans après la signature de l'acte. La seconde s'ap- 
plique aux contrats de nantissement et aux ventes à 
réméré. La durée maxima des contrats de nantisse- 
ment ne peut excéder trente ans. Dans les cas où les 
contrats à réméré sont conçus dans des termes 
obscurs, la durée est réputée de trente ans. Passé ce 
délai il y a prescription et le rachat ne peut plus être 
autorisé. 

Les choses mobihères se prescrivent de même que les 
biens immobiliers, mais comme chez nous, on peut 
dire qu'en fait de meubles possession vaut titre. 



CHAPITRE X 

LANGUE - ÉCRITURE — LITTÉRATURE 

L'annamite, comme la plupart des idiomes de TAsie 
orientale, est une langue isolante ou monosyllabique, 
composée de mots d'une syllabe, séparés, inflexibles 
et invariables. Les voyelles, principalement les voyelles 
brèves, et les diphthonguesy sont nombreuses. Chaque 
mot est une racine ayant à la fois le caractère du 
substantif et celui du verbe ; la manière dont on le 
place dans la phrase, l'intonation dans la prononcia- 
tion marquent seules son sens catégorique et sa fonc- 
tion grammaticale. La grammaire est une véritable 
syntaxe. La langue annamite n'a pas de patois et on 
remarque à peine une différence de prononciation de 
certaines voyelles entre les provinces du midi, sou- 
mises à notre domination, et celles du centre et du 
nord, demeurées indépendantes. 

Les lettrés se servaient du chinois qui, devenu la 
langue officielle, avait fourni à Tannamite, comme au 
japonais et au coréen, les termes pour exprimer les 
idées abstraites et avait ainsi joué le même rôle que 
l'arabe dans le persan et le malais. Les caractères 
idéographiques employés dans TAnnam sont d'origine 
chinoise. Un Chinois peut s'entendre avec un Anna- 
mite par l'intelligence des caractères représentant 
une même idée exprimée dans les deux idiomes par 
des vocables différents (1). 

L'écriture chinoise fut introduite dans l'Annam pour 

(1) Les Annamites avaient sans doute des caractères particuliers 



268 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

la rédaction des pièces officielles ou judiciaires. Elle 
est fort différente de notre alphabet. Elle représente 
chaque idée par un signe spécial, et ignore le pro- 
cédé, plus abstrait, mais plus pratique, qui consiste à 
figurer le son des mots, avec un nombre restreint de 
signes, divisés en voyelles et en consonnes. En 
d'autres termes, récriture chinoise est idéographique 
et non pas phonétique, et quel que soit le sens gram- 
matical dans lequel le mot est pris, le signe reste le 
même, sa position dans la phrase indiquant racception 
qu'il faut lui attribuer... Chez nous on écrit la parole, 
en Chine on représente la pensée (1). 

Lorsque les missionnaires portugais parurent dans 
la Gochinchine , ils appliquèrent , à Timitation du 
P. Alexandre de Rhodes, les caractères de Talphabet 
latin à récriture de la langue annamite. L'écriture nou- 
velle s'appela qiioc-ngu. C'était faciliter singulière- 
ment l'étude de cet idiome et beaucoup l'apprirent 
ainsi rapidement. Pour indiquer l'intonation des mots 
de cette langue chantante ils ont modifié certains 
caractères de notre alphabet et leur ont donné une 
valeur conventionnelle, facile à retenir. 

L'emploi des caractères latins a été .généralisé et 
régularisé depuis notre conquête et il est enseigné 
dans toutes les écoles de la colonie. Les avantages de 
cette mesure sont considérables. Les indigènes- sont 
ainsi dispensés d'avoir recours à une langue étran- 
gère pour la rédaction de leurs contrats et de leurs 
conventions ; nous sommes affranchis des interprètes 

avant Tintroduction de l'écriture chinoise, mais il n'en reste plus au- 
cune trace aujourd'hui. 
(1) Luro, Le pays d*Annam, p. 142, 



LANGUE — ÉCRIÏUHE — LITTÉRATURE 269 

et des anciefts lettrés hostiles à notre domination. La 
langue vulgaire, ainsi fixée par nos caractères latins, 
nous ouvre une voie facile pour faire pénétrer nos 
idées civilisatrices, pour vulgariser les sciences de 
l'Europe ignorées dans TExtrême Orient. L'introduc- 
tion de notre alphabet est peut-être le plus grand des 
bienfaits apportés en Cochinchine par notre domina- 
tion, comme dans l'antiquité, l'introduction des carac- 
tères phéniciens chez les peuples du bassin méditer- 
ranéen, fut rinstrument de la civilisation de l'Europe 
primitive. 

Les mots de la langue annamite sont monosylla- 
biques avons-nous dit. On y rencontre les voyelles : 

a, comme dans le mot français dormant, a bref — 
à long. 

è, comme dans mère, — é, comme dans bonté. 

i et ï comme en français. 

comme dans le mot encore^ — ô comme dans 
dômey — œ comme l'o allemand, — ou comme • la 
diphthongue ou en français, oo en anglais, oe en bol- 
landais. 

u présentant un son assez comparable à celui de 
l'û allemand, mais cependant plus dur et plus forte- 
ment énoncé. Ce son est difficile pour les étrangers. 

Les consonnes simples et composées qui entrent 
comme initiales dans la formation des mots sont : 

b, bl, ch, $, d, dy (entre le son de l'y consonne et 
du S grec moderne, son assez difficile à rendre pour 
un Européen), f (cp grec), g, h, k, 1, m, ml, n, ng, n, 
q, r, s, t, ty, tr, v. 

Les consonnes finales sont : 
ch, k, m, n, ng, p, t. 



270 LA OOCHINCHINK CONTEMPORAINE 

Les mots annamites, comme ceux des Chinois et des 
Siamois, sont susceptibles de plusieurs tons ou in- 
flexions de voix, de telle sorte que le môme mot, à 
des tons différents, exprime toute une série de choses 
souvent fort différentes les unes des autres. Par 
exemple : daOj suivant le ton avec lequel on le pro- 
nonce, signifie conduire, couteau, prier, pêche, doc- 
trine religieuse, etc., ma peut signifier chanvre (sol 
ronde), cependant (fa croche mi ronde), enduire (do 
ronde au-dessous de la portée), cheval (sol croche la 
ronde), tombeau (sol croche si ronde), joue (do ronde 
sur la portée). « De là, il arrive souvent, dit un mis- 
sionnaire, que ceux qui ne sont point versés en la 
connaissance de ces tons ou de ces accents, se trom- 
pent fort, et prennent un sens ridicule ou impertinent, 
pour un autre. Ainsi, il arriva un jour à un de nos 
Pères, qui ayant voulu commander à un valet du pays 
d'acheter des poissons, il dit bien le mot ca, mais il le 
prononça avec un accent grave le devant prononcer 
avec un accent aigu ; ce qui fut cause qu'au lieu de 
poissons, qu'il avait l'intention de faire acheter, le 
valet lui apporta un panier plein de pommes sau- 
vages... » 

Les tons sont au nombre de cinq, si Ton en excepte 
le ton égal ou piano. Ces cinq tons ont été désignés 
par les missionnaires sous les noms suivants : 

1* Le ton ascendant^ figuré dans récriture romaine 

par un accent aigu (') ; 
2° Le ton descendant, figuré par un accentgrave( Oî 
3° Le ton tombant, figuré par un point sous la 

voyelle ( ^ ) ; 



LANGUE — ÉCRITURE — LITTÉRATURE 271 

4** Le ton interrogatif, figuré par un tilde placé hori- 
zontalement sur la voyelle (a) ; 

5'* Le ton grave, figuré par un tilde placé verticale- 
ment sur la voyelle (â). 

Il est important de remarquer que ces tons per- 
sistent de la manière la plus absolue dans le langage, 
en parlant à haute voix comme en chuchotant, dans 
le style vulgaire comme dans la prière et dans le chant, 
dans les imprécations de colère ou dans les paroles 
de mansuétude. Chez les enfants et chez les individus 
illettrés, surtout dans les petites villes éloignées des 
grands centres, les intonations sont très fortement 
indiquées dans le langage, qui devient une sorte de 
chant perjJétuel, bizarre et inimitable pour un Euro- 
péen qui ne s'y est pas habitué par une certaine pra- 
tique (1). Dans les villes fréquentées par les Européens 
il s'est formé un « sabir » monstrueux, composé de 
mots chinois et annamites, français et provençaux, 
espagnols et portugais, anglais, latins, malais, juxta- 
posés sans aucune flexion (2)» 

Quant à la littérature annamite, ses œuvres sont si 
peu nombreuses, qu'il est difficile d'en présenter une 
monographie. Quelques poèmes, des poésies et des 
chants populaires, des proverbes, des dictons font 
toute sa richesse. 

Les vers annamite se composent d'un certain nombre 
de mots formant des pieds, soumis à des règles à peu 
près invariables au point de vue de la quantité et des 



(1) D'après la notice sur la langue cochinchinoisâ, par M. Léon de 
Rosny dans le Tableau de la Cochinchine de Cortambert. 

(2) E. Reclus, GéograpTiie, t. VHI, p. 883. 



272 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

plus capricieuses au point de vue de la métrique et de 
la rime. 

La quantité se marque par les deux tons longs et 
brefs. 

Les vers en usage sont ceux de deux, de quatre, de 
cinq, de six et de sept pieds. 

Ces différents mètres ne s'appliquent pas indistinc- 
tement à tous les genres de compositions poétiques 
que les Annamites classent en deux grandes divisions, 
les tho et les van. Dans les tho sont rangées toutes 
les pièces de poésies en vers de cinq, six ou sept 
pieds, assemblés en 3trophes : q'est surtout le genre 
lyrique, Tode, Tépigramme, la chanson. Les van 
comprennent spécialement les compositions de longue 
haleine, historiques ou philosophiques, les oraisons 
funèbres, les pièces de théâtre, etc., c'est-à-dire la 
poésie épique et didactique. Citons aussi les phu, 
compositions bizarres au point de vue prosodique, qui 
ne sont absolument astreints qu'à la rime à certains 
intervalles qu'aucune règle ne régit. 

Quant à la rime ses lois sont fort capricieuses oa 
pour mieux dire absolument soumises au caprice des 
auteurs ; le vers annamite n'est véritablement soumis 
qu'au rhythme,la quantité et la rime ne viennent qu'au 
second rang, s'accommodent avec le rhythrae comme 
elles peuvent, et le poète ne s'en inquiète que lors- 
qu'elles ne doivent point les gêner. 

Deux poèmes sont populaires dans l'Annam, le pre- 
mier surtout; ce sont le Luc-Vân-Tiêu et le Kim-Vàn- 
Kieu. 

Tous les Annamites savent par cœur le Luc-Vân- 
Tiêu, et.il n'est pas de chaumière où chaque soir les 



LANGUE — ÉCRITURE — LITTÉRATURE 273 

habitants n'en psalmodient quelques passages, même 
les enfants qui n'en comprennent pas encore le sens. 
Son auteur est inconnu. C'est une belle épopée, digne 
de sa réputation ; elle représente un homme du peuple, 
qui n'a d'autre ambition que de s'élever, par l'étude de 
la phUosophie, au-dessus de ses semblables, passer, 
dès le début de sa vie, par toutes les épreuves phy- 
siques et morales qu'il soit donné à un être humain 
de subir, lutter contre tous les maux, toutes les pas- 
sions, sans jamais se laisser abattre, et arriver, 
après de longues années de souffrances et de tri- 
bulations, à l'immortalité, en gagnant par sa vertu 
et ses mérites, la couronne royale, c'est-à-dire le 
mandat du ciel. 

Le poème de Kim, Vân et Kieu, ou plus communé- 
ment Tuy-Kieu, qui est le nom de la principale héroïne, 
n'est pas une épopée comme le précédent et son 
mérite littéraire est bien inférieur. Tuy-Kieu est tout 
au plus une étude de mœurs, un roman naturaUste et 
qui rappelle malheureusement les, audaces de ce triste 
auteur que Napoléon P' fit enfermer comme aliéné à 
Charenton. 

La chanson, telle qu'elle existe en France, c'est-à- 
dire la composition lyrique faite de plusieurs strophes 
égales, auxquelles s'ajoute le plus souvent un refrain, 
est inconnue. Et cependant le chant est fort en honneur 
chez les Annamites, bien que leur musique soit encore 
plus pauvre que leur littérature. 

Les chants populaires sont composés d'une série 
innombrable de strophes composées ordinairement de 
trois vers, les deux premiers de six pieds rimant 
ensemble, et le troisième de deux pieds, ne rimant 

LA COGHINCHIKB 18 



374 Lk COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

avec rien. On peut les diviser en trois groupes prin- 
cipaux : 

l"Les strophes satiriques ou épigrammatiques; ce 
sont les plus nombreuses, ce qui tient au caractère 
naturellement moqueur du peuple annamite. 

Nous en citerons deux exemples, 

STROPHES CONTRE LA POLTRONNERIE : 

Tai nghe cop ioi duoi sang 
Tho tay bat vit ; bo lang 
Xom oil 

Il croit entendre le bruit d'un tigre barbottant entre 
les pilotis de sa maison ; il étend la main et saisit.... un 
canard, et il crie : Au secours ! au secours ! 

Contre la faiblesse des mères qui ne surveillent pas 
leurs filles : 

Ruy tai xang be cai siêu ; 
Gai siéu tan nat, me lieu 
Gon bu. 

Elle a laissé tomber la théière de ses mains, et la 
théière s'est fendue; Ibl mère ne peut rien dire; c'est 
une enfant gâtée. 

2p Les chants sentimentaux : 

Thuong cha tbuong me eo pbaii 
Tbuong em cbin luong mnoi phau 
Go du. 

L'amour qu'on a pour ses parents a des limites; 
1 amour qu'on a pour sa maîtresse n'en a pas. 



LANGUE — ÉCRITURE — LITTÉRATURE "210 

3^ Les chants philosophiques et proverbiaux : 

Gang cao thi gio cang lay 
Gang cao daug vong cang dag 
Lahg van. 

Plus l'arbre est élevé, plus il est exposé au vent; 
plus la réputation est grande, plus elle a de détrac- 
teurs. 

Les proverbes sont nombreux ; on les appelle cô ngu 
ou paroles des anciens. Nous en citerons quelques- 
uns: 

Cent hommes, cent langues. 

On connaît les hommes et leur visage, mais qui 
connaît leur cœur ? 

Bien qu'il n'ait qu'un filet très délié, le pêcheur 
habile attrape de gros poissons. 

Allumez un flambeau pour chercher la richesse, vous 
ne la verrez pas ; prenez une épée pour tuer la pau- 
vreté, la pauvreté vous suivra quand même. 

Mieux vaut n'avoir à manger que du maïs que d'être 
riche et orphelin. 

En réunissant leurs moyens, des fourmis arrivent à 
traîner un bœuf. 

Rassasié on perd le goût, en colère on perd la 
prudence. 

Ce n'est qu'en travaillant qu'on devient habile. 

Donnez des éloges et vous serez considéré ; critiquez 
et vous serez haï. 

Qui aime bien châtie bien (1). 

(1) D'après L. Villard, Excurs. et reconn., n° 12, p. 446 et suivantes. 



CHAPITRE XI 

POPULATIONS ASIATIQUES INDIGÈNES 
I 

Les Cambodgiens, au nombre de HO.OOO dans la 
Cochinchine, sont, nous l'avons déjà dit, les premiers 
possesseurs du pays. Ils occupaient tout le delta du 
Mékong lorsque les Annamites, s'installant par la 
force le long des arroyos , les refoulèrent sur les 
giong. Ils émigrèrent alors vers les provinces du 
royaume des Khmers restées indépendantes. Notre 
établissement arrêta ce mouvement de retraite en 
assurant à tous nos sujets une égale protection et la 
reconnaissance de leurs droits de propriété. Les Cam- 
bodgiens sont doux, attachés aux mœurs antiques, 
aux vieilles traditions, au costume de leurs pères, 
plus fidèles que les Annamites au culte de Bouddha. 
Le prosélytisme des missionnaires catholiques a tou- 
jours échoué près d'eux et ils tiennent les bonzes en 
grande estime (1). Ils habitent surtout dans les arron- 
dissements du Bassac : Chaudoc (de 15 à 20.000); 
Long-xuyen, Hatien, Rachgia, Cantho et surtout Soc- 
trang (30.000) et Travinh (35.000). Depuis notre domi- 
nation nous voyons s'éteindre progressivement Tinimi- 

(1) D»" Vantalon, Excurs. et reconn,^ n» 8, j). 292. 



POPULATIONS ASIATIQUES INDIGÈNES 277 

Hé sourde et la haine traditionnelle des Cambodgiens 
et des Annamites. Le fait est très visible à Soctrang et 
à Tayninh, La constitution de la propriété et rétablis- 
sement de voies vicinales ont favorisé beaucoup cette 
fusion (1). 



II 



Les Mois de l'arrondissement de Baria habitent 
21 villages divisés en trois cantons ; quelques villages 
possèdent des rizières cultivées à la manière annamite; 
leurs habitants sont sédentaires, ceux des autres vil- 
lages sont à demi nomades sur leur territoire particu- 
lier. Les villages paient un léger tribut; les habitations, 
qui renferment chacune de 15 à 20 habitants, sont 
groupées par trois ou quatre, élevées sur de forts 
piquets de 3™50 à 5 mètres de hauteur ; elles forment 
de véritables cages rectangulaires de 30 à 40 mètres 
de longueur sur 15 de largeur tressées en bambous, le 
toit est en chaume de tranh et souvent les parois sont 
doublées de paillettes. Le mobilier est des plus 
simples, quelques foyers, des claies servant à soutenir 
les provisions : venaison, pains de riz, poisson salé, 
maïs vert, patate douce, vases de vin, de riz, arcs et 
flèches. Le costume se compose d'une bande d'étoffe à 
laquelle les jeunes femmes ajoutent un carré d'étoffe 
suspendu au cou et cachant les seins ; quand elles 
sortent elles prennent le costume annamite. Tous, 
hommes et femmes, ont les oreilles percées; ils y 
portent des anneaux d'argent, de cuivre ou même sim- 

(1) Bapp, au Cons, colon,, sess. 1882, p. vi. 



378 LA OOCHINCHINB CONTEMPORAINE 

plement de petites ficelles; les plus riches portent au 
coudes colliers d'ambre. 

Leur principale industrie est la culture du riz dans 
dés rays, espaces de terrain déboisé par le feu; ils 
font des cordes en écorce d'arbre, de Thuile de bois, 
des torches, de la cire ; ils vont vendre ces produits et 
leur chasse aux marchés de Long-lap, de Long-nhun 
et de Baria contre du sel, du tabac, de la noix d'arec 
et des ustensiles de ménage. 

La plupart des hommes et quelques femmes com* 
prennent l'annamite, mais tous se servent habituelle- 
Tnent d*une langue spéciale, qu'ils appellent la langue 
trao. Cette langue, presque entièrement monosylla- 
bique, n'a pas les différentes accentuations qui ren- 
dent si difficile l'étude de l'annamite ; on y trouve des 
aspirations rudes et fréquentes. Le système de numé- 
ration est décimal. 

L'esprit de famille est très développé chez les Mois; 
leur tendresse pour leurs enfants est remarquable. Les 
mariages se font aussitôt la puberté sans aucune céré- 
monie. Bien qu'il n'y ait pas de cohtrat écrit, ils n'en 
sont pas moins liés par la coutume, et quand un Moï 
veut répudier sa femme pour en prendre une autre, il 
est forcé de fournir la nourriture à la première femme 
et à ses enfants ; celle-ci retourne chez ses parents, 
libre de tout engagement ; si elle peut se remarier les 
obligations du premier mari cessent aussitôt. Bien 
qu'admise chez eux, la polygamie est rare, à cause de 
la misère. L'adultère est absolument inconnu. 

Les Mois diffèrent absolument des Annamites au 
point de vue physique, de la langue et de la religion. 

« Les Mois peuvent être rangés parmi les races 



POPULATIONS ASIATIQUES INDIGÈNES 379 

dont la taille est la plus petite ; ils viennent à peine 
avant les Lapons. 

« La teinte de leur peau est plus foncée que celle 
des Annamites, elle se rapproche plutôt de celle des 
Cambodgiens; on n'y aperçoit jamais aucune trace de 
tatouage. Le système pileux , peu développé , Teat 
cependant plus que dans la race jaune ; les cheveux 
toiyours noirs sont ondulés et parfois Msés ; la barbe, 
parfois très fournie à la lèvre et au menton, manque 
sur les parties latérales de la face. Les Mois rasent ou 
coupent au ciseau leur barbe sur la partie médiane de 
la lèvre supérieure, laissant pousser les côtés de la 
moustache. 

« Le crâne est dolichocéphale, légèrement scapho- 
céphale ; il ne subit pas dans Tenfance de déformation 
artificielle. La face a un prognathisme très prononcé, 
et cela donne à ce peuple un aspect farouche qui ne 
répond pas à son caractère doux et craintif. Le front 
est étroit, les pommettes un peu saillantes. Les yeux 
sont foncés, les paupières, bien fendues, sont horizon- 
tales et ne sont pas bridées à leur angle interne ; le 
nez est très épaté, la bouche largement fendue, les 
lèvres épaisses, les dents, grandes et bien plantées, 
sont noircies par Tusage du bétel, mais les caries 
dentaires paraissent assez rares. 

(( Les muscles sont peu développés, ils ne sont pas 
saillants sous la peau. Chez les femmes, les seins, 
d'une grosseur moyenne, sont coniques ; ils se flétris- 
sent rapiclement, mais sans prendre jamais cet allon- 
gement exagéré que Ton retrouve dans plusieurs races 
nègres dès que la femme a rempli ses fonctions mater- 
nelles. Ils ont les attach3s fines, le pied est long, les 



280 LA. COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

orteils écartés, comme chez tous les peuples qui mar- 
chent pieds nus ; le deuxième orteil dépasse ordinai- 
rement le premier... 

« Les maladies de poitrine et la tuberculose en par- 
ticulier sont très fréquentes chez les Mois ; il en est 
de même des fièvres intermittentes et de toutes les 
manifestations de la scrofule. De terribles épidémies 
de variole et de choléra les ont parfois décimés (1). » 

La religion des Mois est très rudimentaire ; on ne 
trouve chez eux ni idoles, ni pagodes, ni fétiches, ils 
ne portent pas d'amulettes ; ils croient cependant que 
l'omission de certaines pratiques traditionnelles peut 
porter malheur. Ils ont un certain culte pour leurs 
morts. 

Les Mois étrangers sont en relations suivies avec les 
Annamites depuis de longues années n'en ont rien 
appris. Leur nombre est en décroissance et leur race 
probablement destinée à s'éteindre comme toute race 
inférieure, rebelle à la civilisation en présence d'un 
peuple supérieur. Les Annamites ont pour eux un 
trop profond mépris pour s'allier avec eux et pour que 
des croisements viennent améliorer la race et retarder 
sa disparition (2). 



m 



Les Ghams paraissent être d'origine malaise et pro- 
venir des débris des habitants de l'ancien royaume du 



(1) D' Neis, Excur. et recann.y n» 6, p. 425. 

(2) D' Paul Neis, Excurs, et rcconn.,, n« 6, Gautier, iWd., n* 14. 



POPULATIONS ASIATIQUES INDIGÈNES 281 

Ciampa, conquis autrefois par les Annamites. On ne 
les rencontre dans notre colonie que dans quelques 
villages de la frontière septentrionale vers Tayninh et 
surtout vers Ghaudoc. 



CHAPITRE XII 

POPULATION — ASIATIQUES ÉTRANGERS 

Les Chinois sont nombreux dans notre colonie ; ils 
constituent le groupe le plus important des Asiatiques 
étrangers, soit un peu plus du 1/25 de la population 
totale. Ils viennent surtout des provinces de Canton, 
Phuoc-Kien,Haï-nan, Trieu-Chan et Acka. Le prix du 
passage sur les jonques de Canton à Saigon ne 
dépasse pas une trentaine de francs. Les Chinois 
établis dans notre possession sont groupés, d'après 
leur idiome, en congrégations (bang) dont les chefs 
sont responsables de la conduite de leurs administrés. 
Ils se soutiennent mutuellement, comme les Israélites 
en Europe, comme les marchands phéniciens dans 
rantiquité. On les rencontre surtout à Cholon, Saigon, 
Sadec et Soctrang. 

Les Célestes sont des commerçants habiles, des 
travailleurs adroits, âpres au gain mais sachant 
néanmoins se contenter à Toccasion d'un faible béné- 
fice. Tout le petit et une partie du grand commerce 
sont entre leurs mains : dès qu'un négociant français 
de Saigon a reçu une commande, il se rend à la bourse 
de Cholon pour s'adresser aux acheteurs chinois qui, 
famiUers avec la langue vulgaire, se mettent en relation 
avec les producteurs indigènes. Ils savent aussi bien 
que les colons se procurer directement les marchan- 



ASIATIQUES ÉTHAN0ER8 288 

dises de TOccident dans les pays d*origine ; quelques 
Chinois de Gholon frètent directement des navires 
européens pour les Indes, la Réunion et la Chine. On 
assure que, pendant la période difficile des premières 
années de l'occupation, quand les négociants euro- 
péens établis à Saigon ne connaissaient les cours de 
Hong-Kong et de Shang-Haï que par des occasions 
irrôgulières, les Chinois de Cholon possédaient un 
service de courriers avec Canton. 

Le plus souvent les Célestes ne font qu'un séjour 
passager dans la colonie. Quand ils ont acquis une 
certaine aisance ils retournent dans leur patrie, aban- 
donnant en Cochinchine la famille temporaire qu'ils 
s'étaient créée. Cependant, depuis un certain temps, 
quelques membres de la classe aisée se sont établis à 
Cholon sans esprit de retour ; plusieurs ont amené 
leur femme et, au mois de septembre 4882, un de leurs 
plus grands négociants a obtenu la naturalisation 
française. 

Les métis de Chinois et d'Annamites sont plus blancs, 
plus élégants de formes que les indigènes ; inteUigents 
et actifs ils paraissent devoir constituer un rameau 
important de la population future. Ils reçoivent de 
leur père le type chinois et gardent les moeurs, la 
religion et le costume du Céleste Empire. On donne à la 
population métisse le nom de MnA-Atuongr, appellation 
impropre, car celle-ci ne convient qu'aux descendants 
des Chinois fixés en Cochinchine à l'époque du renver- 
sement de la dynastie des Minh. Les derniers Minh- 
huongs habitent Hatien. 

Lors de la conquête française les négociants 
chinois, inquiets pour leur fortune et pour leur 



284 LA. COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

vie, furent sur le point d'abandonner Cholon pour 
rentrer dans leur pays. Ils reconnurent bientôt que 
notre domination assurait à tous la sécurité, ils 
restèrent en masse et ceux qui étaient partis revinrent 
presque aussitôt. Nous avions d'ailleurs intérêt à les 
protéger. « Déjà établis dans le pays, tenant en main 
les principaux comptoirs commerciaux, indifférents 
au système gouvernemental et à la domination de l'un 
ou de l'autre, poursuivant leur œuvre d'exploitation 
matérielle et d'enrichissement, sans préoccupation 
apparente de politique ni de patriotisme, ils devaient 
être les instruments naturels de notre implantation 
dans un pays conquis dont nous ne pouvions trans- 
former du jour au lendemain les soldats vaincus en 
ouvriers dociles (1). » 

Les Chinois nous ont ainsi rendu des services 
incontestables. Il n'en est plus ainsi aujourd'hui. Leur 
caractère égoïste, envahisseur, accapareur, leur 
attachement à leurs coutumes, à leur langue, à leur 
religion constituent des obstacles infranchissables à 
leur fusion avec les autres classes de la population et 
entravent trop souvent notre action sur la race anna- 
mite. Ils sont parfois redoutables par leurs associations 
secrètes dont la principale est celle du Ciel et de la 
Terre, dont le centre est à Baclieu, dans les plaines 
inondées de la presqu'île de Camau. M. Le Myre de 
Vilers dut s'y rendre en personne, en 1882, pour 
arrêter ses agissements. Il y réussit par l'application 
de ses pouvoirs extraordinaires de gouverneur agis- 
sant en conseil privé. 

(1) Eapport au Conseil colonial^ année 1880, p. ZiZ, 



ASIATIQUES ÉTRANGERS 285 

L'habitude des Chinois de venir sans famille dans 
la colonie est fort malheureuse poiu* la moralité de la 
population annamite. C'est là un fait déplorable dans 
tout pays, parce que la disproportion entre les sexes 
amène toujours de grands désordres. Les Anglais et 
les Américains l'ont constaté et cette condition de 
l'immigration chmoise devra attirer l'attention du 
gouvernement français de la Cochinchine. 

La part des Chinois dans les impositions perçues par 
la colonie a fait l'objet de nombreux arrêtés des diffé- 
rents gouverneurs (11 août 1862, 16 août 1864, 12 avril 
1865, 17 septembre et 7 décembre 1869, 5 mars 1870). 
La décision du 5 octobre 1871 règle encore aujourd'hui 
le service. Les immigrants sont divisés en trois caté- 
gories : 1** les notables, 2« les inscrits, 3*" les ouvriers, 
coolies et serviteurs à gages. Le produit de Timpôt 
de capitation s'est élevé en 1881 à 1.270.350 fr. En 
outre de l'impôt de capitation les immigrants sont 
soumis à des perceptions diverses (droit d'entrée, 
passe-ports, amendes et duplicatas de cartes de 
séjour, soit environ 200.000 fr. par an). 

Les Malais se sont établis dans l'arrondissement de 
Chaudoc vers 1854 et 1857. Ils étaient autrefois fixés 
au Cambodge, les premiers venaient du Binh-Thuân 
et les seconds se composaient d'émigrants de la pénin- 
sule de Malacca. Ce sont des gens sobres patients, 
laborieux à l'occasion, économes, et même un peu 
avares* Ils ont, dans le pays, la réputation d'usuriers 
prêtant sur gages ou contre de bonnes garanties, à 
des taux très élevés. On ne rencontre parmi eux 
aucun mendiant, les parents et les habitants pourvoient 
aux besoins des vieillards et des infirmes. Les Malais 



286 LX COCHINOHINE CONTEMPORAINE 

vivent généralement en bonne intelligence entre eux 
et avec leurs voisins ; les vols sont rares dans leurs 
villages. Us se marient entre eux ; tous sont maho- 
métans, ils ont de petites mosquées et leur séjour au 
milieu des peuples bouddhistes n'a pu altérer leur foi ; 
de temps à autre ils se cotisent pour envoyer un des 
leurs au hadjd de la Mecque. Gomme l'islamisme n a 
pris faveur- dans leur pays que dans les premières 
années du xiii* siècle, importé sur la côte orientale de 
Sumatra par des marchands maures, persans et 
arabes, M. Moura suppose que les grandes migrations 
des Malais dans le Cambodge n'ont pu se produire 
avant ce temps, et au siècle suivant seulement sur 
les rivages du Ciampa et de la Cochinchine (1). 
Presque tous les Malais sont commerçants et se livrent 
au négoce d'échange des produits du Cambodge contre 
ceux de la Basse-Cochinchine ; ils ont l'esprit d'asso- 
ciation comme les Chinois. La bijouterie est à peu près 
leur seule industrie ; leurs bijoux sont de style 
cambodgien ; les feumies tissent, au moyen de 
métiers très primitifs, des étoffes de soie et de coton, 
plutôt pour l'habillement de leur famille que pour en 
faire le commerce. On peut évaluer le nombre des 
Malais de l'arrondissement de Chaudoc à 13.200 en- 
viron ; le nombre des inscrits payant la capitation 
était de 1.173 en 1880(2). 

Les Malais ont le front arrondi et abaissé, les yeux 
ronds, les lèvres un peu fortes, le nez plein, large et 
les narines écartées, la bouche grande et la mâchoire 
avancée, la barbe rare et ne poussant qu'au-*dessus 

(1) Moura, Le royaume du Cambodge, t. I, p. 457. 
<2) Laba98iére, Eœcur», et reconn,, n* 6, p. 873 et suiv. 



ASIATIQUES ÉTRANGERS 287 

des lèvres et au menton. M. Moura lés juge sévère- 
ment. L'aspect général des Malaii^ est farouche, dit-il ; 
ils sont d'ailleurs naturellement traîtres, dissimulés, 
hypocrites, hardis, jaloux, cruels, âpres au gain, rusés, 
trompeurs et trafiquants habiles. 

Leur costume, comme dans loute la Malaisie, est 
le pagne tombant, un gilet boutonnant droit, un veston 
en toile ou en soie et un petit turban. Les laïques ont 
les cheveux coupés très courts mais non rases. Les 
femmes portent également le langouti et une longue 
robe de soie collant au corps et aux bras. Elles ont les 
cheveux longs et noués à Tarrière suivant la mode 
annamite (1). 

Les Tagals sont des indigènes de Manille qui. ont 
servi dans le corps expéditionnaire espagnol et qui 
sont restés dans notre colonie à l'expiration de leur 
congé. Ils sont surtout fixés à Baria et à Bien-hoa. 
Leur occupation habituelle est la chasse des bêtes 
fauves dans laquelle ils sont passés maîtres. 

Le tableau suivant donne le mouvement de Timmi- 
gration et de Vimigration des Asiatiques soumis à 
l'impôt de capitation pendant Tannée 1880. 

(1) Moura, op. cit.f t. I, p. 458. 



288 



LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 



SOUMIS A L'IMPOT 



CHINOIS 

Existant au !•" janvier 1880.. 

Résidents revenus et immigrants 
arrivés en 1880 



59.988 
1.932 



Total 

Emigration pendant l'année. 
Existant au 31 décembre. . . . 



61. 9:^0 
5.628 



56.292 



Résidents soumis à Timpôt au 
1« janvier 1881 



11.813 



59.988 
13.745 



11.813 
2.567 



73.733 
8.195 



9.246 



65.538 



65.538 



INDIENS 

Existant au 1" janvier 1880. . . 

Résidents revenus et immigrants 
arrivés en 1880 



577 
4 



Total 

Emigration pendant Tannée... 

Existant au 31 décembre 1880 . 

Résidents soumis h Timpôt au 
1" janvier 1881 



581 
83 

498 



62 
16 



46 



544 



MALAIS, ARABES, etc. 

Existant au 1« janvier 1880. . , 

Résidents revenus et immigrants 
arrivés en 1880 



32 



Total 

Emigration pendant Tannée . . . 

Existant au 31 décembre 1880 . 

Résidents soumis h Timpôt au 
!•' janvier 1881 



1.501 
42 



1.459 



17 



15 



1.474 



g. S 



2.096 
85 



2.181 
197 



577 
66 



643 

99 

544 



49 



1.518 
44 



1.474 



EXEMPTS DE L'IMPOT 



1.984 



38 

3 

41 

_6 

33 



151 



151 

2 

"h9 



93 
1.340 



1.433 
584 



849 



4 
35 



39 
19 



20 



25 
13 



38 
15 



23 



de 

10 à 16 



911 
454 



1.365 
261 



1.104 



10 



10 



CHAPITRE XIII 

POPULATION — FRANÇAIS ET EUROPÉENS 

En 1881, il y avait en Gochinchine 1862 sujets fran- 
çais, non compris les troupes de terre et de mer, et 
65 Européens étrangers. La population européenne 
était ainsi répartie : 



Arrondissements 


Français 


Etrangers 


Total 


Baria 


33 


3 


36 


Bentré 


19 


» 


19 


Bien-hoa 


34 


» 


34 


Gantho 


13 


» 


13 


Ghaudoc 


26 


» 


26 


Gholon (inspectiou) 


2 


» 


2 


GOgODg 


14 


» 


14 


Hatien 


11 


» 


11 


Long-xuyen 


26 


» 


26 


Mytho 


49 


» 


49 


Rachgia 


12 


» 


12 


Sadec 


19 


» 


19 


Saigon (20« arrond*) 


1455 


62 


1517 


Saïgon (inspectioD) 


26 


» 


26 


Soctrang 


22 


» 


22 


Tanan 


14 


» 


14 


TayniDh 


27 


)) 


27 


Thu-dau-mot 


16 


» 


16 


Travinh 


18 


» 


18 


Vinh-Long 


26 


» 


26 



Totaux 1.862 65 1.927 

Sur les 1.862 Français on compte 220 Asiatiques 
sujets français dont 210 à Saïgon et 10 à Gholon. La 
population venue de la métropole ou des colonies, 

LA GOCHINCHINE 10 



â90 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

autres que rinde, se réduit donc à 1.642 personnes. 
C'est bien peu assurément ; la plupart sont des fonc- 
tionnaires de Tadministration, quelques-uns sont négo- 
ciants, d'autres aubergistes, un petit nombre colons 
véritables. 

Le commerce français n'a pas encore dans l'Extrême 
Orient, même dans notre colonie, la place qui devrait 
lui appartenir légitimement. Notre pavillon n*est pas 
assez représenté dans le mouvement du port de Saigon, 
nos nationaux ne vont pas assez fonder d'établissements 
durables en Cochinchine. Et cependant nos manu- 
factures trouveraient de faciles débouchés dans ces 
contrées lointaines. C'est notre population métropoli- 
taine qui doit comprendre la nécessité d'un grand effort 
vers la colonisation. Nos qualités, pour être différentes 
de celles des Anglais, des Américains ou des Alle- 
mands, qui tous réussissent dans leurs entreprises 
d'outre-mer, ne sont pas moins réelles et dans l'Ex- 
trême Orient notre race est sympathique à la popu- 
lation indigène et aurait plus de chances de succès que 
nos heureux rivaux. « Ily a cent ans encore nos jeunes 
compatriotes partaient gaiement pour les plantations 
du Canada ou pour les comptoirs des Indes. La crise 
terrible de la Révolution, la lutte de TEmpire contre 
l'Europe, en brisant nos relations avec les contrées 
d'oUtre-mer, ont ruiné la tradition de nos mœurs 
commerciales. Nous n'en avons pas encore recou- 
vré l'esprit d'entreprise et de hardiesse (1). » Il est 
grand temps de réagir contre cet abandon. Nous ne 
manquons pas d'hommes entreprenants. Sans parler 

(1) Marguewn, Compte rendu dés travaux de Vêcolé Turgot en 1867. 



ï^hançàis et européens â9l 

des explorateurs et des savants qui ont parcouru 
rindo-Chine, les Harmaiid, les Rheînart, les d'Arfeuille 
et tant d'autres moins connus que nous avons cités dans 
la partie historique de cet ouvrage, n'avons-nous pas 
vu M. de Lessops percer les isthmes, le commandant 
Roudaire s'attacher au projet de la mer Intérieure de 
l'Algérie, Gustave Lambert, tué glorieusement à Buzen- 
val, sous les murs de Paris, préparer une eipédition 
au pôle nord, sur les traces de l'Infortuné lieutenant 
Bellot, Savôrgnan de Brazza se montrer Témule, et 
l'émule généreux, de Stanley, et tant de missionnaires 
pénétrer au cœur de pays barbares et inexplorés ? 

La France, dit*on, n'a pas d'exubérance de popu- 
lation et c'est un obstacle insurmontable à la fondation 
de colonies. Il est certain que nous ne doublons pas 
notre population aussi rapidement que l'Angleterre et 
l'Allemagne et c'est là un sujet de crainte pour 
l'avenir de notre pays. Mais l'objection n'est pas déci- 
sive, répond M. Paul Leroy-Beaulieu ; les naissances 
présentent encore sur les décès un e^icédent annuel de 
100.000 âmes environ. Il en faut beaucoup moins pour 
fonder des empires. On ne trouve pas 100,000 Anglais 
aux Indes (1) et il n'y a pas plus de 35.000 Hollandais 
aux îles de la Sonde. Une colonie d'exploitation comme 
la Gochinohine n'a pas besoin d'une grande immi- 
gration. 

« Le véritable nerf de la colonisation, c'est plus 
encore les capitaux que les émigrantsi La France 

(1) La population d'origine anglaise de l'Inde, non compris rarmée, 
s'élevaiti d'après le recensement de l&ll, â 04.001 àtn«ë, dofit \6ACI2 
dans le Bengale inférieur, 10.921 dans la présidence de Bombay et 6.910 
da&fl les provinces du Nord-Oaidt; le r««te était dieséminô dAns les autres 
provinces. E. Avalle, Notices sur les colonies anglaises, p. 68. 



292 LA. COOHINCHINE CONTEMPORAINE 

possède des capitaux à foison ; elle les fait volontiers 
voyager ; sa main confiante les dissémine aux quatre 
coins de l'univers. Elle en a déjà pour 20 ou 25 mil- 
liards de par le monde, et chaque année ce chiffre 
s'accroît d'un milliard au moins. Si le tiers ou la moitié 
de cette somme, si même le quart se portait vers nos 
entreprises coloniales, quels splendides résultats nous 
obtiendrions en vingt-cinq ou trente ans (1) ! » 

Souvent les Français qui vont aux colonies y arrivent 
sans fonds, s'imaginant que Tadministration doit leur 
octroyer des concessions de terrains et mille faveurs 
diverses. C'est une erreur qui n'a été que trop encou- 
ragée au début de notre occupation de l'Algérie ; c'est 
comme un vague souvenir des théories fausses sur 
un prétendu droit au travail. La concession gratuite de 
terres aux Européens ne peut et ne doit être qu'un 
cas exceptionnel, surtout dans un pays où la propriété 
des indigènes et des communes est fondée depuis des 
siècles. 

En général, nous ne parlons pas assez de nos colo- 
lies dans nos écoles primaires, nous l'avons souvent 
constaté dans des jurys d'examen; ou bien, lorsque 
les instituteurs en parlent, c'est pour faire ressortir 
l'insalubrité de leur climat. Aussi la majeure partie du 
public répète à la nouvelle du départ d'un compatriote 
pour une de nos possessions, une phrase stéréotypée: 
« Il va affronter un climat bien terrible ! » Nous avons 
l'intime conviction que nos écoles pourront diriger 
.utilement vers nos colonies l'attention des élèves, 
montrer les avantages qu'elles présentent aux jeunes 

(1) Paul Leroy-Beaulieu, De la Colonisation, préface de la 2« édition, 

p. VII. 



FRANÇAIS ET EUROPÉENS 293 

gens actifs et énergiques. Nous Taffirmons, appuyé 
sur notre expérience personnelle à Técole municipale 
Tuçgot. Il y a vingt ans, un directeur éminent,M. Mar- 
guerin , aujourd'hui administrateur honoraire des 
écoles municipales supérieures de Paris , s'attacha 
à faire naître chez les élèves le goût des entreprises 
lointaines. Il réussit au delà de toute espérance. Pour 
ne parler que des anciens élèves dont on connaît 
exactement la situation, deux ont participé aux travaux 
de l'isthme de Suez, un fut longtemps chargé des 
études du chemin de fer de Beyrouth à Damas, un est 
actuellement employé à la mission du cap Horn, 
quelques-uns ont habité New-York, cinq se trouvent 
en Algérie, un à la Guyane, deux en Cochinchine, un 
à Calcutta, plusieurs à Cracovie, Madrid et Gonstanti- 
nople. Beaucoup, sans quitter la France, se sont 
livrés au commerce d'exportation. Quelques-uns ont 
rencontré la fortune, tous se sont fait un nom hono- 
rable par leur esprit d'ordre, leur activité et leur 
persévérance. On voit, par cet exemple, ce que peut 
faire une école pour la colonisation. 

Nous avons pensé souvent à ces nombreux jeunes 
gens qui, pour des causes diverses, s'engagent dans 
l'armée entre 16 et 18 ans. Quelques-uns, et c'est la 
minorité, réussissent, la plupart reste en route. Beau- 
coup d'entre eux, dirigés sur nos colonies, pourraient 
y rendre de grand» services. Il y aurait, peut-être, à 
étudier un projet de loi sur cette matière. Les jeunes 
immigrants pourraient être dispensés du service mili- 
taire dans la métropole et être incorporés, pour une 
période d'instruction, dans Tinfanterie ou dans l'artil- 
lerie de marine* Leur mauvaise conduite, constatée 



3J)4 LA COCHINOHINB CONTEMPORAINE 

par un tribunal ou par une commission, composée de 
membres de Tadministration et de mandataires du 
suffrage universel, pourrait faire révoquer le privilège 
et les faire incorporer dans une compagnie de disci- 
pline. 

Ces jeunes gens, forts et vigoureux, remarque 
M. Leroy-Beaulieu, sont ceux des immigrants qui 
rendent de véritables services aux établissementg 
d'outre-mer. Les enquêtes anglaises ont démontré 
qu'au-dessous de lô et au-dessus de 40 ans les arri- 
vants sont plutôt une charge qu'une ressource pour 
une colonie. 

L'Etat accorde aux colons à destination de la Cochin- 
chine des facilités de passage, Il ne leur demande que i 
le prix de la nourriture sur les transports et il rem- [ 
bourse les &ais à ceux qui se rendent dans notre posr i 
session pour la coloniser ou y exercer une industrie. ' 

Les trois quarts de ceux qui sont allés en Cochin- 
chine s'y sont bien trouvés et, au bout d'un certain 
temps de séjour en France, nécessaire au rétablis- 
sement de leur santé, ont eu la nostalgie delà colonie. 
Cela se conçoit. Sans doute, le climat est rude, mais, 
grâce aux traitements élevés, les Européens jouissent 
d'un bien-être et d'qn confortable qu'ils ne pourraient 
se donner en France. Ainsi, un instituteur, qui, 
dans la métropole, malgré l'augmentation récente des 
traitements, touche de l.OÛÛ à 1.8ÛÛ francs par an, 
reçoit plus de 5.000 francs en Gochinchine. Si cet 
homme est sobre, économe, il a bientôt gagné un petit 
pécule et cela sans se priver, en menant une vie qu'il 
n'a jamais connue en Europe, 

Un employé de la direction de l'intérieur qui, en 



PRANÇA.I8 ET EUR0PÉEN6 295 

France, serait expéditionnaire à iZ ou 1.500 francs, 
g-agne 4.000 francs à Saigon. Il va à son bureau à 
7 heures, en sort à 10, y retourne à 2 heures et 
finit sa journée à 5 heures, Il fait alors sa prome- 
nade en voiture ou à cheval. Il vit en popotte avec 
deux ou trois camarades, ce qui diminue notable- 
ment les frais de logement et d'entretien. Tous les 
trois ans les uns et les autres vont en France la bourse 
garnie s'ils ont été raisonnables ; au bout de six ans de 
services ils ont droit à un capital servi par la caisse de 
prévoyance de la colonie. Un avocat-défenseur, qui 
aurait du mal à gagner 10.000 francs au chef-lieu d'une 
cour d'appel, peut toucher, sans fatigues extraordi- 
naires, de 30 h 40.000 francs d'honoraires.— Nous 
ne parlons ici que des fonctionnaires. 

Autrefois, les femmes européennes allaient rarement 
en Gochinchine. L'amiral de la Grandière fut un des 
premiers à y conduire sa famille. Depuis ce moment, 
nos magistrats, nos fonctionnaires, nos officiers ont 
suivi cet exemple; le nombre des femmes européennes 
augmente tous les jours. En 1882, quatre-vingts dames 
assistaient au bal du gouvernement. 

Rien n'est plus charmant que la promenade du soir, 
alors que 

Le roi briUapt du jour^ se couchant d^ns sa gloire, 
Deaçeiid avec lenteur dq son char de victoire. 

Tout le monde fait le tour de l'inspection de Binh- 
hoa, en passant sur les trois ponts de l'arroyo de 
l'Avalanche. Victorias, à deux et à trois chevaux de 
front, conduites avec dextérité parles Malais, voitures 
de jeunes gens dirigées par les propriétaires, isidores^ 



296 hk COOHINCHINE CONTEMPORAINE 

voitures de louage découvertes, ou malabars, voi- 
tures couvertes, mais ouvertes de tous les côtés, 
comme certains chars-à-bancs de France, cavaliers 
font quotiennement cette promenade. Si la pluie tombe 
on baisse la capote, mais on va prendre son bain d'air, 
on échange avec des amis ce salut et ce mot affectueux 
si doux quand on est loin des siens et de la patrie .> Il 
faut voir les petits chevaux annamites, pleins de 
vigueur et de feu. Ce sont de merveilleux attelages. 

Le dimanche, le . rendez-vous est au Jardin de la 
ville où joue la musique de l'infanterie de marine. Les ^ 
voitures font le tour du rond-point, un vrai Long- 
champs, le jeudi au mess des officiers, le mardi au 
square Charner. Le mois de janvier voit venir les bals 
et les concerts : concerts de la société philharmonique, 
très recherchés, où se rend toute la gentry saïgon- 
naise, bals du gouverneur, des officiers, des jeunes 
gens, de la ville, etc. Tous sont forts beaux, rien n'est 
épargné pour ces fêtes qui coûtent chacune de 6 à 
10.000 francs. On souscrit avec entrain et Ton danse 
jusqu'au jour, oubliant pour un instant que Ton est en 
Gochinchine (1). 

Malheureusement, à côté de ces réunions de bonne 



(1) On ne saurait sentir, sans Tavoir éprouvée, Tinfluence des distrac 
tions sur le moral et la santé. Nous avons connu k Saïgon en 1881 et 
1882, une très hospitalière maison, où Ton recevait tous les mardis 
soirs. L'aimable madame D... faisait avec une bonne grâce exquise les 
honneurs de son salon. C'était moins une réception qu'une réunion 
intime. On causait, on dansait, on faisait de la musique et Ton se 
séparait vers une heure du matin. Rien de plus agréable que ces réunions 
sans apprêt. Officiers de tous les corps de la marine, fonctionnaires, 
magistrats, colons s'y réunissaient. Que de joies cette famille nous a-t-elle 
procurées ! que de gens ont trouvé dans ces réunions le remède au spleen 
qui les rongeait ! avec quel plaisir on voyait revenir lés mardis ! 



FRANÇAIS ET EUROPÉENS 297 

compagnie, il y a en Gochinchine, comme partout ail- 
leurs, des assemblées moins recommandables, dans 
lesquelles une partie de nos compatriotes passent leurs 
soirées. En première ligne les cafés, tenus en général 
par des femmes de mœurs équivoques. Un crédit est 
ouvert à chaque consommateur, on souscrit un petit 
papier et on règle à la fin du mois. Au cercle on joue 
un jeu d'enfer : tel petit employé, qui gagne 400 francs 
par mois, perd ou gagnB cette somme en une soirée 
avec une parfaite aisance. Il y a dans ces habitudes de 
la Gochinchine un grand danger pour la jeunesse. Nous 
avons connu des fonctionnaires qui n'ont pu retourner 
en France, à cause de dettes de jeu, au moment d'un 
congé régulier. 

Aussi l'administration a-t-elle été fort sage lors- 
qu'elle a ouvert pour les employés une caisse de pré- 
voyance, dans laquelle on verse chaque année le quart 
de leurs appointements qu'ils touchent capitalisés 
après un séjour effectif de six ans. 

Dans l'intérieur la vie est plus calme. 

Là, tout est pour rien et l'on fait des économies. 
On chasse, on pêche, on visite ses voisins. Cette exis- 
tence à demi civilisée a ses charmes et ceux qui l'ont 
goûtée ont du mal à se refaire, à Saigon, à la vie 
européenne. 

Un grand nombre de célibataires prennent une 
maîtresse annamite, appelée vulgairement congat. Ces 
femmes sont enjouées, coquettes, vaniteuses et ne 
le cèdent en Tien pour la malice et la cupidité aux 
belles-petites européennes. La plupart des Français 
qui parlent l'annamite ont appris cette langue dans les 
conversations de leur congaï. 



f 

! 298 LA COCHINOHINE OONTEMPORAINE 

L 

i Une des choses qui vous frappent le plus en Coohin- 

chine, c^est la manière dont on y vit dans son intérieur. 

Tous les domestiques sont des hommes. Quelques 

I femmes annamites ou chinoises sont bien à Toceasion 

I femmes de chambre ou nourrices, mais elles goûtent 

peu ces emplois ; aucune n'est cuisinière ou bonne à 

\ tout faire. 

Votre cuisinier, chinois ou annamite, vous coûte de 
8 à 20 piastres par mois, soit environ de 40 à 100 fr, 
Il touche des appointements comme un fonctionnaire, 
et vient chez vous à certaines heures, avec la ponctua- 
lité d'un bureaucrate. Le soir, il vous demande le mar- 
che, de 3 à 5 fr. pour deux personnes et s'en va cou- 
cher chez lui, à moins que, dans les dépendances de 
votre maison, vous ne le logiez, ce qui est souvent un 
inconvénient, car il vous amène des confrères, des 
femmes et votre habitation devient bientôt un caravan- 
sérail. Avec l'allocation journalière que vous lui faites, 
il va de bonne heure au marché et est à ses fourneaux 
sur les huit heures. Quatre plats le matin, quatre le 
soir, tel est Tordinaire. Immédiatement après le 
déjeûner, votre chef part pour ne revenir qu'à l'heure 
de préparer le dîner. Bien entendu, il ne mange pas 
des mets qu'il sert : son riz lui suffit. Gela n'empêche 
pas sa cuisine d'être excellente. Le Chinois — et 
l'Annamite participe sur ce point de ses aptitudes — 
est le premier cuisinier et le meilleur droguiste du 
monde. Sa table est toujours abondante et bien variée. 
Il a sur le marché ses fournisseurs attitrés et il trouve 
toujours, sur la place, un confrère qui partage avec lui 
le morceau trop considérable pour votre appétit. 
Quelquefois cependant le menu est maigre.— Votre 



FRANÇAIS ET EUROPÉENS 399 

cuisinier a perdu l'argent du marché et vous vivez 
sur son crédit. ~ D'autres fois, votre table est plan- 
tureuse .à vous étonner : il a gagné au boquouan (sorte 
de roulette chinoise) et, en noble cœur, il vous fait 
profiter de sa chance. 

Sur la somme allouée pour votre nourriture, le Chi- 
nois ne fournit ni l'épicerie ni le vin et souvent vous 
avez votre boulanger. 

Quoi qu'il en soit, vous pouvez toujours inviter un 
ami, et, s'il en arrive plusieurs, vous lui remettez un 
franc par tête pour faire face à la situation. 

Si, sortant de l'ordinaire journalier, vous recevez, il 
faut alors largement ouvrir votre bourse. La chair 
vous coûte peu, mais les vins, la glace sont hors de 
prix, et, pour traiter six personnes, vous dépensez une 
centaine de francs. Le gigot figure alors sur votre 
table : c'est le plat de luxe et il se vend 3 piastres, le 
Bordeaux ou le Bourgogne 2 ou 9 piastres, le Cham- 
pagne qu'on boit à tout propos 2 piastres la bouteille. 

Ces jourS'là votre chef se pique d'honneur ; le ser 
vice est irréprochable. Ses confrères lui donnent un 
coup de main, tout marche à souhait. Il invente des- 
entremets, aucune peine n'est épargnée: le jour où les 
cuisiniers se mettront en grève en Europe, il faudra 
aller en chercher en Chine. 

En dehors du cuisinier, un saïs et plusieurs boys 
dont un qui tire le punkak constituent votre domes- 
ticité. Lô saïs gagne de 60 à 100 francs par mois sans 
la nourriture. Comme le cocher anglais il ne s'occupe 
que de ses chevaux et de sa voiture. Généralement les 
saïs sont des Malais. -- Leurs attelages sont irrépro- 
chables, leurs livrées soignées ; le service bien fiait. Les 



300 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

boys ont de 40 à 60 fr. de gages, souvent beaucoup 
moins ; ils font les courses, servent à table, préparent 
le bain, apprêtent les chambres. Us sont ce que vous 
les faites et, quand ils ne sont pas voleurs, ce sont des 
domestiques excellents, vite au courant de vos habi- 
tudes, connaissant vos amis, vos usages et devinant 
vos désirs. 

A Saigon, l'un tire le punkak, pendant les repas; 
dans rintérieur, là où cet instrument n'existe pas, dans 
certaines inspections par exemple, des Annamites se 
tiennent derrière vous et écartent les mouches avec 
un grand éventail. Cette coutume un peu servile tend 
à disparaître. 

En somme, la Cochinchine est un des pays où Ton 
vit le mieux, mais cela coûte fort cher. 

A Saigon, ville de fonctionnaires par excellence, il 
n'y a pas d'appartements meublés, mais des hôtels 
garnis pour les célibataires, et des maisons vides pour 
les autres. Aussi, beaucoup de garçons qui auraient, 
par leur situation, les moyens d'avoir leur chez-eux, 
vivent-ils de la vie d'hôtel, comme le font un grand 
nombre d'Américains. Cette vie est assez gaie, en 
somme, mais au bout d'un temps très court on est 
lassé de la multitude de plats qu'on sert pour exciter 
l'appétit. Bientôt on se met en popotte, puis on revient 
à l'hôtel, et ainsi de suite. Le prix de la pension est 
d'environ 150 à 160 fr. par mois. 

Pour les gens mariés, c'est une autre affaire : il faut 
s'installer, ce qui n'est pas une petite besogne. Il y a 
bien des marchands de meubles, des carrossiers, des 
marchands de porcelaine, etc., mais il y a surtout 
Vauctiorij l'encan, la salle des ventes, l'hôtel Drouot, 



FRANÇAIS Eï EUROPÉENS 301 

de Saigon si vous voulez. Cet utile établissement, situé 
rue Catinat, est ouvert tous les jours, mais il fonc- 
tionne surtout le dimanche où il est, toute la matinée^ 
le rendez-vous de la population européenne. 

Ce qu'on trouve là est véritablement extraordinaire : 
voitures de luxe à côté de guimbardes qui ont dû tom- 
ber du ciel en Cochinchine; chevaux annamites, manil- 
lais et français ; meubles de toutes provenances, chi- 
nois, européens, annamites, neufs, vieux, sordides ou 
luxueux ; bronzes ; porcelaines ; bibliothèques com- 
plètes ou bouquins à mettre au pilon; ustensiles 
variés; armes de chasse, de tir, canons pour armer les 
jonques ; paravents chinois ; comptoirs de café, etc. 
C^est à faire rêver. 

Les fonctionnaires changeant tous les deux ou trois 
ans, allant et venant dans la colonie, leurs mobiliers 
paraissent aux mêmes époques à la salle des ventes. 
Généralement on perd un tiers sur les mobiUers 
revendus. 

Les colons, qui s'installent plus sérieusement que 
les fonctionnaires, font chez eux leur vente quand ils 
quittent la Cochinchine. 

Les Indiens venus en Cochinchine sont presque tous 
sujets français et originaires de Pondichéry. Ils sont 
désignés sous le nom de Malabars. Quelques-uns sont 
catholiques, quelques autres brahmanistes, la majorité 
musulmans. Ils ont le monopole des voitures de place 
de Saigon, vendent du lait, des légumes, tiennent des 
débits de boisson et des magasins de détail. Doux et 
paisibles, ils retournent dans Tlnde après avoir amassé 
un petit pécule. 



CHAPITRE XIV 



SAIGON ET CHOLON 



Gia*dinh4hanh, que nous appelons Saigon (le grand 
marché)^ capitale de notre colonie, est situé par 10" 
46' 40'' de latitude nord et par 104*> 211 43'' de longi- 
tude orientale du méridien de Paris (1), sur la rive 
droite du fleuve, dans un carré formé par le fleuve, 
Farroyo de TAvalanche, Tarroyo chinois et le canal de 
jonction qui fait communiquer ces deux arroyos. 

wSous la domination annamite, Saigon était la capi- 
tale de la Basse-Cochinchine et la résidence du King- 
Luôc ou surintendant du pays. La ville avait été for- 
tifiée par le colonel OUivier qui y avait construit une 
citadelle au nord et deux ouvrages au sud. Ces retraû- 
chements furent détruits par des rebelles en 1836. 
Les souverains les firent rétablir peu après et il fkllut 
que le corps expéditionnaire de Tamiral de Genouilly 
les emportât en 1858. A cette époque, la ville n'était 
qu'un ensemble de huttes bâties sur pilotis, commu- 
niquant entre elles au moyen de perches de bambous 
accouplées et formant des agglomérations plus ou 
moins considérables sur le bord de nombreux arroyos 
fangeux (2). 

Deux ans plus tard la ville ne s'était guère modifiée. 

(1) Ces nombres sont ceux de M. Manen. M. Hatt donne 10»46'4T de 
latitude, 104«21 Ol'S dé longitude. La longitude mesufée par M^ ManOD 
paraît la plus exacte. L'heure de Saïgon avance donc de 6 heure* 57 minuteg 
24 secondes 04 sur celle de Paris. 

(2) Dr. Candé. op, cit., p. 49. 



SAIGON ET OHOLON 303 

M. Léopold Pallu^ alors lieutenant de vaisseau, attaché 
à rétat-major de Tamiral Charner, lu décrivait en ces 
termes désolés : « Le voyageur qui arrive à Saïgon 
aperçoit sur la rive droite du fleuve une sorte de rue 
dont les côtés sont interrompus, de distance en dis- 
tance, par de grands espaces vides. Les maisons, en 
bois pour la plupart, sont recouvertes de feuilles de 
palmier nain ; d'autres, en petit nombre, sont en pierre. 
Leurs toits de tuiles rouges égayent et rassurent un 
peu le regard. Ensuite, c'est le toit recourbé d'une 
pagode ; les nappes, écourtées par la perspective de 
Tarroyo chinois et de deux petits canaux qui servent 
de remise aux bateaux du pays ; un hangar hors d*a* 
plomb qui sert de marché et dont le toit semble tou- 
jours prêt à glisser sur la droite Sur le second plan, 
des groupes de palmiers arac s'harmonisent bien avec 
le ciel de l'Inde ; le reste de la végétation manque de 
caractère. Des milliers de barques se pressent contre 
le bord du fleuve et forment une petite ville flottante. 
Des Annamites, des Chinois, des Hindous, quelques 
soldats français ou tagals vont et viennent, et compo- 
sent au premier abord un spectacle étrange dont les 
yeux sont bien vite rassasiés. Il n'y a plus ensuite 
grand'chose à voir à Saïgon, si ce n'est peut-être le 
long de Tarroyo chinois, des maisons assez propres et 
en pierres, dont quelques-unes sont anciennes, dans 
les massifs d'araquiers, quelquefois une ferme anna- 
mite assez élégante et qui semble se cacher; plus 
loin, sur les hauteurs, l'habitation du commandant 
français, celle du colonel espagnol, le camp des Let- 
trés ; et c'est tout ou à peu près (1). » 

(1) Fallu, Expédition de Cochinchhte, p. 30. • 



304 LA. COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

La ville annamite fut à peu près détruite à Tépoque 
de la conquête. De grands incendies furent allumés 
après notre occupation malgré l'exécution des indi- 
gènes saisis la torche à la main. Il ne resta bientôt 
debout que le quartier chinois. L'administration fran- 
çaise dut dessiner largement le plan d'une nouvelle 
ville. Aujourd'hui Saigon présente de belles rues, des 
boulevards établis sur remplacement des arroyos 
comblés, des squares, de belles habitations et de grands 
édifices publics construits par les officiers du génie et 
les ingénieurs des ponts et chaussées (1). 

Quandonarrivedanslacapitalede notre colonie, après 
trente jours de paquebot ou trente-huit de transport, 
on est heureusement surpris du mouvement du port. A 
peine êtes-vous mouillé que d'innombrables sampans 
se détachent de la rive et poussent au navire qui vous 
porte. Les amis qui vous ont précédé viennent à votre 
rencontre vous offrir l'hospitalité ; ils ont connu les em- 
barras de l'arrivée et s'ingénient pour vous les éviter. 

Donc, vous descendez au milieu de ces centaines de 
sampans qui se heurtent et dont les propriétaires font 
un vacarme épouvantable. — Vous enjambez de l'un à 
l'autre bateau jusqu'à celui de votre ami, et cela avec 
des précautions infinies, car vous savez déjà que celui 
qui tombe dans la rivière ne reparaît pas. 

La ville est devant vous, bordant la rivière, ses prin- 
cipales rues perpendiculaires au courant. 

A peine avez-vous touché la terre que vous êtes assailli 
par les malabars (cochers) et les Chinois : « Moi capi- 
taine ! » Pour eux, tout le monde est capitaine, vous 

(1) En dehors de Saigon, ces fonctionnaires élevaient les constructions 
des chefs-lieux d'arrondissement. 



SAÏGON ET CHOLOX 306 

ne vous débarrassez qu'en montant en voiture. 

Si vous êtes officier, on vous conduit au cercle où 
vous retrouvez, non sans émotion, les bons camarades 
des colonies précédentes. Si vous êtes civil, on vous 
conduit à l'hôtel Laval ou à Thôtel de l'Univers. 

Dans les deux cas, vous suivez la rue Gatinat,laplus 
animée de Saigon. — Tailleurs et bottiers chinois y 
travaillent dans des boutiques sans apparence avec 
l'assiduité de leur race. Us sont très curieux ces Chi- 
nois, maniant la machine à coudre ou tirant l'aiguille* 
Puis des bazars où vous troiivei:ez de l'épicerie, de 
la chapellerie, de la sellerie, etc.; de coquets maga- 
sins, celui de M"''' Doriani, par exemple ; des pharma- 
cies, des bijouteries françaises ou chinoises, Thôtel 
Lavala, très animé les jours d'arrivée. — La vue de la 
grande salle bien aérée de cet établissement précé- 
demment cité, avec ses petites tables méthodiquement 
rangées, ses hoys chinois propres et attentifs, les 
punkaks qui rafraîchissent sans cesse l'atmosphère 
est très réjouissante. 

Montez-vous plus haut pour aller au cercle vous passez 
devant la direction de l'intérieur, la poste, le trésor, etc. 

Vous admirez la cathédrale et vous débouchez sur 
le boulevard Norodon. 

A votre gauche se trouve le palais du gouverneur, 
superbe monuinent, un palais de vice-roi. A votre 
droite est le cercle ; un peu plus haut, sur votre 
gauche, l'hôtel du général. 

Vous êtes favorablement impressionné par cette vue, 
puis vous trouvez autour de vous des gens gais, allè- 
gres, les malades mêmes ne se plaignent pas. La vie 
circule dans cette colonie et le mouvement qu'y ap- 

LA COCHINCHIKE 20 



306 LA. COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

portent les Chinois vous entretient dans une activité 
d'esprit qui fait contraste avec l'engourdissement que 
l'on ressent dans d'autres possessions. 

Le plus souvent vous débarquez le matin du trans- 
port, l'heure du déjeuner arrive vite, vous mangez géné- 
ralement avec appétit. Vos amis vous entraînent chez 
eux et vous mettent à l'aise, vous vêtissez la tiiau- 
resque, le sommeil ne vient pas, vous résistez, enfin 
comprenant que les camarades ont l'habitude de faire la 
sieste vous faites mine de céder pour qu'ils puissent se 
retirer et vous vous allongez sur un fauteuil en rotin. 
Bientôt, vous êtes envahi par une douce torpeur, vous 
succombez, et vous n'êtes réveillé qu'à deux heures 
par le roulement des voitures. La sieste est finie, 
tous les employés vont à leurs bureaux, vous tuez le 
temps comme vous pouvez et vous attendez cinq heures 
pour visiter la ville. 

Vous montez en Isidore et l'on vous mène d'abord 
au Jardin de la ville, puis aii Jardin botanique. Tous les 
deux sont merveilleusement entretenus et plantés 
d'arbres et de plantes tropicales les plus variées. Le 
Jardin botanique vous attire davantage par ses ani- 
maux, volières, orang-outang, caïmans, serpents de 
toute nature, cerfs, etc., et surtout ses tigres (un tigre 
et une tigresse magnifiques) : M. le Tigre comme 
disent les Annamites. Vous avez vu vingt fois ces ani- 
maux dans les ménageries, mais ceux-ci ont un attrait 
invincible. Vous êtes dans leur pays, vous les voyez 
chez eux. Rappelons ici que c'est la Cochinchine qui 
approvisionne la France des tigres, des éléphants, des 
zébus trotteurs, etc.^ qu'on voit à notre Muséum ou 
au Jardin d'acclimatation. Le soir vous venez voir 



SAIGON Eï CHOLON 307 

briller Toeil du tigre et entendre ses rugissements. 

Vous visitez Thôpital,. admirablement organisé par 
les sœurs de Saint-Paul de Chartres, chargées des 
détails. Il n'est pas un étranger de passage à Saigon 
qui n'admire ce vaste établissement si parfaitement 
tenu, si bien approprié aux besoins du pays. 

Le marché est fort curieux. Les boutiques des In- 
diens, qu'on appelle aussi Malabars, le bordent ; ils 
vendent toutes espèces de marchandises mais surtout 
des étoffes. Quels commerçants ! ce n'est pas le même 
genre que les Chinois. Leur clientèle est surtout fémi- 
nine et il n'est pas de séductions que ne déploient ces 
Indiens pour vous faire prendre leurs marchandises. 
Les uns et les autres par des procédés différents 
réussissent toujours à vous faire acheter. 

Le marché lui-même, le matin, présente une véritable 
foule de toutes les races, cuisiniers chinois ou anna- 
mites, changeurs indiens, congaïs, allant à la provision, 
cantines ambulantes, etc. 

« C'est par les soins de l'administration coloniale 
qu'ont été construites et empierrées les diverses rues 
et places de la ville ; mais depuis leur achèvement, 
l'entretien en est confié à la piunicipalité, qui est pour 
cela obligée de s'imposer de lourdes charges. Le Con- 
seil colonial vient de prendre (23 novembre 1882) une 
partie de ces frais à son compte. Jusqu'à présent, ce 
service a été fait à la plus grande satisfaction de tout 
le monde. Le nettoiement des trottoirs et des ruis- 
seaux et l'enlèvement des boues s'opèrent régulière- 
ment ; la poussière ne gêne que bien rarement, car, 
pendant la saison sèche, les rues sont arrosées deux, 
trois et même • quatre fois par jour, suivant qu'elles 



308 ■ LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

sont plus ou moins fréquentées, ce qui donne à la 
chaussée, par suite de l'absorption rapide de Teau 
par la chaleur et l'incessant passage des voitures, la 
dureté et Taspect de la brique cuite. Des réverbères 
nombreux bordent les rues de chaque côté, Téclairage 
se fait à l'huile. Il est probable que, vu le manque de 
houille et son prix élevé, l'éclairage au gaz se fera 
encore longtemps attendre. Enfin, la ville est à Tabri 
des émanations méphitiques qui peuvent se dégager 
de Tabattoir, qu'on a eu soin de placer dans un quartier 
excentrique, et du cimetière qui, conformément au 
décret de 1804, est étabU sur un point culminant et à 
l'exposition du nord, en dehors de l'enceinte des 
centres d'habitation (1). » 

Les casernes de l'infanterie de marine vous font 
également plaisir. Elles sont établies sur l'ancienne 
citadelle; vastes, aérées, bien aménagées, abondaça- 
ment pourvues d'eaux, entourées de vérandahs, elles 
offrent à nos soldats de parfaites conditions hygiéniques. 

Arrivé aux casernes vous prenez la route de Binh- 
hoa, vous traversez l'arroyo de l'Avalanche , vous 
revenez par lé tombeau de l'évêque d'Adran dont vous 
avez lu la description plus haut. 

Vous rentrez dîner. Tout le monde mange à sept 
heures. L'emploi de la soirée est difficile : vous avez le 
café, le cercle et, ce qui vaut mieux, votre chez vous. 
Couchez-vous tôt, levez- vous tôt aux colonies, vous 
vous porterez bien. 

Un autre jour vous visiterez le palais de justice, la 
bouillérie d'opium, la rue Mac-Mahon où habitent les 
Indiens, le marché extrêmement mouvementé toute la 

(1) Dr. Candé, vjy» cit.,, p. 51. 



SAIGON ET CHÔLON 809 

matinée ; le soir, les abords de cette halle sont illuminés 
par des centaines de boutiques chinoises éclairées à 
giorno, d'une propreté hollandaise où Ton vous débite 
à bas prix tous les mets, toutes les boissons de l'Ex- 
trême-Orient ; asseyez-vous et goûtez, cela en vaut la 
peine. Ces établissements forains sont une des choses 
les plus curieuses de Saigon la nuit. Vous êtes à peine 
arrivé que tailleurs et bottiers, marchands de curiosités 
se dispatent votre clientèle : pantalon à deux piastres, 
bottine.s à une piastre et demie, complets à six piastres, 
porcelaines de Chine, thé, meubles du Tonkin, le tout 
oflfert avec dès fecilités de paiement qui vous entraî- 
nent toujours. 

Vous avez fort à faire les premiers jours pour vous 
rendre compte de votre nouveau séjour où vous avez 
encore à visiter la statue de Rigault de Genouilly, le 
square Charner, l'arsenal, le Dock, la Sainte-Enfance, 
l'hôpital indigène de Ghoquan (1), etc. 

Les rues sont larges, rectilignes, se coupant presque 
à angle droit. Leur chaussée, parfaitement ferrée 
avec la pierre de Bien-hoa, est bordée de vastes 
trottoirs ombragés d'arbres d'espèces variées four- 
nissant un épais ombrage très utile sous un ciel de 

(1) En 1882, la commission du budget, dans la session du conseil * 
colonial, considérant qo^un seul établissement hospitalier (hôpital de 
Ghoquan) n'est pas suffisant pour le vaste territoire de la colonie, a 
demandé que Tadministration fût chargée d'étudier les moyens de créer, 
au moins, un hôpital indigène dans l'intérieur. Au point de vue de la 
salubrité de la position centrale, elle a pensé que cet établissement 
pourrait être établi à Sadec ou dans le Bassac, l'hôpital des sœurs qui 
existe déjà à Mytho rendant inutile, au moins provisoirement, l'éta- 
blissement d'un hôpital civil dans le même centre, et les ambulances de 
Mytho, Vinh-Long, Chaudoc et Baria étant insuffisantes pour les 
besoins de la région où elles se trouvent. {Procès-verbaux du conseil 
colonialy session ordinaire de 1882, p. 175.) 



810 LA COOHINCHINE CONTEMPORAINE 

feu. Le développement des 5 bouvelards, des 39 rues 
et des 3 quais de Saigon est de 36 kilom. 635 m. Les 
maisons sont en général peu élevées, la plupart sans 
étage (1), entourées de jardins. Construite en bois, 
avec un toit de paille de riz ou de feuilles de palmier 
elles ressemblent souvent à des chaumières ou à des 
cottages anglais. Les incendies sont fréquents. 

Jusqu'à ces derniers temps Saigon avait été alimenté 
d'eau par des puits. Cette eau, peu satisfaisante au point 
de vue de l'hygiène, est remplacée maintenant par celle 
d'une source. Un bassin filtrant creusé sur les ordres 
de la municipalité par M. l'ingénieur Thévenet fournit, 
par des tuyaux souterrains, l'eau à toute la ville. 

« Les égouts (2) sont constitués par un réseau de 
canaux souterrains destinés à conduire dans la rivière 
de Saigon les eaux de pluie, les eaux ménagères et 
les résidus liquides de diverses industries. Quant aux 
matières fécales, elles, sont, à peu près partout, dépo- 
sées dans des tinettes qu'on remplace d'une façon 
périodique et régulière, au milieu de la nuit. Ce soin 
est confié par la municipalité à l'industrie privée. 

L'hygiène privée a fait de grands progrès à Saigon. 
« Au lieu de demeurer comme autrefois, lorsque la 
ville était encore resserrée dans d'étroites limites par 
une multitude d arroyos, dans des maisons mal bâties 
et mal aérées, exposées à des influences miasmatiques 
de toute sorte, on choisit de préférence des habitations 
récemment construites dans le quartier élevé de la 
ville. Ces habitations, pour la plupart sans étages, 

(1) Sur 1.264 maisons, il n'y en a que 221 à étage, y compris les édi- 
fices publics. 

(2) 16 égouts d'un développement de 15.099 mètres. 



SAIGON ET CHOLON 811 

sont entourées de jardins qui les isolent entièrement et 
qui leur donnent les avantages de la maison de cam- 
pagne, tout en ne leur enlevant pas les agréments de 
la ville. Doublement préservée du soleil par des arbres 
plus ou moins élevés et touffus et par une vérandah 
qui empêche en même temps la chaleur d'y pénétrer, 
elles conservent dans ce climat torride une fraîcheur 
relative. Ajoutons que des appareils à douches et des 
baignoires sont installés en beaucoup d'endroits, qui 
aident à supporter la chaleur. Avec une demeure pré- 
sentant une installation aussi confortable, on ne peut 
nier qu'on ne se trouve aujourd'hui dans de meilleures 
conditions hygiéniques qu'autrefois (1). » 

« Sans qu'il puisse être encore comparé à la rade si 
merveilleusement animée de Singapour, notre port 
saïgonais n'en est pas moins fréquenté par de nom- 
breux navires de toute forme et de toute provenance : 
jonques des Chinois, barques pontées des Annamites, 
bâtiments de guerre des diverses nations qui ont des 
stations coloniales dans TExtrême Orient, bâtiments 
de commerce portant tous les patillons du globe, pa- 
quebots et steamers pour. les destinations les plus 
multiples. C'est un va-et-vient quotidien, dont la con- 
templation m'a toujours charmé (2). » 

L'étendue de la ville est considérable, elle couvre 

(1) Dr. Candé, De la Mortalité des Européens en Cochinckinef 
p. 60. Pour faciliter la diffusion des connaissances hygit'niques, le Gou- 
verneur a fait insérer au Journal officiel de la Cochinchine et au Gia 
Dinh bao, des notes de 25 à 30 lignes d'impression, écrites dans un 
style familier et concis. Le médecin en chef y a donné des avis relatifs 
à la santé publique, indiquant Temploi de médicaments simples et la 
nature des secours k donner en cas d'asphyxie par immersion, mor- 
sure de serpents et empoisonnements. 

(2) Raoul Poste), L'Extrême Orient y p. 31. 



âi9 



hk COCHINCHINE CONTEMPORAINE 



405 hectares 60 ares. Un rapport au Conseil colonial 
estime que, dans son état actuel, la cité occupe un 
espace capable de contenir 500.000 âmes dans une' 
ville européenne. 

La population de Saigon, en 1881 , était de 13.481 habi- 
tants (non compris les troupes de terre et àe mer), se 
décomposant ainsi, d'après le sexe et la nationalité : 



DÉSIGNATION 



EUROPÉENS 

Français 

Anglais 

AUemands 

Espagnols 

Suisses , 

Portugais 

Hollandais , 

Italiens 

SUJBT8 FRANÇAIS 

Indiens 

Africains 

Chinois (naturalisés).., 

ASIATIQUES 

Annamites 

Chinois 

Cambodgiens , 

Japonais 

Tagals 

Malais 

Bengalys 

Indiens 

Totaux. . 



HOMMEiS 



650 

13 

12 

2 

2 



138 
1 
4 



.606 

.133 

4 

1 

12 
101 

n 

117 



6.812 



FQMMSa 



167 
3 



36 



2.415 

.550 

2 

1 

» 
21 

2 
21 



3.226 



ENFANTS 



230 
1 



31 



2.225 

912 



5 
13 



23 



3.443 



TOTAL 



1.047 

17 

12 

2 

4 

12 

3 



205 

1 
4 



6.246 

5.595 

6 

2 

17 

135 

11 

161 



13.481(1) 



(1) Etat de la Cochinchine française, p. 183. 



SAIGON ET CHOLON 318 

Saigon est la capitale de la colonie, la résidence du 
gfouverneur et de Tadministration centrale, du com- 
mandant des troupes, des directions de Fartillerie, du 
génie, de renseignement, de Fenregistrement et des 
domaines, des contributions indirectes, des postes 
et télégraphes, du trésor, du procureur général, du 
vicariat apostolique, de la chambre de commerce et 
des consuls étrangers. Il y siège une cour d'appel, un 
tribunal de première instance, une justice de paix et 
un tribunal de commerce. La police est assurée par un 
commissariat de police central ayant sous ses ordres 
trois commissaires de police et des agents français et 
indigènes (1). 

Un bureau des postes et télégraphes centralise le ser- 
vice de ce ministère. L'instruction publique est assurée 
par le collège Ghasseloup-Laubat, Técole primaire 
(préparatoire), le collège d'Adran, Tinstitution Taberd 
(école congréganiste) pour les garçons; par l'Orphe- 
linat de la Sainte-Enfance et une école municipale pour 
les filles. On trouve des écoles de caractères français. 
Le séminaire reçoit les aspirants à la prêtrise. 

Saigon renferme l'imprimerie du Gouvernement, 
une prison centrale, un hôpital, un Jardin botanique, 
deux mosquées, une pagode, un temple brahmanique, 
une loge maçonnique, un observatoire, un théâtre, un 
tranàway, etc. 

Parmi les établissements d'utilité publique il con- 
vient de citer la banque de Tlndo-Chine, les Messa- 
geries maritimes et les Messageries fluviales de Cochin- 
chine. 

Il existe un mont-de-piété, un comité agricole et 

(1) Il y a un commissaire* de police h Cholon, 



314 LA COCHINCHINR CONTEMPORAINE 

industriel, des voitures publiques et des barques de 
passage. 
Le budget de Saigon, en 1881, comprenait : 

RECETTES 

Recettes ordinaires 901 . 882 fr. » 

Recettes extraordinaires 275.000 » 

Total 1.176.882 i") 

DEPENSES 

Dépenses obligatoires 797.912fp.60 

Dépenses facultatives 378.969 40 

Total 1.176.882 » (1) 

Le conseil colonial, par sa délibération du 23 no- 
vembre 1882, approuvée par décret du 2 mai 1883, 
a constitué les ressources de la commune de Saigon. 
La municipalité recevra désormais : 

1^ La totalité de la contribution des patentes assises 
dans les limites du territoire de la commune ; 

2^ La totnlité de l'impôt foncier des centres assis 
sur les terrains composant le territoire ; 

3*^ Une part proportionnelle, fixée par forfait à la 
somme annuelle de 25.000 piastres, sur le produit de 
rimpôt personnel de capitation des Asiatiques étran- 
gers, perçu par les soins du service local. 

La colonie prend à sa charge : 

1** Une partie des dépenses de voirie municipale, 
23.125 piastres annuellement; 

2® 10.000 piastres pour les eaux de Saigon à condi- 
tion que la ville desservira tous les établissements 
publics construits ou entretenus sur les fonds du 

(1) Etat de la Cochinchine en 1881, p. 180. 



SA.ÏGON ET CHOLON 315 

budget local à Saigon, y compris le collège Chasse- 
loup-Laubat ; 

3* Les frais de perception des recettes municipales 
de la ville de Saigon, pour une somme de 1.200 piastres. 

Cholon, chef-lieu du 16*' arrondissement, est établi 
à 6 kilom. de Saigon, au croisement du Lo Gom et du 
canal de rectification de ce cours d'eau. Cette ville 
fut construite vers 1778 par des Chinois émigrés. La 
vie commerciale de la cité est concentrée sur les 
quais, d'un développement de plusieurs kilomètres, 
bordés de maisons à un étage et de pagodes de très 
belle apparence. Le long de ces quais de nombreuses 
barques, chargées et déchargées par des coolies 
chinois, importent et exportent des marchandises. 

<c A notre arrivée en Cochinchine c'était une ville 
sale, aux longues rues étroites et tortueuses, aux 
maisons obscures et malsaines. Les ponts en dos 
d'âne, impraticables aux voitures, étaient même peu 
commodes au pied d'un Européen. La voirie était sou- 
vent inondée par la marée et le devant des cases 
n'était qu'un réceptacle d'immondices. Nous avons 
percé des rues amples et aérées, développé les quais, 
creusé un canal, reconstruit ou restauré les maisons 
du bord de l'eau, créé des ponts, délimité les pro- 
priétés, éclairé et assaini la ville. Par nos soins, les 
faubourgs annamites ont été reportés sur de nouveaux 
emplacements. Au milieu de la cité s'élève un immense 
bazar dallé en granit à arcades et à étage, avec cours 
intérieures et trottoirs au dehors. On peut enfin cir- 
culer à l'aise dans ce centre mouvementé (1). » Un 

(1)R. Postel, op. cit., p. 61. 



316 LA. GOCHINCHINE CONTEMPORAINE 

service spécial de mouches à vapeur porte et ramène, 
toutes les demi-heures, les voyageurs, leurs mar- 
chandises et leurs denrées de Gholon à Saigon (1). 

« Dans l'intérieur de Gholon sont les magasins 
des détaillants, tenus par des Chinois, si le commerce 
est important, par des femmes annamites s'il s'agit de 
petit commerce. L'étalage est habilement fait* Graine- 
tier, marchand de comestibles, restaurateur, pharma- 
cien, tailleur, cordonnnier, orfèvre, quincaillier, 
marchand de coffrets, pâtissier, chacun a son nom 
sur la porte en beaux caractères chinois artistement 
peints en noir, en rouge, en bleu, en or, suivant la 
fortune ou le caprice du maître de l'établissement. 
Les chalands entrent, sortent, c'est un mouvemement 
continuel. Le soir les boutiques restent ouvertes : les 
uiïes, éclairées par la municipalité, sont en outre illu- 
minées par des lanternes vénitiennes, aux formes et 
aux couleurs les plus variées et les plus gracieuses, 
qui portent en lettres transparentes l'enseigne du 
marchand (2). » 

La superficie de Gholon est de 872 hectares 61 ares 
36 centiares ; sa population est ainsi répartie. 

Européens 83 • 

Asiatiques sujets français 10 

Indigènes 20.677 

Chinois 19.046 

Malabars 94 

Malais 13 

Tagals 2 

Total 39.925 



(1) Ce service a été remplacé par le tramway. 

(2) Luro, Le pays d'Anfiam, p. 47. 



MYTHO, VINH-LONG 317 

La population européenne se divise de la manière 
suivante : 

Français •. 57 

Anglais 2 

Allemand 1 

HaUandais 1 

Italien 1 

Grec 1 

Femmes françaises 8 

Femmes étrangères 1 ' 

Entants français 8 

Enfants étrangers 3 



Total 83 (1) 

Le budget de Cholon, en 1881, était de 699.323 fr. 12. 

Les villes les plus importantes après Saigon et 
Cholon sont Mytho, Vinh-Long, et, par sa situation sur 
legolfe de Siam et l'avenir qui M estréservée, le port 
de Hatien. 

Mytho (10° 21' 30" lat. N., — 104° i' 13'' long. E.) à 72 
kilom. de Saigon, sur la. rive gauche de la branche 
orientale du Mékong, au confluent de Tarroyo de la 
Poste qui conduit à Saigon par le Vaïco. La ville fut 
autrefois fortiflée par le colonel du génie OUivier. On y 
trouve une ambulance militaire, un hôpital, un collège, 
fondé le 14 juin 1880, un bureau des postes et télé- 
graphes. Mytho est la seconde ville de la colonie, bien 
qu'elle ait perdu une partie de son importance depuis 
l'occupation des provinces occidentales, et l'entrepôt 
du commerce avec le Cambodge. 

Vinh'Long {10°15' lat. N. ; — 103<î37'23^ long. E.) est 

(1) État de la Cochinchiné française en 1881, p. 189. • 



318 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

à 120kilom. de SaïgOQ, sur la rive droite du brâs oriental 
du Mékong, et en amont de Mytho. C'est le chef-lieu 
du dix-septième arrondissement, où se trouve une 
citadelle, une ambulance militaire, un bureau des 
postes et télégraphes et une école primaire. La 
province de Vinh-Long produit du paddy, du riz, des 
noix d'arec, des fruits, etc. 

ZTa^im (lOo 22' 40Mat.N., — 102o 5' 55Mong, E.) est 
située à l'entrée d'une anse profonde sur le golfe de 
Siam, séparée de la mer par une ligne d'écueils, infran- 
chissable pour les gros navires. Ce port fait un 
commerce de cabotage important avec le Siam. Cette 
ville, située à 240 kilomètres de la capitale, est le chef- 
lieu du troisième arrondissement. Elle a joué un rôle 
important dans l'histoire de la Cochinchine, à cause 
de sa position militaire sur le golfe. Elle reçoit les 
productions de la côte du Cambodge et de l'île de 
Phu-quoc, quelques barques de Rachgia, de Kampot, 
de Singapour. La province de Hatien produit du 
poivre, du miel et de la cire, des nattes et des plumes 
d'oiseau, etc. 



CHAPITRE XV 



RELIGIONS 



Les lettrés ont adopté les doctrines de Confucius. 
La morale enseignée par le philosophe chinois est 
pure, fondée sur la raison. Le but du législateur est 
de faire des hommes parfaits dans les relations de la 
vie de la famille et de la vie sociale. Il recommande la 
concorde entre les époux, le respect des parents, des 
vieillards, des supérieurs hiérarchiques, la déférence 
pour les aînés, etc* 

Les Cambodgiens qui ont un clergé fortement orga- 
nisé, suivent assez exactement le bouddhisme. En 
Cochinchine au contraire où il n'existe plus d'Eglise 
établie, l'isolement et Tignorance des populations agri- 
coles a amené de nombreuses superstitions. Bouddha 
est appelé Phât ; il personnifie le ciel sous le nom de 
Ong-Troi (Monsieur le ciel). On rencontre quelques 
pagodes, mais elles sont généralement misérables et 
mal entretenues; les seules qui soient bien construites 
ont été édifiées par les Chinois et les Cambodgiens. 
On ne voit que peu de bonzes ou de talapoins ; il n'y 
a aucune lamaserie. Les ministres du culte sont 
surtout des sorciers qui exploitent indignement la 
crédulité publique et persuadent au peuple qu'ils ont 
une grande influence sur les génies supérieurs. Ils 
prétendent découvrir les voleurs, les choses cachées, 



320 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

les trésors enfouis ; guérir les maladies réputées 
incurables : ce sont des escrocs et des imposteurs 
qu'il faudra démasquer et punir sévèrement toutes les 
fois que Foccasion s'en présentera, 

La crainte du tigre a décidé les Annamites à rendre 
un culte à cet animal et à lui faire des présents religieu- 
sement déposés près des bois pour apaiser sa fureur. 
Dans les parties du pays fréquentées par les félins, les 
indigènes placardent en dehors de leurs maisons des 
papiers de couleur où sont écrites les louanges de 
monsieur (ong) le tigre ; ils portent comme amulettes 
une de ses dents ou une de ses griffes richement 
montées en or ; ils font griller le Cœur de ces animaux 
tués par les chasseurs et le réduisent en poussière âne 
pour la faire avaler à leurs enfants afin de donner du 
courage. — La baleine, le dauphin passent pour 
sauver sur leur dos les naufragés : aussi leur rend-on 
aussi un culte. 

Mais la véritable religion est le culte du foyer et des 
ancêtres divinisés qui ont, dans chaque demeure, un 
autel analogue à celui des lares et des pénates de la 
mythologie classique (1). On offre aux ancêtres des 
sacrifices, des repas, du bétel, des papiers d'or et 

(1) « Le culte des ancêtres, dit M. Luro, est sans doute le dernier 
vestige d'un culte primitif répandu en Asie h une époque où la nation hîn* 
doue et la nation chinoise n'étaient point encore constituées, alors que 
les Aryens, futurs conquérants de l'Inde, n'avaient pas traversé THimalaya 
et que les tribus d'oîi devaient naître les peuples de race jaune erraient 
encore dans les pâturages de la Tartarie (Le pays d^Annam, p. 196). » 
Non seulement nous partageons l'avis de cet auteur, mais étant données 
les idées des anciens Européens, si bien résumées dans la Cité antique 
de M. Fustrel de Coulanges, nous pensons que le culte des ancêtres 
fut une des formes primitives de la religion. 11 serait d'aiUeurs facile 
de montrer que chez des peuples étrangers aux Aryas et aux races 
jaunes, chez les Egyptiens par exemple, les ancêtres étaient divinisés. 



I 

I 



REUGIONS 821 

d'argent, des habits, des piastres, et des sapèques, 
etc. : il y a là évidemment, comme dans l'antiquité 
gréco-romaine, une croyance confuse à la persistance 
de la vie au delà de la tombe et à la continuation, dans 
une existence future, des conditions de la vie ter- 
restre. Maudire les ancêtres d'une famille est une 
.sanglante insulte pour les membres vivants de cette 
lignée. 

Les ombres des ancêtres aiment à errer dans de 
beaux bocages soigneusement entretenus par les soins 
du chef de la famille qui reçoit, pour assurer cet 
entretien, une sorte de majorât appelé huong-hba. 
Les mots huong-hoa signifient encens et feu ; ce sont 
les parfums qui brûlent sur Tautel de la famille. Le 
huong-hoa est inaliénable et se transmet de mâle en 
mâle par ordre de primogéniture. Le code annamite 
s'attache dune manière toute spéciale à garantir sa 
conservation. 

Il importe, pour assurer le culte des ancêtres, que les 
hommes dont on ne peut retrouver les cadavres aient 
au moins une sépulture figurée où leurs âmes pour- 
ront se reposer sans devenir un esprit malfaisant. 
L'on a recours pour cela à une cérémonie appelée ' 
chiêu-hon-dap-nam ou évocation de l'âme pour lui 
construire un tombeau. Cette cérémonie comprend 
deux parties : dans la première, on refait un corps qui 
sera désormais celui de la personne disparue, c'est une 
sorte de mannequin habillé qu'on place dans un . 
! cercueil (1) ; dans la seconde on saisit son âme pour 

(1) Ainsi les anciens Egyptiens faisaient des statues en pierre repré- 
sentant les défunts pour assurer leur vie future dans le cas de destruc- 
tion des momies. 

LA GOGHIKGHINE H 



322 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

la lier à ce corps factice et Ton en fait les funé- 
railles (1). 

Les Annamites s'inquiètent même des esprits des 
anciens possesseurs 'du sol, dont la postérité est 
éteinte et qui doivent errer affamés dans les airs 
puisqu'on ne leur fait plus de sacrifices. Aussi les 
bonzes, les sorciers et même les particuliers leur- 
adressent à certains jours des offrandes pour dé- 
tourner leur colère. Il en est de même pour les esprits 
des individus qui ont péri de mort violente ou préma- 
turée, qui n'ont pas reçu de sépulture ou dont les 
tombeaux ont été abandonnés* Dans la pensée des 
mandarins une des peines les plus terribles qu'ils 
pouvaient infliger aux missionnaires chrétiens était de 
faire jeter leur corps dans les cours d'eau, afin que 
leurs disciples ne pussent leur donner une sépulture 
honorable. L'âme des missionnaires devait errer à 
perpétuité, sans trouver de repos, dans les contrées 
qu'ils avaient évangélisées et devenir un esprit malfai- 
sant. 

La principale fête religieuse est le Têt ou premier 
jour de l'an ; elle est marquée par une visite aux 
tombeaux qu'on orne de fleurs, par des sacrifices aux 
ancêtres, par des présents aux amis les plus intimes, 
par un repas des membres de la famille à côté de 
l'autel domestique et par des réjouissances qui durent 
un certain temps. Pendant les trois premiers jours de 
la fête toutes les affaires sont suspendues et les 
marchés déserts. — Chaque village a, de plus, sa fête 
patronale, fête à la fois civile et religieuse, pendant 

(1) Landes, Excurs. et reconn., n» 6, p. 457. 



RELIGIONS 323 

laquelle on honore le génie protecteur de la bourgade 
et on rend les comptes de la commune aux anciens. 
« Les villages ont deux sortes d'édifices consacrés 
au culte : le Dinh, pagode de l'esprit protecteur du 
village (ong bon canh than hoan), où se tiennent les 
assemblées des notables ; les Mieu, dédiées aux génies 
des cinq éléments qui jouent un si grand rôle dans les 
idées chinoises. Il est souvent pourvu par des fonda- 
tions aux dépenses de construction et d'entretien de 
ces édifices, ainsi qu'aux frais du culte. Quand la pa- 
gode n'a pas de revenus ou s'ils sont insuffisants, on y 
supplée par des contributions de deux ou trois liga- 
tures par famille, à l'occasion de chaque fête... Les 
fêtes ordinaires actuellement en usage en Cochinchine 
sont au nombre de trois : la première, appelée Le-ky- 
yen, se célèbre au printemps ; elle a pour but d'ap- 
peler la paix sur le territoire du village ; les offrandes 
sont le bétel, l'arec', la chair de porc, de bœuf ou de 
buffle, du riz cuit ou gluant ; tous les habitants de la 
commune participent au festin et y contribuent suivant 
leurs moyens ; la seconde, appelée Le-cau-bông, se 
célèbre à l'automne ; elle a pour but d'obtenir une 
abondante floraison du riz ; les offrandes sont la chair 
de porc, le bétel et l'arec, le riz cuit ou gluant ; le 
festin et les contributions senties mêmes que pour la 
précédente; la troisième, appelée Le Tong-quai ou 
Tông-gio, se célèbre au commencement de l'année. 
Elle a pour but de reconduire, c'est-à-dire d'écarter 
les malheurs qui pourraient frapper la commune pen- 
dant le courant de l'année qui commence. Elle se fait 
aux frais de la caisse publique, si celle-ci peut y sub- 
venir, sinon au moyen de contributions plus légères 



324 LA COCHINOHINE CONTEMPORAINE 

que pour les deux autres fêtes. Les notables ne pren- 
nent pas part à ce festin. 

« Outre ces, trois fêtes régulières, on offre des 
sacrifices dans diverses occasions. Après un incendie, 
on fait un sacrifice pour chasser le génie du feu, tong- 
hoa. Si quelque mauvais présage a menacé le village, 
on essaie de même d'en éviter Taccomplissement par 
un sacrifice. Si les récoltes sont compromises par la 
sécheresse, Ton fait une cérémonie appelée Le-dua- 
boi (cauvu), qui consiste à aller faire des courses sur 
l'eau en frappant du tam-tam. Dans ces derniers cas, 
les propriétaires seuls doivent contribuer aux frais de 
la cérémonie (1). 

Chez les Annamites, le dauphin (ca voi) est réputé, 
comme chez les Grecs, l'ami de l'homme et son sau- 
veur dans les naufrages, car 

Cet animal est fort ami 

.De notre espèce : en son histoire 

Pline le dit ; il le faut croire (2). 

Quelquefois même c'est une barque entière qu'il 
prend sur son dos et qu'il amène au rivage. Aussi se 
sert-on, pour le désigner, par respect du nom de ông, 
monsieur ou grand'père et il a reçu le titre de génie 
aux écailles de jade, grand poisson des mers du Sad. 
Quand un bateau trouve en mer le cadavre d'un dauphin, 
ce qui est un gage de bonheur, l'équipage le ramène 
à terre pour faire ses funérailles en grande pompe ; 
ensuite ses os. sont exhumés et déposés dans un sanc- 



(1) Landes, maire de Cholon, Excurs. et reconn., n« 5, p. 234. 

(2) La Fontaine, liv. IV, fable 7. 



RELIGIONS 335 

tuaire où Ton va se prosterner et offrir des sacrifices 
pour obtenir une bonne pêche. 

La croyance aux sorciers, aux présages, aux sorts 
et mille autres qui rappellent nos superstitions du 
moyen âge sont excessivement répandues ; nous ne 
pouvons toutes les citer et nous renvoyons pour leur 
étude à un excellent travail de M. Landes, maire de 
Gholon, publié dans les Excursions et reconnais- 
sances. 

Le sorcier porte le nom de thay-phap, titre que Ton 
peut assez rendre par celui de docteur ès-sciences 
magiques. Les thay-phap reconnaissent pour patron 
ou auteur Lao-tseu, qu'ils appellent toujours Lao-quân, 
le vieux roi, et Thai-thuong-de, le grand suprême em- 
pereur. Ces titres sont ceux qui ont été décernés à 
Lao-tseu par les empereurs chinois, et il n'est pas 
douteux que les thay-phap cochinchinois ne soient les 
élèves plus ou moins dégénérés des prêtres du philo- 
sophe. Actuellement ils vivent en d'étroites relations 
avec les prêtres bouddhistes, vont faire des retraites 
dans leurs pagodes et leur ont emprunté tout leur 
enfer. Ils ne paraissent pas former une corporation 
hiérarchique ; chaque maître a son titre, ses élèves ; 
ils ne se réunissent ordinairement que lorsqu'ils sont 
appelés à participer ensemble aux cérémonies chez 
quelque riche particulier, et la cérémonie est alors 
présidée par le thay-phap qui a été appelé par la 
famille et a convoqué les autres comme en consul- 
tation (1). 

La fonction par excellence du thay-phap est la gué- 

(1) Landes, Excurs, et reconn., n» 11, p. 269. 



328 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

rison des maladies ou, pour parler d'une manière plus 
exacte, des possessions. Comme ils sont tous plus ou 
moins ignorants on ne peut tirer d'eux aucun rensei- 
gnement sur la nature, le rôle etThistoiredes esprits ; 
c'est dans les livres chinois des maîtres de la secte 
qu'il faudrait aller chercher ces explications, dit 
M. Landes ; peut-être aussi ne veulent-ils pas révéler 
les arcanes de leur profession toujours immorale et 
dont les actes tombent bien souvent sous la sanction 
de la loi pénale. 

Le christianisme fut prêché en Gochinchine avant 
le commencement duxvii* siècle. Le dominicain Diego 
Adverte (1596) et le P. de Busoni, jésuite italien (1615), 
furent les premiers missionnaires. Le P. de Rhodes 
séjourna en Gochinchine de 1624 à 1627 et y retourna 
en 1640 (1). La persécution ne tarda pas à éclater et, 
en 1644, le catéchiste annamite André fut la première 
victime. Depuis cette époque jusqu'aux victoires de la 
France et de l'Espagne, le christianisme fut presque 
toujours proscrit. Cependant sa vitalité fut toujours 
grande et justifia le mot célèbre de TertuUien : « San- 
guis martyrum,. semen christianorum. » En 1659, la 
Gochinchine fut érigée en vicariat apostolique par le 
pape Alexandre VII et confiée aux soins des missions 
étrangères. Le premier vicaire apostolique fut Mgr de 
Lamothe-Lambert, évêque de Béryte, ancien conseil- 



(1) Le P. Alexandre de Rhodes, né h Avignon, en 1591, appartenait à 
la compagnie de Jésus. H a évangélisé la Gochinchine et le Tonkin. 
Nous avons de lui un intéressant ouvrage publié sous le titre de Voyages 
et missions du P. Alexandre de Rhodes. Ce livre, réédita en 1854, est 
la plus ancienne description de la Gochinchine par un Européen. Il 
publia aussi à Rome un dictionnaire cochinchinois-latin-portugais et 
une grammaire. 



RELiaiOKS 337 

1er à la cour des aides de Rouen, consacré en 1660 et 
mort en 1679. Le plus célèbre fut Pigneau de Béhaine 
dont nous avons raconté le rôle politique et civilisa- 
teur à la cour de Gia-Long. 

Les jésuites qui prêchaient dans TExtrême Orient 
depuis saint François-Xavier avaient sagement toléré 
chez les convertis les honneurs rendus à la mémoire 
de Gonfucius et certaines cérémonies du culte des 
ancêtres qui, avec quelques précautions, peut se rap- 
procher des dogmes catholiques de la communion des 
saints, de l'existence simultanée d'une Eglise triom- 
phante, d'une Eglise souffrante et d'une Eglise mili- 
tante. Ce culte, d'ailleurs, donne une grande force aux 
liens de famille et à la piété filiale. Mais, en 1774, un 
an après la suppression de la Compagnie de Jésus, un 
décret du pape Clément XIV condamna le culte des 
ancêtres et les honneurs rendus à Confucius. Il ne 
nous appartient pas de juger cet acte d'un souverain 
Pontife, agissant dans la plénitude de sa souveraineté 
spirituelle et nous reconnaissons volontiers que le 
culte des ancêtres, tel que le comprennent les indi- 
gènes, est contraire aux doctrines chrétiennes. Mais, 
avec certaines précautions, bien prises d'ailleurs par 
les jésuites, ce culte ne peut être nuisible. Sa condam- 
nation absolue fut fatale à la diffusion du christia- 
nisme. N'oublions pas qu'au moyen âge des âmes gé- 
néreuses avaient voulu faire un élu de l'empereur 
Trajan et que l'immortel Dante, dans son chef- 
d'œuvre, se fait conduire jusqu'aux portes du ciel par 
le divin Virgile. 

Quoi qu'il en soit, le nombre des chrétiens en Co- 
chinchine comme dans le Tonkin, ne dépasse guère la 



328 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

vingtième partie de la population. Le fonds des idées 
religieuses du peuple est le collectivisme familial et 
s'oppose à la diffusion de l'individualisme chrétien. 
L'Annamite craint d'abandonner la mémoire de ses 
aïeux divinisés. Chose curieuse, le culte des héros 
était, au temps des premiers Carolingiens, une des 
causes les plus puissantes de l'opposition à la propa- 
gation de l'Evangile chez les Germains : un duc de 
Frise, Ratbod, converti par l'évêque saint Wulframn, 
entrait déjà dans le baptistère lorsqu'il demanda au 
prélat s'il rencontrerait dans le paradis chrétien ses 
ancêtres admis dans le Walhalla ; sur la réponse néga- 
tive du Pontife, il partit aussitôt, ne voulant pas se 
séparer de ses pères (1). 

La mission de Basse-Cochinchine comprend les 
arrondissements de Bien-hoa, Baria, Thu-dau-mot, 
Tay ninh, Saïgon, Cholon, Gocong, Tanan, Mytho et 
Vinhlong, Bentré, Travinh et une partie des arrondis- 
sements de Sadec, Longxuyen et Chaudoc. 

On évalue le nombre des chrétiens indigènes à 
51.043 répartis en 50 paroisses et 256 chrétientés. Le 
vicaire apostolique actuel est Mgr Colombert, évêque 
de Samosate. La première pierre de la cathédrale de 
Saïgon a été posée le 7 octobre 1877 ; elle s'élève au 
point culminant de la ville, à l'extrémité de la rue 
Catinat et est adossée au boulevard Norodon. 

La mission du Cambodge, qui a son siège à Phnum- 
Penh, étend son action sur nos arrondissements de 
Cantho, Rachgia, Hatien et une partie des arrondisse- 
ments de Sadec, Longxuyen et Chaudoc. 

(1) Mabillon, Acta sanctorum O. S. B., t. I, p. 385. Vita S, Wul- 
framnû 



RELIGIONS 329 

On remarquera que la Cochinchine n'est pas, comme 
nos colonies de la Réunion, de la Martinique ou de la 
Guadeloupe, organisée en diocèse suffragant de Tar- 
chevêché de Bordeaux. Elle est restée, comme la 
Guyane et la Nouvelle-Galédonie, un pays de mission, 
non soumis au Concordat. Les décrets contre les con- 
grégations non autorisées y ont cependant été pro- 
mulguées le 18 mai d880, mais les Missions étrangères 
ne tombaient pas sous leur application. 

fin compte 63 missionnaires français, 32 prêtres 
indigènes, 73 collèges ou écoles avec 113 professeurs, 
instituteurs ou institutrices recevant 4.100 élèves. Les 
dépenses s'élèvent à 169.200 fr. (1). 

Le grand séminaire de Saigon et le petit séminaire 
de Cai-nhum (Vinh-long) reçoivent les aspirants au 
sacerdoce; ils ont 242 élèves internes, instruits par* 
9 professeurs français et 4 professeurs annamites. Le 
cours complet comprend quatorze années d'études, 
savoir 8 ans d'humanités, 2 ans de philosophie et 4 ans 
de théologie. Les élèves étudient les auteurs classi- 
ques latins, la langue grecque est remplacée par le 
français et on fait des cours de géographie, d'arith- 
métique, de géométrie, d'astronomie, de physique, de 
dessin et de musique. 

L'école Taberd, à Saigon, reçoit les métis franco- 
annamites et quelques Français ; elle compte 2 profes- 
seurs français, 2 annamites, 2 séminaristes annamites 
comme surveillants, enfin 64 élèves internes ou 
externes répartis en quatre divisions. 

(1) Les établissements des frères des écoles chrétiennes, ceux des 
sœurs de Saint-Paul de Chartres, et ceux des sœurs de la Providence 
de Portieux (Vosges) non compris. 



330 LA. COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

Dans les écoles de chrétienté on enseigne le quoe- 
ngu à 1.800 garçons et 3.000 filles. 

L'imprimerie de la mission avait édité en 1881, 
depuis sa fondation^ environ 85.000 livres de religion, 
68.000 livres classiques, y compris le Dictionnaire 
annamite français, et 106.000 opuscules divers. L'im- 
pression des ouvrages se fait en langue annamite 
usuelle et en quoc-ngu. 

Le Conseil colonial, dans sa session de 1881, con- 
trairement aux vues de Tadministration, a supprimé ^e 
budget des cultes, s'appuyant sur cette considération 
que, si nous prenions à notre charge les frais du culte 
de nos sujets catholiques, il faudrait aussi contribuer 
aux dépenses du culte bouddhiste. La colonie ne pour- 
voit plus aujourd'hui qu'aux dépenses de matériel pour 
l'entretien de l'évêché, du presbytère et de la cathé- 
drale (1.040 piastres). 

Malgré la suppression du budget des cultes, la mis- 
sion a réussi à maintenir la plus grande partie de ses 
établissements. Elle a été soutenue par les œuvres de 
la Sainte-Enfance et de la Propagation de la foi et par 
les aumônes des fidèles (1). 

(1) Le mahométisme est professé par les Malais et les Chams : le 
brahmanisme par les immigrants indiens. 



LIVRE QUATRIÈME 
GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE 



CHAPITRE PREMIER 



MINERAUX 



La Cochinchine française, à part quelques pointe- 
ments de granit, est formée par des alluvions mo-- 
dernes. C'est par excellence le pays des dépôts d'ar- 
gile, dit le commandant du génie Derbès, Cette roche 
constitue un des éléments les plus importants du sous, 
sol et, en quelque point qu'on se trouve sur ce vaste 
territoire, si on en excepte quelques portions très peu 
étendues, on a pour ainsi dire sous la main une quan- 
tité presque indéfinie de cette matière (1). Les sondages 
poussés jusqu'à douze mètres ont donné, pour compo- 
sition du sol, du haut en bas : i^ des alternances de 
sables et de conglomérats ferrugineux appelés jîi^rr^s 

(1) Excurs. et reconn., n» 12, p. 552. 



332 LA COCHINCHINE CONTEMPORA.INE 

de Bien-hoa ; 2"" des sables plus ou moins argileux ; 
3° des argiles. Sous la double influence de la cha- 
leur et de l'humidité, des dépôts de tourbe et d'humus 
se sont formés rapidement à la surface du sol et con- 
tribuent à la constitution d'une riche terre végétale. 

Il est facile de s'expliquer la géologie de la Cochin- 
chine lorsqu'on se rappelle que le pays est encore en 
voie de formation et qu'autrefois c'était un vaste golfe, 
comprenant le Grand-Lac, limité par les chaînes gra- 
nitiques qui séparent le bassin du Menam de celui du 
Mékong et le bassin du Mékong de la mer de Chine. 
Le golfe s'est comblé par les apports du fleuve. Les 
alluvions argileuses, de couleur rougeâtre, ont été 
formées par la décomposition des feldspath des roches 
cristallines, ou Tentraînement, partie sous forme so- 
lide, partie à l'état de dissolution, de puissants gise- 
ments de fer oxydulé dont il ne reste aujourd'hui que 
des traces (1). 

Les montagnes de la côte, le cap Thi-wan, le cap 
Saint-Jacques, les hauteurs de Baria, celles qui bor- 
dent le canal de Vinh-té et les collines émergées sur 
certains points du delta sont des îlots granitiques qui 
ont formé comme le squelette du pays. Ces assises 
étaient autrefois des îles semblables à celles du golfe 
de Siam et ces dernières paraissent destinées à jouer, 
elles aussi, un rôle analogue dans la plaine qui se pro- 
duira par l'envasement du golfe. Les roches calcaires 
ne se montrent, sauf à Hatien, qu'au delà de la fron- 
tière du Cambodge. 

Nous donnons ci-après un index lithologique em- 

(1) Moura, Le royaume du Cambodge, 1. 1, p. 115. 



MINÉRAUX 333 

prunté, pour la plus grande partie, au remarquable 
ouvrage de M. Moura. 



ROCHES FELDSPATHIQUES 

Granits. — Le granit se trouve dans les collines du 
Delta, dans les dernières ramifications de la chaîne de 
TEléphant et de la chaîne qui sépare le bassin du Mé- 
kong du royaume de TAnnam, au cap Saint-Jacques, 
à Poulo-Condore et dans les îles du golfe de Siam. La 
partie supérieure de la vallée du Donnai' est granitique 
et recouverte d'argile. 

La chaîne de Baria est composée de granit compre- 
nant du quartz hyalin, du feldspath jaune et rose et du 
mica noir. 

Au massif de Nui-Baria le granit d'un grain assez 
gros contient du quartz hyalin, du feldspath blanc ou 
jaune, du mica noir. Au pied de ce massif, sur un sol 
sablonneux, s'étendent les salines de Choben. 

A rOuest, le massif de Nui-Nua est formé de gra- 
nits contenant les éléments suivants : quartz hyalin, 
feldspath blanc ou jaune. 

Le massif du cap Saint-Jacques présente des granits 
à élément feldspathique dominant. 

Le sol qui s'étend au pied de ces montagnes est 
généralement sablonneux ; il est un peu argileux dans 
le Nord-Ouest du massif de Nui-Binh. 

La montagne de Tay-ninh, orientée à peu près Nord 
et Sud, avec une inclinaison dans le Nord-Ouest, ren- 
ferme diverses espèces de roches granitiques. 

Les. montagnes de Nui-Sam, près de Chaudoc, et de 
Nui-Ba, au Sud du canal de Hatien sont granitiques. 



334 LA COCHIXCHINE CONTEMPORAINE 

Pegmatite. — La pegmalite, qui par sa décompo- 
sition donne le meilleur kaolin, se trouve au cap Saint- 
Jacques. 

Chieiss. — Bancs de gneiss noir aux rapides duSong- 
long, au-dessus de Bien-hoa. Gneiss gris ou rouges 
sur les montagnes qui bordent le golfe de Siam, entre 
Hatien et le cap Bayot. 

Porphyre quartzifère. — Porphyres quartzifères 
avec veines de quartz blanc, porphyres rubannés, por- 
phyres passant à l'eurite à Poulo-Condore. 

Roche extraite pour les constructions et qui paraît 
être une sorte de granit porphyroïde dans la petite 
chaîne de Langat près de Bien-hoa. Echantillons de 
roches absolument vertes, compactes, très dures, con- 
tenant quelques petits fragments de pyrite au même 
endroit. 

De Tautre côté du fleuve, mêmes roches dans la 
chaîne du Nui-Ghantois. 

Porphyres rouges quartzifères au cap Bayot, au Sud 
de Hatien. 

Argilophyre. — Sur les collines de Poulo-Gon- 
dore. 

Trachyte. — Gette roche doit se trouver dans la 
montagne de Slatiao, près de Ghaudoc, car on y a con- 
staté la présence de ponces et de tufs ponce ux, géné- 
ralement associés aux trachytes. 

ROCHES PYROXÉNIQUES 

Lave celluleuse. — Cap Saint-Jacques. 
Basaltes décomposés, — Montagne de Slatiao, près 
de Chaudoc. 



MINÉRA.UX 335 



Roches basaltiques avec granits. — Dépôts argi- 
leux et sables à Poulo-Condore. 



ROCHES AMPHIBOLIQUES 

Syénite. — Cap Saint- Jacques. 
Diorite et porphyre dioritique. — Cap Saint- 
Jacques. 

ROCHES SILICATÉES MAGNÉSIENNES 

Serpentine. — Entre Hatien et le cap Bayot on 
rencontre des roches serpentineuses vertes aux filets 
ferrugineux. 

Les Annamites prétendent qu'à la montagne de Hui- 
Dong (montagne de cuivre) des minerais de cuivre 
sont associés aux roches serpentineuses. 

ROCHES PHYLLADIENNES ET ARGILEUSES 

Phyllades, dont la variété la plus commune est 
Tardoise, près de Bien-hoa, dans le lit et formant les 
rapides de la rivière. 

Kaolin. —-Peut-être à Poulo-Gondore. 

Argile plastique. — Partout dans les vallées prove- 
nant de l'altération du feldspath des roches précé- 
dentes. Souvent mélangée de sable et passant à la 
terre glaise, d'un bon usage pour la briqueterie. 

Limon. — Les inondations déposent tous les ans un 
humus fertile sur les terrains envahis par les eaux. 
C'est une argile mêlée de sable très fin et de matières 
organiques formant le terrain superficiel* Ce terrain 



336 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

manque d'éléments calciques, ce qui est un désavan- 
tage pour certaines cultures ; ici T agriculture raisonnée 
et le chaulage pourront rendre d'utiles services et mo- 
difier la composition de la terre végétale. 

ROCHES SILICEUSES 

Quartz massif. — Filons de quartz dans les monta- 
gnes de Chaudoc. 

Grès. — Au nord-ouest de Bien-hoa, dans la mon- 
tagne de Gaï-Gong ou Nui-Binh-do, on trouve des grès 
à grains plus ou moins fins présentant quelquefois un 
aspect vitreux fondu. Même roche à l'île de Phu-quoc. 

Grès plus ou moins durs et roches argilo-siliceuses 
dans les montagnes voisines du cap Bayot. 

Le lit du Cambodge renferme des sables siliceux 
propres à faire d'excellent mortier. 

ROCHES ALCALINES 

Sel marin. — De nombreux marais salants, situés 
surtout dans les arrondissements de Baria et de Soc- 
trang, fournissent le sel pour la conservation du pois- 
son et pour l'exportation. Le sel de l'arrondissement 
de Baria est surtout produit parles marais de Ghobën, 
près de l'embouchure du Gua-Lap; celui de l'arrondis- 
sement de Soc-trang se recueille à Bac-lieu dont les 
salines sont exploitées par les Chinois. Le sel de cette 
dernière provenance est coloré en rouge par le sable 
sur lequel il cristallise, sans doute à cause de la pré- 
sence de sels de fer. C'est le plus recherché pour les 
pêcheries du Grand-Lac. L'industrie des sauniers a été 



MINÉRAUX 887 

introduite en Cochinchine au siècle dernier par des 
immigrants cantonais. 

ROCHES ALGALINO-TERREUSES 

Calcaire.— On rencontre des traces de calcaire dans 
les roches des collines de Cochinchine; mais on ne 
peut l'exploiter qu'à la montagne du Bonnet-à-poil, près 
de Hatien. C'est un calcaire noir, compact, avec veinules 
de chaux carbonatée blanche spathique. Â la monta* 
gne de Da-Dong se trouvent un calcaire gris compact, 
un calcaire gris cristallisé à très petits cristaux et enfin 
un calcaire noir contenant des veinules de fer car- 
bonate. 

Il y a un autre gisement de calcaire dans la monta- 
gne de Binh-tri, au sud de Hatien, sur les bords de la 
mer, entre le cap Bayot, le cap Table et le cap Hon- 
chong. Ce calcaire compact est de couleur gris-bleu 
et à cassure esquilleuse. Toutes ces pierres peuvent 
être employées à la construction. 



ROCHES METALLIQUES 

Cuivre. — Traces de cuivre dans le Nui-Dong (mon- 
tagne de cuivre), entre le cap Bayot et la pointe Hon- 
chong ; la tradition rapporte que Gia-Long, lors de sa 
retraite sur Phu-quoc, s'arrêta en cet endroit et y fit 
frapper des monnaies avec du cuivre trouvé sur 
place. 

Fer. — Des échantillons de grès provenant de Phu- 
quoc contiennent du fer oxydulé attirable à l'aimant. 

LA COCHINCHINE 2S 



838 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

Une mine de peroxyde de fer hydraté a été autrefois 
exploitée dans la province de Bien-hoa. 

La pierre de Bien-hoa renferme des fragments 
plus ou moins gros de roches diverses et surtout de 
quartz, des fragments de peroxyde de fer de plus en 
plus hydratés du centre à la circonférence et un 
ciment argilo-ferrugineux : c'est un conglomérat cel- 
luleux dont les éléments proviennent sans doute de 
Tentraînement des roches ferrugineuses existant en 
grande abondance dans la province de Gompong-Soai, 
hors de notre territoire, La pierre de Bien-hoa a autre- 
fois: été traitée comme minerai de fer par les indi- 
gènes. Elle est très répandue dans toute la colonie et 
est très propre aux constructions. On remploie pour 
Tempierrement des routes, malheureusement elle est 
faible et donne, selon le temps, une boue ou une pous- 
sière ocreuse très salissante. Dans la carrière, la 
pierre de Bien-hoa est tendre et se coupe aisément en 
blocs réguliers. Les gisements appartiennent au gou- 
vernement qui procède chaque année à une adjudica- 
tion et confère aux particuliers, moyennant redevance, 
un droit à Texploitation. 

COMBUSTIBLES 

Les lignites de Phu-quoc sont employés comme 
combustibles ainsique certaines tourbes d'origine plus 
récente. 

EAU DOUCE 

Dans un terrain si argileux et par conséquent si peu 
perméable les sources d'eau douce sont nombreuses 



MINÉRAUX 339 

et la nappe d'eau souterraine se trouve à peu de pro- 
fondeur. A Thôpital de Choquan un puits creusé à 
13 mètres arrive à une couche de sable blanc et de 
gros gravier d'où s'échappent plusieurs jets d'une eau 
très claire qui, analysée par le chef du service médi- 
cal, a été déclarée très potable. La force des jets est 
telle qu'une grosse prompe des travaux publics n'a pu 
réussir à tarir le puits dont l'eau se maintient constam- 
ment à 4 mètres de hauteur (1). Ce sont les dépôts 
imperméables, d'argile blanche des provinces de l'Est 
et du Nord, de 10 à 12 mètres, qui retiennent les nappes 
d'eau de Saïgon, Tayninh et autres localités du Nord et 
de l'Est (£)• Dans les provinces de l'Ouest il est difficile 
d'avoir de l'eau potable; les habitants sont souvent 
contraints de la faire venir de loin dans des barques. 

(1) Conseil Colonial, Rapport de 1881, p. 99. 

(2) Derbès, Excurs. et reconn., a*» 12, p. 552. 



CHAPITRE II 



VEGETAUX 



La Cochinchine possède la chaleur et Teau, si néces- 
saires à la végétation ; son sol est en grande partie 
composé du limon fécondant apporté par les fleuves. 
Comme l'Egypte, la Mésopotamie, le Bengale, elle 
réunit toutes les conditions favorables à l'agriculture 
et donne de magnifiques récoltes. Outre de belles 
forêts, on voit les graminées, les fougères, les joncs 
et les plantes cultivées s'élever à une hauteur incon- 
nue en d'autres climats. Aussi, sous la domination 
annamite, la Basse-Cochinchine était-elle regardée 
comme la province la plus fertile de l'empire ; les pro- 
vinces de Saigon et de Mytho étaient appelées les 
nourricières du royaunie, Vinh-Long en était le jar- 
din (1). Depuis la conquête française, la cour de Hué a 
été obligée de demander au Tonkin, à titre de tribut, 
le riz et les comestibles qui étaient autrefois fournis 
parnos provinces à l'Annam proprement dit. 

Le sol des contrées occidentales présente l'aspect 
d'une immense plaine, couverte d'herbes et de joncs, 



(1) Vial, Les premières années de la Cochinchine, t. I, p. 222. — 
Jardin viiong^ nom donné par les Annamites à la province de Vinh-Long, 
par opposition au nom de champ ruong, qui désigne en général la 
région des rizières qui entourent Saigon. 



VÉGÉTAUX 341 

entrecoupée de rizières. Sur le bord des fleuves et des 
arroyos s'élèvent de belles forêts de palétuviers. Au 
nord et à Test de Saigon, où commencent les collines, 
les plantes importées d'Europe réussissent à mer- 
veille : là surtout pourront s'introduire les exploita- 
tions agricoles dirigées par nos colons. 

La chaleur, étant presque constante, n'a qu'une 
importance relative sur la floraison et la maturité des 
plantes. Pendant toute l'année certaines espèces, 
comme les aréquiers et les cocotiers, donnent des 
fruits ; c'est par suite d'une culture prolongée que l'on 
a obtenu un grand nombre de variétés, les uns hâtives 
et les autres tardives. L'exposition, la nature du sol, 
produisent souvent des différences d'un mois ou plus ; 
aussi les arbres des clairières, des coUines, des ter- 
rains sablonneux sont presque toiyours en avance sur 
ceux des vallées et des terrains argileux ; au contraire 
la végétation du pays des Stiengs et des Mois, au sol 
argilo-ferrugineux profond, est en retard sur celle de 
la Basse-Cochinchine (1). Les pluies hâtives, si elles 
produisent une avance dans la poussée des feuilles, 
ont malheureusement pour résultat de faire couler les 
fleurs et, par suite, les fruits. 

Les espèces alimentaires sont le riz, le maïs, l'igname, 
l'igname-patate, la patate, le millet, le kou ou khoaï, 
l'ananas, le chin-chou, la canne à sucre, l'arbre à thé, 
les bourgeons d'aréquier, de palmier, de bananier, de 
rotang, les jeunes pousses de bambous et de plusieurs 
graminées, le melon,la pastèque, la citrouille, la toma- 
te, l'aubergine, le manioc, le haricot et les plantes 

(1) AnnuairBy p. 18. Calendrier botanique et agricole. 



842 LA COCHINOHINE CONTEMPORAINE 

importées d'Europe, chou^ ij^vet, radis, persil, carotte, 
betterave, oseille, etc. 

Les épices sont représentés par le poivre, la mus- 
cade, la girofle, la cannelle ; les arbres fruitiers sont 
nombreux : le cocotier, le grenadier, le citronnier, le 
prunier malgache, le manguier, le bananier, Toranger, 
le caféier, le letchi, le pamplemousse, le limon, le cacao 
yer, la vigne, le carambolier, le cœur de bœuf, la 
pomme cannelle, le corossol, le caïmitte, le jujubier, 
le jamrose, les eugenia, etc. 

Les plantes industrielles non moins variés sont 
le tabac, le mûrier, le bétel, Tarékier, le chanvre, 
le coton, le ouatier, le mûrier à papier, l'arrow-root, 
l'ortie de Chine, l'arachide, le sésame, le curcuma, 
Tindigo, le safran, le guttier cambodgia, l'arbre à 
gomme laque, le carthame, le rocouyer, la cardamone. 

La flore pharmaceutique ne le cède en importance 
à celle d'aucune autre contrée tropicale ; on rencontre 
en Cochinchine Taloès, le gingembre, le ricin, la noix 
vomique, la fève de saint Ignace, le benjoin, le cam- 
phrier, le traï, la mélisse, la salsepareille, le souchet, 
le croton, l'acanthe, la gentiane, le daturastramonium, 
la saponaire, le mussanda, le hylang-hylang, etc. 

Les plantes d'ornementation fournissent le cactus 
épineux, le papayer, le lotus, le rosier, le laurier, le 
nymphéa, ïe nelombium, les aroïdées, les taberna- 
montana, les gardénia, les ixora, les acanthes, les ru- 
biacées, les malvacées, les cimmaroubées, les ruta- 
cées, les pendanées, les amarantacéés, etc. 

Quant aux essences forestières elles présentent les 
ébéniers, l'isonandra Krantzii sécrétant une espèce 
de gutta-percha, le guttier sauvage, le bois de fer 



VÉGÉTAUX 848 

(mesua), le dipterocàrpus, le hopea, le shorea (bois 
de construction), le tarretia dont les Annamites font 
les essieux de leurs voitures, le manguier recherché 
pour la confection d'ustensiles industriels. 

Nous allons donner un aperçu de quelques-unes 
des plus intéressantes de ces espèces (1). 

I. — ESPÈCES ALIMENTAIRES 

Riz (Oryza sativa ; — annamite lua). -;- Le riz est la 
nourriture habituelle des indigènes qui tirent aussi de 
ce végétal une liqueur fermentée. L'exportation de cette 
denrée est assurée en Chine et dans les pays voisins 
où 400 millions d'habitants font du riz la base de leur 
alimentation. 11 importe donc à la prospérité de notre 
colonie de favoriser la culture de cette planté. Le sol 
est assez riche, le travail assez facile pour centupler 
la production actuelle (800.000 tonneaux fournis par 
550.000 hectares représentent une valeur de plus de 
100 millions de francs.) 

Le riz cultivé en Gochinchine appartient à deux 
espèces principales, le riz gras ou gélatineux et le riz 
ordinaire ; les variétés sont assez nombreuses. Sous 
la domination annamite les riz de Gocong et de Cangioc 
étaient renommés dans tout Tempire pour la qualité 
et le goût ; ils y étaient réquisitionnés par les empe- 
reurs pour la nourriture des provinces centrales. 

Ces deux arrondissements conserveront encore, 
pendant de longues années, leur suprématie sur les 



(1) Un certain nombre de produits de la Gochinchine sont placés sous 
les yeux du public à l'Exposition permanente des colonies, au Palais de 
rindustrie. 



344 



LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 



autres pays de culture de riz, moins par la supériorité 
de la main d'œuvre que par la nature spéciale de leurs 
terrains alluvionnaires éminemment propices à la belle 
venue des riz et à la formation d'un grain nourri et à 
glume mince (1). 

Le tableau suivant indique, par arrondissejn^nts, la 
superficie cultivée en riz, en 1881 : 



ARRONDISSEMENTS 


RIZIÈRES 


DE 1*** CLA883 


DE 8« CLASSE 


DE 3* CLASSE H 


Baria. . • 


h. a. c. 

279 91 81 

58.065 15 00 

56.619 40 00 

45^00 

46.143 51 00 

34.761 34 72 

« 
20.964 82 00 
58.607 49 88 

f* 

43.119 26 00 

6.396 56 00 

43.451 65 00 

30.649 37 00 

» 

49.594 72 00 


h. a. c. 

2.821 58 12 

3.986 70 00 

12.480 41 19 

m 

7.840 38 50 
6.507 92 00 



752 39 52 

1.563 06 00 

19.038 80 47 

m 
» 

10.765 20 04 

10.288 30 00 

6.213 84 61 

4.934 63 00 

1» 

31.408 56 00 

9.887 11 00 


h. a. c. 
3.665 88 ff] 

« 
3.256 50 4fi 
• t» 

163 43 00 
1.199 85 00 
»» 

85 06 20 
83 10 00 
» 
10.723 00 Ofl 

1.887 09 24 
890 00 00 
1.646 35 Ofl 
1.446 36 00 
6.181 75 75 

» 
5.271 04 Ofl 


Beotré 


Bidn-hoa 


Cantho 


Ch&udoc 


Cholon 


OocoDg 


Hatien 


Loog-xuyen 


Mytho 


Racbgia 


Sadec 


Saigon 


SoctranGT. 


Tanan 


Tayninh 


Thu-dau-mot 


Travinh 


Vinh-LoDg 


Totaux 


448.699 10 41 


128.488 90 45 


36 499 43 3^ 







(1) Excurs, et reconn., n» 4, p. 35. 



VÉGÉTAUX 345 

Chaque annëe les défrichements augmentent, et les 
mesures libérales prises en 1880 et 1881 pour la mise 
en culture ne feront qu'augmenter le mouvement 
agricole. 

Maïs (Zea maïs, annamite bap) . — Il y a trois espèces 
de maïs cultivées en Gochinchine, la jaune, la blanche 
et la rouge et blanche ; la meilleure est la blanche 
dont la culture est plus répandue chez les Moïs que 
chez les Annamites. Le maïs est cueilli avant sa matu* 
rite alors que le grain contient encore un suc laiteux. 
La préparation culinaire se borne à un simple grillage ; 
c'est plutôt une friandise qu'une nourriture. La cul- 
ture du maïs occupait 1.013 hectares 89 ares 35 cen- 
tiares en 1881. 

Igname^ igname-patate. — Culture peu- répandue. 
Les Annamites n'en ont que quelques pieds, la diffi- 
culté de les arracher étant trop grande. L'igname est 
surtout utilisée par les habitants des régions sèches 
et des forêts où ils ramassent les tubercules sauvages. 

Patate. — Culture très répandue, production abon- 
dante. 

Kou ou khouaï. — Plante très répandue, d'un goût 
semblable à celui de l'asperge. 

Citrotdlîe. — Particulièrement une citrouille longue 
d'un mètre, très grosse ; douée d'un goût délicat, elle 
se conserve très longtemps. 

Haricots. — Haricots dits de Baria, culture très 
répandue dans les provinces de l'Est. 

Ananas (Bromelia ananas, annamite thom). — Cul- 
tivé sous bois sur une grande échelle, s'exporte des 
provinces orientales dans les provinces occidentales. 
(136 hectares 03.18 en 1881 .) 



346 LA. COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

Champignons, — Un champignon qui croît sous la 
flente de l'éléphant est considéré comme un mets ex- 
quis. 

Chin-chou, — Algue importée de la Chine, fournit 
une bonne gelée. 

Cacao, — Le cacao très demandé par les provinces 
de Thu-dau-mot et de Saigon à la ferme des Mares réus- 
sit très bien dans un terrain frais et légèrement om- 
bragé. Sa culture prend tous les ans une nouvelle 
extension. C'est d'un heureux augure pour l'avenir. 

Canne à sucre, — La canne à sucre est surtout cul- 
tivée à Bien-Hoa, à Baria, à Tay-ninh et à Thu-dau- 
mot, mais elle n'occupait encore, en 1881 que 4.335 
hectares environ et peut être propagée. Bien qu'on 
connaisse cinq variétés, la rouge, la blanche, la verte, 
la rouge et blanche et l'éléphant, c'est presque exclu- 
sivement la canne blanche qui est cultivée par les 
Annamites. Malheureusement elle est dégénérée, con- 
tient beaucoup de fibres ligneuses, peu de jus et 
l'abandonne difficilement (1). 

Arbre à thé. — Cet arbre à l'état sauvage atteint 
jusqu'à 10 mètres de hauteur, mais à l'état cultivé on 
ne lui laisse jamais dépasser 3 mètres et il n'a fré- 
quemment que 1 mètre à 1 m. 50. Sa culture réussit 
surtout dans les terrains légers et un peu humides. Ce 
sont les feuilles qui sont exploitées et leur enlèvement 
prive l'arbre des moyens de respiration, aussi sa vie 
ne dépasse guère une dizaine d'années. La graine est 
d'abord semée dans des pépinières et les jeunes pous- 

(1) D*aprè8 M. Lapeyrdre, pharmacien de la marine, un des princi-* 
paux obstacles h la culture de la canne est la pauvreté du sol en phos- 
phates. On pourrait utiliser comme engrais les détritus de la pèche. 



VÉGÉTAUX 347 

ses sont ensuite transportées en pleine terre. La 
cueillette des feuilles commence à la troisième année 
et se renouvelle trois ou quatre fois l'an. Le produit 
moyen d'un arbre est de 5 à 600 gr. de feuilles qui sont 
soumises à l'ombre à une dessiccation plus ou moins 
complète. Le thé cochincbinois est inférieur au thé de 
la Chine et n'est employé que par les classes pauvres ; 
on lui reproche ses qualités diurétiques. On le trouve 
surtout dans les provinces de Saïgon, de Bien-Hoa et 
de Thu-dau-mot. 

Les Annamites cultivent aussi le trarung ou faux 
théier (acalypha fructuosa), de la famille des euphor- 
biacées. 

Melon, pastèqite. — Cultivés dans les provinces de 
rOuest ; on cultive plusieurs variétés dont les princi- 
pales sont la blanche et la rouge. 

Manioc. — Le manioc est cultivé en petite quan- 
tité ; chaque Annamite a dans la haie de son jardin le 
nombre de pieds nécessaires à sa consommation. Le 
manioc fournit Tarrow-root. Ce produit est appelé à 
un grand avenir dans la colonie, dit le jury de l'expo- 
sîtion de Saïgon en 1880. Après un simple labour, des 
tronçons de tubercules sont déposés en lignes dans des 
sillons peu profonds, puis recouverts par la herse. Au 
bout de 8 ou 10 mois, la récolte est prête. Une fois les 
tubercules ramassés, il suffît de donner un coup de 
herse qui recouvre les feuilles laissées sur le champ 
et les tubercules trop petits, dédaignés, et l'année sui- 
vante la récolte est plus abondante que la première. 
La même opération se renouvelle encore une fois à la 
fin de la seconde année. Après la troisième récolte il 
est bon de changer la culture du terrain. La moyenne 



348 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

annuelle du rendement est de 150.000 kilogrammes de 
tubercules par hectare qui donnent environ 1.500 ki- 
logrammes de farine (1). 



EPIGB8 

Poivrier. — La culture du poivre est une de celles 
qui conviennent le mieux aux Annamites, car elle 
n'exige pas de travaux de force mais des soins ré- 
pétés : l'arrosage, l'écoulement des eaux pluviales. 
Un ouvrier suffit à cette tâche pour 1.000 pieds. La 
culture du poivre était autrefois confinée dans la pro- 
vince de Hatien, mais elle se répand aujourd'hui et plu- 
sieurs colons européens s'y sont livrés avec succès. 
Une poivrière est en rapport au bout de quatre ans, 
elle peut donner 2.500 pieds à Thectare produisant 
1 kilogr. chacun. Les plants convenablement soignés 
peuvent durer de 40 à 50 ans. Cette culture pourrait 
prendre plus d'extension si Ion cherchait davantage à 
imiter nos voisins des Indes néerlandaises. 186 hec- 
tares étaient consacrés à cette plante en 1881. 

Cannelle. — On connaît plus de dix variétés de can- 
nelle. Des essais d'acclimatation de l'espèce de Ceylan 
ont été tentés à la ferme des Mares il y a quelques 
années, mais sans succès. Le terrain de plantation ne 
convenait point à la plante. Les pieds qui sont au Jar- 
din botanique ont une végétation assez belle pour 
engager à faire de nouveaux essais. M. Girard à 
Phu-Quoc semble avoir obtenu des résultats indus- 
triels sérieux. 

(1) Esccurs, et reconn,, n» 4, p. 39. 



VÉGÉTAUX 349 



ARBRES FRUITIERS 



Cocotier. — Le cocotier et l'arékier étaient cultivés 
en 1881 sur une étendue de 52.221 hectares 45,94, 
particulièrement dans les provinces de Bien-Hoa, de 
Saigon, de Mytho et de Vinh-Long (1). Le cocotier 
se plaît surtout vers le bord de la mer et dans les 
terrains imprégnés de matières salines. Tout esf utile 
dans cet arbre. L'amande contient une liqueur sucrée 
et laiteuse qui devient alcoolique par la fermenta- 
tion (2). La chair fournit de Thuile utilisée pour la 
cuisine, Téclairage et la saponification (3), La coque 
est employée de mille manières, elle entre dans la 
composition du brai annamite et son tégument filan- 
dreux et textile sert à calfater les navires, à faire des 
tapis et des câbles très résistants à Teau de mer. Le 
vin de palmier subit après quelques heures la fermen- 
tation acétique ; des fleurs prêtes à être fécondées 
sortent du moignon qui résulte de l'amputation du 
pédoncule du régime. 

Orenadier. — Le grenadier est peu cultivé. Le fruit 
acide est quelquefois désagréable. 

Citronnier. — Le citronnier est très cultivé et pré- 
sente de nombreuses variétés. C'est une production 
importante à Thu-dau-mot, Mytho, Vinh-Long. On 
importe les citrons à Saigon pour les exporter au 
Cambodge. 

Oranger. — Les oranges de la Gochinchine sont les 

(1) 10781 hect. 99,48 ea cocotiers; 41 449 hect. 46,46 en arékiers. 

(2) Seize noix peuvent donner une livre d'huile. 

(3) Spootter, .Rapp. au Conseil Colonial, année 1880, p. 56. 



350 LA COCHïNCHINE CONTEMPORAINE 

meilleuresde l'Asie; on en compte jusqu'à vingt yarié- 
tés, différentes par la couleur, la saveur, le volume, et 
il n'y en a aucune qui ne soit saine. Une des plus esti- 
mées est le Kam-du-nong ou orange de Gaïbé, c'est-à- 
dire Torange-sucre; elle est odoriférante, à peu près 
grosse comme l'orange d'Europe, mais un peu aplatie, 
et offre une chair d'un jaune rouge. Une autre espèce 
un peu inférieure à celle-ci en qualité, mais encore très 
bonne, est le kam-sen, c'est-à-dire l'orange de paradis. 
La chair et la peau en sont d'un rouge plus pâle. Elle a 
quelque chose de l'aigre stimulant du citron, mais 
adouci et plus sucré. On vante comme une orange 
supérieure à toutes les autres une sorte de mandarine, 
le kam-thien, c'est-à-dire l'orange pour l'empereur. 
Sa forme et sa grosseur sont celles d'une petite 
orange d'Europe, sa peau est verte et a la finesse du 
taffetas le plus mince ; cette peau est presque transpa- 
rente, en sorte qu'on en peut distinguer la chair rose 
à travers les filaments. La production de ce fruit est 
considérable, ce qui permet l'exportation au Cam- 
bodge. La culture est peu perfectionnée, aussi les 
fruits sont inférieurs à ceux de l'Algérie, surtout à ceux 
de Blidah que l'on arrose tout l'été. 

Bananier. — Le bananier a une tige herbacée que 
couronnent de longues et larges feuilles veloutées et 
qui porte un régime contenant une cinquantaine de 
bananes et quelquefois plus. La banane est semblable 
à un petit concombre. 

A mesure que le bananier croît, il donne naissance 
à trois ou quatre rejetons qui poussent de son pied et, 
dès qu'il a produit son régime, il pourrit sur la place 
où il est abattu. Le premier rejeton se développe alors 



VÉGÉTAUX 881 

rapidement, donne à son tour son fruit et ainsi de 
suite. Une espèce, le Musa textile, appelé abaoca à 
Manille, fournit abondamment un tissu résistant et 
soyeux dont on fait une exportation considérable sur 
TEurope. La banane est un excellent fruit, très nour- 
rissant, très sain dans ces contrées ; sa pulpe est un 
mélange de sucre et d'un acide, son arôme varie sui- 
vant les espèces. 

Manguier. — Le manguier donne un fruit appelé 
mangue lorsqu'il est greffé et mango quand il est sau-- 
vage. Ce fruit vert jaunâtre a la chair jaune, fondante, 
d'un goût acidulé et sucré ; il sert à combattre le scor- 
but et est un condiment. Les mangues de Gochinchine 
sont excellentes et ne le cèdent en rien aux espèces 
recherchées de la Guyane. 

Un grand arbre, appelé t?aï, donne des fruits excel- 
lents dont on confit une grande quantité ; il est assez 
semblable au cerisier. 

Caféier. — Le caféier réussit mais il est peu cul- 
tivé. En général le plant vient très bien, végète par- 
faitement, produit de beaux fruits à la troisième année 
mais meurt à la sixième ; sans doute de la piqûre d'un 
petit ver qui a détruit la plantation de Bien-hoa et au- 
quel on n'a pas encore trouvé de remède. Le Jardin 
botanique a essayé d'introduire plusieurs espèces plus 
rustiques que le bourbon, et en particulier le libéria. 
On espère qu'elles pourront résister aux attaques des 
quatre espèces d'insectes si nuisibles aux plantations. 
Il est permis d'espérer que cette culture, encouragée 
comme elle le mérite, donnera des résultats , sinon 
brillants au moins satisfaisants, (58 hect. 49 en 1881.) 

Letchi. — Le letchi annamite est un fruit long, de 



352 LA GOGHINGHINE GONTEMPOKAINE 

la grosseur d'une petite figue ; le noyau est assez vo- 
lumineux, Técorce est mince, sèche, elle se ride et 
s'entr'ouvre facilement; la pulpe est tendre, sa cou- 
leur brun rougeâtre, sa saveur est agréable et son 
odeur parfumée. Une autre variété présente un fruit 
plus gros, assez long et à la surface rugueuse. 

Vigne. — La vigne réussit assez bien dans le pays, 
mais le raisin laisse à désirer quant au goût. Une 
espèce sauvage croît en grande quantité ; ses fruits 
sont un peu acides. Les plants importés de France ont 
donné jusqu'à trois récoltes par an. Malheureusement 
la culture est difficile à faire sur une grande échelle 
dans ce pays et la plante est tout de suite fatiguée par 
ses fructifications répétées ; elle cesse bientôt de don- 
ner du raisin. 

Le vin produit par la vigne sauvage de Gochinchîne 
n'est pas très fort; il ne contient guère que 5 degrés 
pour cent d'alcool, mais la culture améliorera sans 
doute les produits. On pourrait peut-être en tirer un 
bon parti en Europe. La culture en est facile, elle 
s'accommode de presque toute nature du sol ; il fau- 
drait la disposer comme le houblon avec des perches 
pour la faire grimper. En Cochinchine, il y a des pieds 
qui atteignent plus de 50 mètres de hauteur et qui se 
couvrent de fruits depuis le bas jusqu'au sommet de la 
liane. Le vin qu'elle donne est d'une belle couleur, 
mais il est vert, ce qui tient probablement au manque 
de calcaire des terrains. Cette vigne a été trouvée 
pour la première fois en 1872, dans le pays des Mois, 
par M. J.-B. Martin, jardinier-chef du Gouvernement 
à Saigon. On la rencontre dans toutes les forêts de 
l'Est, et même dans les parties sèches des airondisse- 



VÉGÉTAUX 353 

merits de Travinh, Hatien, Rachgia, au cap Saint- 
Jacques, dans toutes les îles environnant la Cochin- 
chine, chez les Mois et au Cambodge. 

La culture et le nettoyage modifient la vigne sau- 
vage, le raisin devient plus gros, plus doux et plus 
juteux. Après deux ans de culture, M. Martin a obtenu 
des grappes pesant plus de deux kilogrammes. Cette 
vigne fait sa première pousse au mois de mars ou 
d'avril; les premières fleurs sortent fin mars ou 
commencement d'avril ; les premiers fruits sont mûrs 
au commencement de septembre et la maturation 
continue jusqu'à la fin de novembre. Ses lianes font 
des pousses de 20 mètres couvertes d'énormes raisins ; 
elle produit généralement deux ou trois tiges sur 
chaque pied (1). 

Cacaoyer, jute, vanille, — Cultures en essai. 

II. — PLANTES INDUSTRIELLES 

A. PLANTES TEXTILES 

Ortie de Chine. — Le Cây-gai ou ortie de Chine 
croit avec vigueur et produit une excellente filasse 
dont on fait quelques cordages et des filets de pêche 
et de hamac. Cette culture est peu répandue et res- 
treinte aux provinces de Baria, Bentré, Saigon et de 
Thu-dau-mot (136 hectares en 1881). Elle est suscep- 
tible d'une très grande extension. La plante est d'une 
belle végétation, touffe bien et ses filaments sont d'une 
très belle qualité. L'espèce urticautilis est plus pro- 

(1) J.-B. Martin, Bulletin de la Société des Etudes marUinies et colo- 
niales^ février 1883, p. 11^ 

\.\ COCHINCHIMÎ '^'A 



864 LA COGHINCHINE OONTEMPOtlAINË 

ductive que le nivea; ses fibres sont plus résistantes 
et plus soyeuses. L'ortie de Chine pousse à Vétat 
sauvage dans le Cambodge où les indigènes vont la 
récolter pour la vendre à des Chinois qui fabriquent 
des filets. Il résulte d'expériences faites à Rochefort 
qu'un fil de caret en ortie de Chine ne supporte qu'un 
poids de 1.580 kilogrammes tandis qu'un fil de caret 
de même dimension fait avec notre chanvre supporte 
1 .900 kilogrammes. 

Chanvre. — On distingue plusieurs espèces dont 
l'une, le hoang-chiong, diffère assez du chanvre pro- 
prement dit. 

Coton. — Le coton cochinchinois appartient à l'es- 
pèce courte soie ; il est doux, soyeux, fin au toucher, 
d'un beau blanc ; on peut le comparer au coton de la 
Nouvelle-Orléans. Les fleurs jaunes ou rouges donnent 
naissance à des capsules de la grosseur d'une noix qui 
s'ouvrent et fournissent trois ou quatre petites 
houppes de coton. La culture cotonnière peut être 
faite dans toutes les provinces, mais elle réussit sur- 
tout dans les terrains un peu élevés, dans les arron- 
dissements de Baria et de Bien-hoa. La production est 
assez considérable et, en 1860, malgré la guerre, la 
Basse-Cochînchîne exportait jusqu'à 10 ou 15.000 
piculs (de 600 à 900.000 kilogrammes). En 1881 la 
culture du coton occupait 1.544 hectares. Il faut encou- 
rager cette culture qui a un si grand avenir, car depuis 
l'introduction des cotonnades européennes, l'Anna- 
mite Tabandonnerail s'il n'était stimulé par l'espoir 
d'écouler ses produits par l'exportation. La récolte se 
fait au moyen de deux rouleaux rapprochés qui sépa- 
rent le coton de la graine. La culture du coton est 



VÉGÉTAUX 355 

beaucoup plus répandue au Cambodge dont le sol lui 
convient mieux. Dans ces derniers temps des essais du 
coton longue soie d'Egypte ont été faits avec plein 
succès. 

B. PLANTES OLÉAGINEUSES 

Arachide, — L'arachide ou noix de terre couvre de 
grands champs dans les arrondissements de Saigon, 
de Baria, de Bien-Hoa, de Thudaumot et de ïayninh. 
Sa culture est assez facile « Son rendement en huile 
est considérable et suffit à l'exportation qui se fait sur 
la Chine mais qui est fort restreinte et bien inférieure 
encore à celle du royaume de Siam pour l'Europe. 
L'arachide fraîche sert à composer des gâteaux. Les 
tourteaux sont employés comme engrais. Il en est 
importé une assez grande quantité de l'Annam pour 
la culture du tabac (H .000 hectares en 1881.) 

C. PLANTES TINCTORIALES 

Indigo, — L'indigo est une des richesses du delta 
du Mékong, des plaines de Bien-hoa et de Baria. II 
fournit trois coupes par an, mais la plante dégénère 
rapidement et ne dure pas plus d'une année, même 
au Cambodge, dans les bons terrains d'alluvions non 
arrosés par de l'eau saumâtre. Pour récolter l'indigo 
on coupe l'arbuste à 4 ou 5 centimètres du sol et on 
réunit les feuilles en bottes qu'on foule dans de 
grandes cuves où on les recouvre d'une couche d'eau 
de quinze centimètres. Après dix à douze heures de 
fermentation on précipite la matière colorante avec un 



356 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

lait de chaux et on décante les eaux mères. Le produit 
égoutté ne renferme que 6 0/0 d'indigo, mais l'appli- 
cation des procédés européens pourra donnei* des ré- 
sultats bien supérieurs et déjà les échantillons de Co- 
chinchine ont obtenu une mention honorable àTexpo- 
sition de Lyon. 

Les produits de M. Caraman et ceux obtenus à la 
ferme des Mares en 1882 démontrent tout l'intérêt que 
mérite cette culture qui ne saiu*ait manquer de devenir 
industrielle. L'hectare peut produire en quatre coupes 
de 60 à 200 kilogrammes d'indigo de belle qualité. Les 
échantillons envoyés en France se vendent de 8 à 15 fr. 
le kilogramme. 

La culture de l'indigo en Cochinchine remonte à une 
époque très reculée et la fabrication de la teinture 
vient des Chinois, mais les Annamites ne réussirent 
bien ni dans sa culture ni dans son exploitation indus- 
trielle et l'on crut longtemps que le sol de notre colo- 
nie se refusait à porter cette plante tinctoriale. 
En 1875, M. Pierre, directeur du Jardin botanique, fit 
venir des plants du Bengale {Indigofera tinctoHa, 
indigo fera carulea, d'après M. Pierre). Les essais 
d'acclimatation donnèrent de bons résultats, et la 
plante mesure jusqu'à 1 mètre 25 de hauteur. Aujour- 
d'hui l'indigo est acclimaté (185 hectares en 1881). 

L'insuccès de la manipulation des Annamites pro- 
vient des procédés employés. Les tentatives faites à la 
Ferme des Mares, suivant les méthodes préconisées 
par Perrottet dans VArt de Vindigotier ont donné des 
résultats satisfaisants* (1). 

(1) L. Cazeaiix, sous-directeur de la Ferme des Mares, BuUetin dif 
Comité agricole, IV» série, t. I, n« 2, p. 79. 



VÉGÉTAUX 357 

Curcuma, — L'écorce, réduite en poudre, sert à 
teindre les étoffes. On rappelle aussi safran des Indes, 
c'est le curcuma officinalis. 

Guttier Kamhodgia. — Le guttier kambodgia donne 
la gomme gutte sous l'action de deux incisions héli- 
coïdales pratiquées sur le tronc s'entrecroisant et se 
réunissant à leur partie inférieure à un petit tuyau 
de bambou par lequel s'écoule la gomme-gutte. La 
récolte se fait en février ; chaque arbre fournit en 
moyenne 100 grammes d'un liquide d'un beau jaune 
qui se durcit en coulant et l'ouvrier n'a plus qu'à lo 
détacher sous forme de stalactites d'aspects variés, 

Rocouyer, — Le rocouyer donne une teinture 
rouge très appréciée il y a quelques années mais qui 
est aujourd'hui délaissée par suite de l'emploi de cer- 
taines matières tinctoriales fournies par la chimie. En 
Gochinchine le rocouyer n est pas l'objet d'une culture 
spéciale comme aux Antilles ; les Annamites se con- 
tentent de soigner les quelques pieds nécessaires à 
leurs besoins. Un Français, M. Josseline aîné, a tenté 
une culture en grand de cet arbuste sur une étendue 
de huit hectares. Cette plantation, âgée actuellement 
de sept ans, est en plein rapport, et son rendement 
considérable satisfait son propriétaire. 

D. PLANTES MEDICINALES 

La Gochinchine possède de nombreuses plantes mé- 
dicinales employées par les indigènes, mais les pro- 
priétés d'un certain nombre seulement sont connues 
des Européens ; telles sont le croton béglium dont on 
extrait l'huile de ce nom, la noixvomîque et le groupe 



358 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

des strychnos dont on extrait la strychnine, un nombre 
considérable de plantes vénéneuses appartenant aux 
familles des euphorbiacées, des apocynées, des sola- 
nées, etc. Les Annamites tirent de la guimauve une 
variété d'opium. En général les plantes médicinales 
sont exportées en Chine puis réexportées et vendues 
dans FAnnam sous le nom de médecines du nord. 

E. PLANTES DIVERSES 

Tabac. — Le tabac réussit très* bien, mais il est in- 
combustible et trop chargé de nicotine. L'amendement 
des terres et la modification des procédés de culture 
pourront peut-être modifier le tabac indigène ; il sera 
sans doute préférable d'acclimater les plants venus de 
la Havane, de Manille et de Sumatra qui ont parfaite- 
ment atteint la maturité. La culture du tabac indigène 
se fait surtout chez les Mois de Long-Thanh et dans les 
arrondissements de Baria, de Saigon et de Vinh-Long. 
Il y a quelques années l'administration des tabacs de 
France envoya un de ses ingénieurs pour faire des 
essais sur les plants indigènes. Le résultat fut que le 
tabac de Cochinchine n'avait point les qualités requises 
par l'administration et que l'écoulement de la produc- 
tion annamite resterait local. 

Bétel et aréhier. — Le bétel ou poivrier bétel est 
un arbrisseau grimpant qu'on soutient par des tuteurs 
ou des échalas ou qui s'enroule autour des arékiers. 
Les champs de bétel rappellent l'aspect des houblon- 
nières. Les feuilles servent à envelopper la noix d'arek 
et constituent un masticatoire très usité dont l'emploi 
mêlé à celui de la chaux, de coquillages et de madré- 



AntoÉTAUX 358 

pores donne une certaine fraîcheur à la bouche et sti- 
mule les glandes salivaires, facilite la digestion mais 
nuit au développement des facultés intellectuelles et 
noircit et corrode les dents qui finissent par se dé- 
chausser et disparaître. Le bétel est cultivé dans les 
arrondissements de Thu-Dau-Mot, Bien-Hoa, Saigon, 
Bentré, Mytho et Vinh-Long (4.800 hectares en 1881). 
La feuille de bétel passée au four est exportée par 
grandes quantités à destination du Cambodge. 

L'arékier est un arbre de la famille des palmiers ; 
ses fleurs sont blanches et très odorantes ; la tige nue 
élancée est terminée par un élégant bouquet de feuilles. 
La noix d'arek ressemble à la muscade et forme la 
base du masticatoire dont nous parlions ci-dessus. On 
la réunit à de la chaux et à du tabac. Le cœur de 
l'arékier est mangé en salade quand l'arbre est encore 
jeune, son goût est excellent. L'arékier était cultivé 
en 1881 sur plus de 40.000 hectares. 

Mûrier. — Le mûrier est très répandu en Cochin- 
chine, c'est l'espèce naine qui se multiplie rapide- 
ment par boutures. Il pousse surtout dans la pro- 
vince de Bien-hoa et dans les alluvions du delta du 
Mékong (2.000 hectares). Toutefois il serait à désirer 
qu'on essayât d'introduire dans la colonie des graines 
d'espèces supérieures et plus convenables pour l'éle- 
vage du ver à soie. On a fait des essais d'acclimatation 
des espèces de mûriers du Japon. Ces premières ten- 
tatives n'ont pas été satisfaisantes ; néanmoins il est 
probable qu'avec plus de soins et une meilleure en- 
tente des procédés de culture on arriverait à de bons 
résultats. 

Croton sébifère. — Le croton sébifère donne du 



360 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

suif végétal dont on fait, comme en Chine, des chan- 
delles communes, La fleur est d'une odeur très suave; 
les fruits sont des amandes qui, pilées, cuites au bain- 
marie, pressées dans un sac, donnent le liquide blanc 
qui sert à faire le luminaire. 

Caoutchoicc, — On a tenté avec succès, depuis 1874, 
au Jardin botanique, la culture du Siphoniorelastiea 
ou Hevea-Guianensis qui donne du caoutchouc; il 
existe quelques espèces indigènes capables de fournir 
un produit de qualité secondaire. 

Pavot blanc, — Le pavot blanc {papaver somnife- 
rum), dont on extrait Topium, ne croît pas en Cochin- 
chine ; cependant M. Spooner, commissaire du Gou- 
vernement près de Tancienne ferme de Topium, a 
obtenu, à Saigon même, Tépanouissément complet, 
quoique grêle, de pavots dont la graine lui avait été 
envoyée du Bengale. Puisque nous sommes malheu- 
reusement obligés d'exploiter le triste impôt sur 
l'opium, il serait utile d'essayer sérieusement la culture 
du pavot blanc : 1.500 hectares de terrain suffiraient 
à la production de nos provinces. Le profit réalisé 
serait très grand : chaque caisse d'opium fabriquée 
dans les Indes donne au gouvernement britannique un 
bénéfice de 1.850 francs (1). 

Forêts, — Il existait autrefois de splendides forêts 
dans toute la région. La déplorable habitude d'incen- 
dier les herbes à la fin de la saison sèche a eu pour 
suites des sinistres qui ont contribué à la destruction 
des grands bois. Il faut s'avancer aujourd'hui assez 
loin dans l'intérieur, surtout au nord-est et à l'est, sur 

(1) Spooner, Rapp. au Conseil colonial, année 1880, p, 56. 



^ . VÉGÉTAUX 861 

la frontière de la province annamite du Binh-Thuan, 
pour rencontrer de véritables forêts (1). Mais alors on 
voit de magnifiques futaies ou taillis avec des bambous 
inextricables, des ronces et des hautes herbes, par- 
tout une végétation luxuriante, tantôt arborescente, 
tantôt herbacée, variant avec la plaine, le bois et le 
marais (2). 

L'exploitation forestière (38.527 mètres cubes en 
1880, 42.580 en 1881), favorisée par les nombreux 
cours d'eau qui permettent le flottage, occupe de nom- 
breux ouvriers, bûcherons, scieurs de long, menui- 
siers, etc. Plus de quarante espèces différentes peu- 
vent être employées à la teinture, d'autres sont réser- 
vées pour les constructions navales, d'autres enfin à 
ia charpente et à l'ébénisterie. Des Annamites vont 
dans le pays des Mois exploiter les forêts et rentrent 
dans leurs foyers à la fin de la saison. Celle-ci dure de 
quatre à cinq mois et se termine lorsque la baisse des 
eaiîx ne permet plus la circulation des trains de bois. 

L'exploitation des forêts de TEtat est réglée par un 
arrêté du 16 septembre 1875 ; une commission per- 
manente est instituée à Saigon pour examiner toutes 
les questions relatives à cette branche d'industrie. 
Chaque individu, muni d'un permis de coupe soumis à 
une redevance annuelle de 400 francs, peut exploiter 
la forêt et le bois abattu lui est vendu à im prix fixé 
par un tarif spécial. Les droits perçus en 1881 se sont 
élevés à 144.047 francs, non compris ceux du Cam- 



(1) Les ?irrondissements forestiers sont ceux de Thu-dau-raot, Tay- 
ninh, Bien-hoa, Rachgia et Baria. l\ se fait une importation considé- 
rable des bois du Cambodge. 

(2) Excurs. et reconn., n«» 2, p. 170. 



369 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

bodge, chiflft'e qui permet d'évaluer Texploitation à 
environ 792.300 francs. Les droits à payer étant à la 
moyenne des prix de vente dans le rapport de 1 à 5,5. 
Les principales essences forestières sont le bambou, 
le rotin ou rotang, le bois de teck, le bois de fer, le 
bois d'aigle, le palétuvier, le tamarinier, etc. 

Bambou. — Les bambous forment des fourrés 
épais ; ces arbres servent à une foule d'usages, à la 
construction des maisons, à la confection des meubles, 
à celle du papier; on en fait des instruments de mu- 
sique. Les jeunes pousses tendres comme des raves 
soit mangées soit fraîches, soit confites ou en salade. 
Le bambou est le géant des graminées de Tlndo- 
Chine ; sa structure est celle de notre roseau d'Eu- 
rope. La tige creuse est lisse, brillante, droite, 
flexible, jaune, verte, panachée de blanc et de tout 
diamètre, à parois épaisses ou minces, résistantes ou 
flexibles. 

Rotin. — Le rotin ou rotang, de la famille des pal- 
miers, offre la variété du rotin à corde qui atteint par- 
fois une longueur de trois cents mètres et est utilisé 
comme cable ou cordage. 

Bois d aigle. — Le bois d'aigle émet en brûlant un 
parfum délicieux : dans l'Annam il est réservé à 
l'usage du roi et des dieux ; on ne le brûle que dans 
le palais et les pagodes. On attribue à ce bois des pro- 
priétés médicinales. 

Palétuvier . — Le palétuvier ou mànglier se plaît sur 
le bord de la mer et des rivières ; ses branches infé- 
rieures dépourvues de feuilles s'enfoncent dans la 
vase et se transforment en racines et forment un 
réseau compliqué où le poisson s'engage sans pouvoir 



VÉGÉTAUX 363 

ressortir et facilitent ainsi rétablissement des pêche- 
ries. L'écorce du palétuvier contenant beaucoup de 
tannin est fort employé pour le tannage du cuir. 

Tamarinier. — Le tamarinier 'atteint la taille du 
chêne. Les indigènes mangent les fruits et les jeunes 
feuilles ; ils font une confiture avec la pulpe du fruit. 
C'est un arbre d'un très beau port donnant un feuillage 
très ornemental, touffu, produisant une ombre épaisse 
sous laquelle malheureusement rien ne pousse. 

Résines j huiles de bois. — La récolte des résines et 
des huiles de bois a lieu au mois de janvier, Tabatage 
des arbres en décembre, par suite du ralentissement 
de la sève ascendante. L'huile de bois provient princi- 
palement du dipterocarpus levis, du dipterocarpus 
alatuSy du dipterocarpus crispalatus, du dipterocar- 
pus magnifolia, les résines, les cires, les laques s'ob- 
tiennent du calophylhim inophyllum, du rhits succe- 
danum, du zizyphus jujuba^ etc. L'affermage de ces 
produits, joint à celui des plumes d'oiseaux, du miel 
et de la cire, s'élevait en 1881 à 40.522 fr., chiffre dans 
lequel l'arrondissement 'de Rachgia figure à lui seul 
pour 39.730 francs. 



CHAPITRE III 



ANIMAUX 



Placée aux confins de trois régions zoologiques dis- 
tinctes, la région indienne, la région malaise et la 
région chinoise, la faune de la Gochinchine emprunte 
aux animaux de ces trois régions des caractères qui 
leur sont propres et, tandis que certaines espèces, 
paraissant nettement distinctes, s'y trouvent réunies, 
comme les races humaines du type chinois et du type 
indien, d'autres espèces, moins bien délimitées, pré- 
sentent des caractères de transition marquant le pas- 
sage insensible d'une race à l'autre (1). 

I 

MAMMIFERES 

On trouve en Gochinchine un assez grand nombre 
de quadrumanes, entre autres le doue {semia nemoris), 
le gibbon [con-giuong) au poil noir et lustré, aux callo- 
sités ischiastiques très développées, et des galéopi- 
thèques. Les chéiroptères sont représentés par plu- 
sieurs espèces fort utiles pour la destruction des 
insectes, mais dont l'une, la grande roussette, ravage 
les bananiers dont elle dévore les fruits ; les Cambod- 

(1) Voir D"" Gilbert Tirant, Annales du jardin botanique, 3« fasci- 
cule, p. 143. 



ANIMAUX 365 

giens et les Annamites, comme les habitants de l'île 
Maurice, apprécient beaucoup la chair de cet animal. 
La taupe, le hérisson représentent Tordre des insec- 
tivores. 

Parmi les plantigrades il convient de citer le blaireau 
et une espèce assez rare, l'ours malayanus (ours des 
cocotiers ou plus généralement ours à miel), grand 
amateur d'aliments gras ou sucrés ; on l'apprivoise 
facilement. 

Les digitigrades présentent la loutre, le chien, le 
chacal, le tigre, la panthère, le léopard, le chat-tigre, 
la mangouste ; la loutre est quelquefois dressée pour 
la pêche, mais elle est surtout nuisible à cause de son 
goût prononcé pour le poisson ; une espèce de chiens est 
comestible ; le chien cochinchinois a la tête du renard 
et le poil rougeâtre; les chiens de chasse {cho san), 
trapus et musculeux, courent le cerf, le sanglier, même 
le bœuf et le buffle sauvages. Ces chiens sont conduits 
par des piqueurs qui rabattent en même temps par des 
cris féroces et le bruit discordant du tam-tam le gibier 
effarouché dans des filets tendus à l'avance. 

Les tigres sont très nombreux dans les forêts maré- 
cageuses et sur le bord des fleuves. Leur audace les a 
rendus fort redoutables pour les indigènes. 

Les tigres de Cochinchine sont le tigre royal {felis 
tigris), long de deux mètres, à la peau rayée de lon- 
gues bandes noires et jaunes, et le tigre étoile, plus 
petit que le précédent; il a la peau jaunâtre marquée 
de taches noires. De nombreuses superstitions ont 
cours chez les Annamites, surtout chez ceux des vil- 
lages forestiers menacés chaque jour. Il est interdit 
de murmurer son nom et l'imprudent qui le pronon- 



366 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

cerait verrait enlever quelques-uns de ses porcs. Dans 
les premiers mois de Tannée les villages situés près 
des bois lui font le sacrifice d'un porc cru qu'ils aban- 
donnent sur un plateau avec un acte d'offrande scellé 
du cachet des notables. Ce papier, disent les indigènes, 
est emporté avec l'offrande par le tigre qui laisse en 
échange l'acte de l'année précédente. Si l'offrande était 
dédaignée par le seigneur tigre, ou s'il ne rendait pas 
cet acte, ce serait un très mauvais présage pour le 
village qui perdrait plusieurs habitants (1). 

Le gouvernement paie une prime pour la destruc- 
tion des bêtes fauves, tigres et panthères et a fait 
placer des pièges sur certains points (2). 

Le piège à tigres est un réduit à trappe, à deux com- 
partiments, dans l'un desquels on met un animal vivant. 
L'endroit où le tigre se trouve pris est tellement étroit 
que le prisonnier ne peut faire aucun usage de ses 
pattes pour détruire la palissade de forts pieux qui 
Tentoure. Le lendemain l'animal est tué à coups de 
lance ou de fusil. 

Pour aborder un tigre acculé, les Annamites s'avan- 
cent vers lui, portant à la main gauche une claie de 
bambou destinée à leur servir de bouclier et leur per- 
mettre de le frapper à coups de lance. Lorsqu'ils sont 
plusieurs réunis et exercés à cette chasse, ils attaquent 
le tigre sans grande appréhension et le tuent une fois 
sur deux. Ils déploient dans ces occasions un véritable 

(1) Landes, Exciirs. et 7'econn.y n® 8, p, 356. 

(2) 84 tigres, 22 panthères, 361 crocodiles, 17 buffles sauvages tués 
eu 1880. Cepeadant la statistique prouve que le tigre cause moiut de 
morts accidentelles que les serpents, les buffles. En 1879, sur 251 décès 
de cette nature, 15 avaient été causés par les tigres, 3 par les caïmans, 
20 par les serpents, 2 par les chiens enragés. 



▲NiMA^ux 367 

courage, beaucoup de sang-froid et d'adresse (1). Dans 
TAnnam, on se sert, dit-on, d'un singulier stratagème 
pour prendre le tigre. On sème, dans les sentiers où il 
a coutume de passer, de la paille enduite d'huile de 
bois. L'animal se roule à terre pour enlever les fétus 
qui se sont attachés à ses pattes, mais il ne fait que 
s'engluer davantage. Il devient ainsi une énorme botte 
de paille enduite d'huile à laquelle on met le feu. On 
prétend qu'on ne prend pas deux fois de suite un tigre 
à ce piège dans un même canton (2). 

Les chats-tigres et les mangoustes sont des fléaux 
pour les basses-cours. 

Les rongeurs sont nombreux, rat musqué, surmulot, 
rat noir, écureuil, rat palmiste et plusieurs espèces non 
dénommées ravagent les aréquiers et les plantations 
ou hantent les maisons où ils se trouvent avec l'inévi- 
table souris. Les rats sont un véritable fléau pour les 
rizières, particulièrement dans les arrondissements de 
Sadec et de Vinh-Long. L'administration paie une 
prime élevée pour leur destruction (1 fr. par 100 queues 
de rat). A Vinh-Long on en a tué 160 mille dans la 
seule année 1881. On pourrait peut-être tirer partie 
de la peau des rats pour la fourrure, la ganterie et le 
secrétage, industrie qui consiste à préparer le poil 
des lièvres ou des (lapins pour la fabrication du 
feutre. 

Les Annamites ont des pièges du même système que 
nos pièges à loups destinés à la capture des gros rats 
et de quelques autres animaux. Une sorte de souricière 
fermée par un bambou au fond duquel on a mis un 

(1) Moura, op* cit., t. 1, p. 100. 

(2) Landes, op, cit.^ n« 8, j». 357. 



368 LA COCHIXCHINE CONTEMPORAINE 

appât sert à prendre par le cou les petits rongeurs. 

Le pangolin, de Tordre des édentés, revêtu d une 
armure écailleuse détruit une grande quantité de four- 
mis. C'est un animal à protéger. 

Les pachydermes sont assez nombreux, ce sont l'élé- 
phant, le rhinocéros, le sanglier, le porc, le cheval. 

L'éléphant existe à l'état sauvage dans les arrondis- 
sements de Bien-hoa et de Baria et s'aventure jusqu'à 
la plaine des Joncs. Dans certains cantons on considère 
la chasse de cet animal comme un crime qui attirerait 
la vengeance céleste et empêcherait le blé de mûrir. 

Le rhinocéros est l'hôte des forêts, surtout dans le 
pays des Mois. 

Le sanglier ravage souvent les plantations de pa- 
tates et de maïs; sa. chasse est moins dangereuse que 
celle de son congénère d'Europe. 

De nombreux porcs, appartenant à la race du Siam, 
sont élevés dans toutes les maisons, où ils sont nour- 
ris avec les résidus de la distillation du riz et surtout 
avec le tronc des bananiers haché menu et mélangé 
au riz cuit ou à certaines plantes très communes près 
des cours d'eau. 

Les chevaux sont de petite taille (1 m. 20 au gar- 
rot) ce qui ne permet pas de les employer pour l'ar- 
mée ; ils sont bien faits, énergiques, actifs, forts pour 
leur taille s'ils sont bien nourris et bien soignés ; ils 
ont le i)ied sur et résistent bien à la fatigue ; ils res- 
semblent aux poneys anglais ; leur tête est souvent 
forte. Les Annamites n'ont pas l'habitude de ferrer 
leurs bœufs ni leurs chevaux, ce qui n'empêche pas 
ces derniers de pouvoir faire 40 à 50 kilomètres par 
jour pendant une quinzaine au moins. 



-TT' 



ANIMAUX 369 

Les chevaux proviennent du Cambodge, de l'Annam 
proprement dit et surtout de la province du Binh-thuan. 
Avant Toccupation française, l'élève des chevaux ne 
se faisait pas dans la Basse-Cochinchine ; il s'est in- 
troduit rapidement dans la province de Bien-hoa mais 
les éleveurs sont encore loin de pouvoir fournir à 
toutes les demandes. 

Au nombre des ruminants les plus répandus, il faut 
citer le cerf, le bœuf, le buffle, le mouton, la chèvre. 

Il existe dans les forêts plusieurs espèces de cerfs 
qui donnent une excellente venaison. 

Le bœuf petit, bien proportionné, appartient au 
genre zébu; parqué et bien nourri, il fournit une 
bonne viande de boucherie dont les Annamites ne 
font cependant qu'un usage restreint. Aussi, depuis 
l'arrivée du corps expéditionnaire doit-on importer 
ces animaux pour la nourriture des Européens, Dans 
les pays un peu élevés, les indigènes se servent du 
bœuf pour le labour et l'attellent à la charrette ; dans 
certains pays on trouve des bœufs trotteurs qui pour- 
raient suivre pendant quatre ou cinq heures un cheval 
au trot. Les bœufs trotteurs sont obtenus par le croi- 
sement des espèces domestiques avec les bœufs sau- 
vages pris au piège ; on les dresse avec le plus grand 
soin. Il y a en ce moment, au Jardin d'acclimatation 
de Paris, trois attelages de ces animaux, primés au 
concours annuel de Saigon et envoyés en France au 
commencement de 1882(1). 

La vache fournit peu de lait, de 1 à 2 Utres par jour 

(1) En 1881, le Oouverneur a fait expédier aux divers établissements 
scientifiques de France, 3 tigres, 2 chats-tigres, 1 loutre, 8 grands échas- 
siers. 6 pigeons Nicobar, 10 faisans prélats et 6 éperonniers. 

LA CoCMIXClItM: 2i 



870 LA COCHINCHiNli CONTEMPORAINE ^ 

au plus, mais ce lait est de bonne qualité. Il coûte à 
Saigon 85 cents le litre. 
La viande de veau est de qualité inférieure. 

Le buffle vient du Laos. Sa couleur tient du blanc 
cendré et du gris foncé ; ses longues cornes noires 
sont recourbées en croissant. Il ne sert qu'au labou- 
. rage et. est indispensable pour le travail des rizières. 
Les Annamites en élèvent une grande quantité, ils 
achètent les autres aux Cambodgiens. Malheurease- 
ment ils sont exposés à des épizooties très dange- 
reuses qui nécessitent des achats fréquents ; le prix 
moyen d'un animal adulte varie de 70 à 90 fr. Le 
buffle, parfois ombrageux, facile à s'émouvoir, à la 
vue d'objets ou de personnes qu'il ne connaît pas, 
ne peut travailler pendant les heures chaudes de la 
journée ; aussi fait-il relativement peu de besogne, 
mais sa force et la facilité avec laquelle il peut se mou- 
voir dans la vase des marécages et des rizières com- 
pensent de beaucoup cet inconvénient. 

Le buffle attelé à des chars grossiers et solides 
fournit le seul moyen de transport possible dans la 
forêt pour les marchandises échangées entre les An- 
namites et les Mois. Les chars partent de Long-tranh 
(province de Bien-hoa) par caravanes de cent à cent 
cinquante attelages qui ne voyagent que la nuit oupar 
les temps couverts. 

Les cornes et la peau des buffles font l'objet d'un 
grand commerce. 

Los buffles sauvages sont des animaux très dange- 
reux. 

Contrairement à une opinion très répandue, non 
seulement la colonie peut nourrir du bétail mais elle 



ANIMAUX 371 

peut devenir un pay$ d'élevagô. Nous possédons, ^ 
effet, plus dô 200.000 buffles et 150,000 bœuft pour 
une population de 1.600.000 habitants^ Boit 100 bêtes 
de race bovine par 428 habitant» ; la proportion en 
France, en 1852, était de 100 bœufs par 205 habitants. 
Jusqu'à ce jour, les animaux n'ont été l'objet d'aucun 
soin do perfectionnement, ils ne reçoivent qu'une 
nourriture plus ou moins abondante qu'ils recher* 
chent sur les pâturages et les saillies se font au 
hasard. Il conviendra de tenter ramélloffttiondesraceis 
par une nourriture abondante et par des accouple- 
ments judicieux : c'est ainsi qu'ont été créées les ma- 
gnifiques races de boucherie de Durham en Angleterre 
et dû Charolais en France (1). 

Le Cambodge est le principal marché d'où la Co- 
chinchine française tire les boôufs que nous consom- 
mons depuis les premiers jours de la conquête de 
notre colonie — plus de mille par mois. — • Cependant, 
malgré la richesse dés pâturages cambodgiens, la 
production est loin d'égaler la consommation, fttute 
d'un système intelligent d'élevage. Il y a là, observe 
M. Aymonier, une question d*une importance capitale 
pour la Goohinchîne française qui s'imposera forcé- 
ment bientôt au gouvernement de la colonie* Sur la 
demande du gouverneur, le roi du Cambodge a inter- 
dit, il y a quelques années, l'exportation des vaches ; 
cette mesure n'est qu'un palliatif insuffisant ; le prix 
des bœufs de boucherie enchérit chaque jour ; en 1874 
il était au chiffre i^elativement élevé de 70 francs en- 
viron par tête de bétail, ayant à peu près décuplé en dix 

^1) Hauer, Annales du Comité* arjt*ivole et inâdStiHel^i" série, 1. 1, h« h 



ZT2 LA GOCHINGHINE CONTEMPORAINE 

ans, tandis que par suite de la mesure précitée, les 
vaches se vendaient de 12 à 15 francs (1). Une belle 
et lucrative industrie, à laquelle Tadministration ne 
pourrait que s'intéresser vivement, serait donc à créer 
au Cambodge, sous le rapport de Télevage en grand 
des bestiaux. Elle conviendrait parfaitement à des 
Européens encore jeunes, intelligents, disposant de 
quelques capitaux, n'ayant pas d'appréhension pour 
une vie large, un peu aventureuse, dans un pays très 
giboyeux, où peu de fauves redoutables sont à craindre 
pour le bétail, où il serait facile d'obtenir de vastes 
concessions de terrain, où, grâce à la douceur, à l'apa- 
thie des indigènes, les attentats contre les blancs ne 
peuvent guère être provoqués que par l'injuste cupi- 
dité, la brutalité de ceux qui se croient tout permis 
vis-à-vis d'une race inférieure (2). Mais c'est surtout 
Cochinchine même que doit se développer l'élevage. 
Le progrès obtenu est considérable depuis l'ouverture 
des routes et des chemins. Les indigènes, pouvant 
substituer le traînage en voiture au portage à dos 
d'homme, trouvant à vendre le bétail pour la bou- 
cherie, ont aujourd'hui de nombreux troupeaux, parti- 
culièrement dans les arrondissements de Saigon, Bieu- 
hoa et Travinh. 

Les moutons sont rares et de petite espèce. L'intro- 
duction des moutons d'Aden et de la Chine n'a pas 
réussi ; on a dit que le climat humide de notre colonie 
ne convenait pas à l'espèce ovine, mais il faut recon- 
naître que les tentatives d'acclimatation avaient été 
mal faites ; on aurait pu arriver à de bons résultats 

(1) Les bœufs dits coureurs se vendent 200, 300 iv. et même davantage. 
{2) Aymonier, Géogf\ dit Cambodge, p. 64. 



ANIMAUX 378 

comme au Jardin botanique où il existe quelques mou- 
tons d'origine française qui sont à leur septième gé- 
nération ; les essais seraient certainement couronnés 
de succès si les animaux recevaient les soins d'un 
berger de profession. Le jury de l'exposition de 1880 
à Saigon souhaite l'introduction de la race qui vit dans 
les vallées du Gange et du Brahmapoutre, dont la 
constitution climatérique et tellurienne a beaucoup de 
rapports avec celles de la Cochinchine. Cette race est 
très petite ; elle ne donne que 12 ou 15 kilogrammes 
d'une viande assez dure, mais l'animal vit et résiste 
dans les pays de rizières, et, une fois acclimaté, il 
serait possible de l'améliorer par le croisement avec 
quelques bonnes races françaises (1). 

Les chèvres, importées dans ces dernières années, 
paraissent devoir se multiplier; malheureusement elles 
sont soumises à une terrible affection herpétique qui 
les tue en grand nombre et qui se développe surtout 
par le manque de soins. 



II 



OISEAUX 

Les oiseaux les plus communs sont : le vautour à 
dos blanc, Taigle tacheté, l'aigle noir, le balbuzard, 
le milan, la buse-autour, Tautour brun, l'épervier vul- 
gaire, plusieurs espèces de faucons {y^apaces diur- 
nes); des chouettes, le grand duc, le chat-huant, les 
effraies (rapaces nocturnes); des perruches, des per- 
roquets (psittacidés); des pics, l'engoulevent, l'hiron- 

(l) Ei>*(nirs. et rtfconn., n* 4, p. M. 



374 LA rOCHINCHINE CONTEMPORAINE 

dalle salangane (picidés); le guêpier vert, le guêpier 
à queue bleue (méropidés); le rollier de riudo-Chine 
{coraciadés) ; des martins^pécheurs {halcyonidés) ; 
des loriots (orioMdy*); le calas (ôMCf^roWc^é!^); la huppe 
de rindo-Chine (upupidéê) ; des pies-grièches (lanli- 
dés); le langreyen au ventre brun (artamidés); les 
drongos (dioruridés); les gobe-mouches (musoioapi- 
rf^5); rhirondelle de Gochinchiue (hivundinidés) ; \e^ 
boulbouls (pyenonotidés) ; le merle bleu, le merle à 
tête OTtinge (méruUdés) ; le choat-chue (saancoZfrf^s); 
le garrulax (garrulaoidàs) ; le cisticole, la fauvette 
couturière, le pouillot (syMdës); le hocbe-queue, la 
bergeronnette (motaciUidés); l'alouette (alaudidés); le 
bruant à front noir (embériji^dés); le moineau friquet, 
le moineau à tête grise, plusieurs espèces de munlas 
dont le munia à capuchon noir, le bengali à bec rouge, 
le tisserin (fringillidés); plusieurs étourneaux dont 
Tétourneau noir, Tétourneau à tête blanche, le merle et 
le merle mandarin des Européens (stwmidés); la cor- 
neille noire (corvidés) ; plusieurs espèces de pigeons 
verts, le pigeon bleu, la tourterelle (columbidés); le 
francolin ou perdrix de Cochinchine, la caille (tèlrao- 
nidés); le paon spicifère, le faisan, le coq sauvage {pha- 
sianidés); le vanneau, le pluvier doré [charadridés) ; 
la glaréole {glaréoKdés); la grue [gruidé^); le héron, 
la petite aigrette blanche, les crabiers, plusieurs blon- 
gios (ardéidés); le marabout, la cigogne (ciconiidés) ; le 
;tantale à tête blanche, Tibis [tantalidés) ; la guignette 
(scolapacidés); la jacana, la poule sultane, la poule 
d'eau, le raie strié, la foulque noire (rallidés); plusieurs 
sortes de canards et de sarcelles (anatidés); plusieurs 
espèces d'hirondelles de mer (laridés); le pélican 



ANIMAUX 375 

blanc, le pélican gris et le cormoran noir (pélécanidés). 
Les vautours détruisent les charognes; la cigogne, 
ribis et le faucon chassent les serpents, mais ce der- 
nier est, comme le pélican, un ennemi du poisson; 
le hibou détruit les rats. L'aigle tacheté est parfois 
élevé comme oiseau de chasse. Plusieurs sortes de 
perruches et de perroquets sont capturées par les 
indigènes. Les hirondelles salanganes construisent 
leurs nids comestibles, bruns ou blancs, dans les pro- 
vinces de Touest et dans les îlots du golfe de Siam. 
Le drongo noir réduit en captivité est un oiseau des 
plus agréables ; sa vivacité et son talent d'imitation 
sont remarquables. L'hirondelle de Gochinchine est 
presque semblable à Thirondelle de cheminée de 
France : elle n'en diffère que par la taille : c'est plu- 
tôt une race qu'une espèce différente. Le choat-chue 
est volontiers appelé rossignol par les Européens ; 
c'est un des plus charmants oiseaux de notre colonie ; 
chanteur fort agréable il fréquente les jardins et, aussi 
confiant que beau, il s'approche des maisons habitées. 
Les habitudes des garrulax sont décrites avec une 
grande vérité par un auteur anglais, sir Davison, cité 
par le docteur Gilbert Tirant (1) : « Un petit groupe 
d'entre eux, trois, quatre ou cinq se placent sur le -sen- 
tier ou sur un autre espace découvert et commence à 
danser. Ils étendent la queue, abaissent les ailes, pas- 
sent au dedans, en dehors les uns dos autres dans les 
figures les plus compliquées, tandis que le reste delà 



(1) La plus grande partie des renseignements uiv les oi^daui; de 
Gochinchine nous a été fournie par une très remarquable étude de M. le 
D' Gilbert Tirant : Les oiseaux de la Basse-Cochtnchine^ Paris, 
Challamel, 1879. 



376 LA COCHIKCHINE CONTEMPORAINE 

troupe observe la cérémonie avec le plus grand intérêt 
de chaque branche des arbres environnants et applau- 
dit, the heartiestandjolliest fashion, » Le moineau à 
tête grise {passer indicics) est le représentant en Asie 
de notre moineau franc (passer domesticus). Le merle 
mandarin des Européens (Con sanJi) est un très bel 
oiseau noir à reflets pourprés et verts. Il est commun 
dans les grandes forêts. Il parle avec netteté, retient 
des phrases entières, siffle, rit et éternue. C'est un 
oiseau plus doux que les perroquets qu'il égale com- 
me parleur, de plus il. est moins criard. Les Anna- 
mites les vendent quelquefois plusieurs centaines 
de francs après avoir fait leur éducation vocale. Le 
pigeon bleu est la souche du pigeon domestique de 
l'Asie orientale et diffère par quelques caractères de 
la colombe bizet. Le pigeon domestique se trouve en 
Gochinchine dans tous les endroits habités, mais 
M. Tirant a rencontré, dans les pays où se trouvent 
des pagodes cambodgiennes, des individus retournés 
à l'état de nature. Le coq sauvage est très commun 
dans toutes les forêts de la Gochinchine et, dans les 
villages forestiers, on observe souvent des croise- 
ments avec la poule domestique. Le héron cendré niche 
souvent sur les arbres élevés autour des pagodes. Les 
Annamites et les Cambodgiens respectent les nids du 
héron et leur attribuent parfois la prospérité du village. 
Le marabout s'apprivoise facilement et, comme un 
chien, accompagne son maître dans la rue. Les oiseaux 
aquatiques pondent près des rizières ; leurs œufs sont 
souvent enlevés pour être mangés par les indi- 
gènes. 
Lejaburu, peu commun en Gochinchine, est un oiseau 



ANIMAUX 377 

ayant la têle, le cou, une partie du dos et de la queue 
d'un vert métallique brillant très foncé, avec des 
reflets pourprés à la nuque. Le reste du corps est 
d'un blanc pur. Au temps de la domination annamite, 
la chasse de cet oiseau était réservée au roi. 

La chasse au filet est usitée pour les oiseaux d'eau, 
les bécassines, les pluviers, les sarcelles. Le filet est 
traîné la nuit dans les marais par des hommes por- 
tant des torches allumées. Des pièges semblables aux 
pièges à perdrix sont employés pour les faisans, les 
coqs et les poules sauvages. 

De nombreux oiseaux, dont les plumes servent à 
faire des éventails, vivent dans les forêts inondées de 
la partie occidentale du pays ; ils appartiennent à 
quatre espèces, le thang-bé, le già-sôi, le chô-dong et 
le bo-nông; les trois premières font leurs nids dans les 
arbres, la quatrième les dépose parterre. Le thang-bé 
est le pélican ordinaire, le già-sôi ou lông-ô est le 
marabout, le chô-dong est une variété dulông-ô, et le 
bô-nông est le pélican gris : c'est l'espèce la plus 
répandue. Lorsque les petits des bô-nông commencent 
à devenir grands, mais qu'ils n'ont pas encore quitté 
le Heu de leur naissance, les Annamites, formés en 
bande, les poussent la nuit en les effrayant dans des 
enceintes de palissades et les y massacrent. Les 
j)lumes sont arrachées et réunies en paquets. La chair 
des victimes est abandonnée aux corbeaux, faute de 
moyens de salaison ; on en boucane un peu : elle est 
très bonne et ressemble comme goût à celle du bœuf. 
Quelquefois on recueille la graisse qu'on fait [fondre 
pour en faire de l'huile à brûler. La capture des 
espèces qui nichent dans les arbres est plus difficile : 



378 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

deux chasseurs se rendent la nuit dans la forêt; lors- 
qu'ils ont trouvé un arbre garni de nids, l'un y grimpe, 
étrangle les petits et les jette à son compagnon qui, 
séance tenante, les dépouille de leurs plumes qu'il 
place par paquet dans sa hotte. Les plumes de bô-nông 
se vendent 1 ligature le paquet; les belles plumes 
noires des marabouts et des thang-bé se vendent 
2 ligatures le paquet. Les longues plumes noires des 
extrémités des ailes du bô-nông sont exportées en 
Chine et se vendent aux jonques 300 ligatures le 
picul (1). 

III 

, REPTILES, BATRACIENS ET POISSONS 

Parmi les sauriens, on remarque le lézard, Tigname, 
le varanus nebulosus, le gecko , le caméléon et le 
crocodile. 

Le gecko atteint la taille de nos grands lézards 
verts ; c'est une sorte de salamandre terrestre ; animal 
inoffensif, il se nourrit d'insectes, détruit les can- 
crelats ; il est repoussant par la couleur gris bleuâtre 
de sa peau couverte de pustules. Le gecko pousse 
pendant la nuit un cri répété jusqu'à sept fois à une 
seconde d'intervalle et allant en s*affaiblissant. Par 
onomatopée, les naturalistes lui ont donné le nom 
imitatif de ce cri. Gomme le caméléon, il est à multi- 
plier dans les plantations de café. Le varanus nebu- 
losus atteint jusqu'à deux mètres et mugit avec furie 
comme ferait un bœuf. 

(l) Benoifil, Hxcvr». et r^conn,, n^l. 



ANIMAUX 379 

Le crocodile est très redoutable; cependant les 
Chinois le parquent dans des enclos à Saïgon, à Mytho 
et à Gholon, et sont très friands de sa chair à laquelle 
ils attribuent des qualités aphrodisiaques, et qu'ils 
servent dans les repas de noces. A Gholon, le parc 
aux crocodiles est formé par une barrière de longs et 
lourds pieux placés sur la berge de la rivière. Dans ce 
bassin inondé régulièrement aux grandes marées, se 
trouvent réunis trente ou quarante individus. Quand 
on veut en prendre un, on jette autour de son cou un 
nœud coulant et on le tire au dehors après avoir sou- 
levé deux pieux de Tenclos. On amarre ensuite la 
queue le long du corps, on attache les pattes sur le 
dos avec du rotin et on le tue. La chair est un peu 
coriace et imprégnée d'une forte odeur de musc. 
S. M. le roi Tu-Duc avait un goût.particuUer pour les 
crocodiles delà Cochincbine; chaque année, le gou- 
verneur de la colonie lui en envoyait plusieurs en 
cadeau. 

Le crocodile est long de plusieurs mètres , ses dents 
sont rapprochées et disposées sur deux lignes paral- 
lèles. Il n'a pas d*oreîlles; il a quatre pieds et peut 
aller chercher sa nourriture assez loin du rivage. Il se 
nourrit de poissons et des débris animaux. La femelle 
pond dans lé sable des grands bancs découverts du 
Mékong, et les œufs éclosent sous Tlnfluence de la 
chaleur. A peine nés, les petits descendent dans le 
fleuve (1). 

Les ophidiens présentent plusieurs espèces veni- 
meuses dont le serpent dit cobra, le bùngarua annu- 

(l) Moupa, op. cit., t. I, p. 70. 



380 lA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

laris, énorme serpent à larges bandes alternativement 
noires et jaunes, et deux sortes de serpent, Tun tout 
vert, l'autre présentant deux bandes noires latérales, qui 
sont très venimeux : leur morsure donne rapidement 
la mort. Parmi les ophidiens non venimeux se voit le 
* python, qui vient jusque dans les. maisons où il attaque 
les poules et les canards; il se suspend aux poutres du 
toit ou rampe sur le faîte pour faire la guerre aux rats. 
Le python réticulé donne naissance dans son tube 
digestif à d'innombrables légions de parasites. 11 
existe plusieurs serpents d'eau, le herpeton tentacule 
ou serpent à barbe, à moitié herbivore, le homalopsis 
qui se promène avec sa famille et dépeuple les 
étangs. Il atteint parfois de 4 à 5 mètres de longueur; 
les indigènes font un grand cas de sa chair et s'em- 
parent souvent des jeunes individus. 

Les chéloniens sont représentés par la tortue 
franche et le trionyx lanicefera qui sont comestibles, 
(^t par la tortue caret. Cette dernière est recueillie à 
rîle de Phu-Quoc et dans les îles avoisinantes, et dans 
le groupe de Poulo-Condore. La carapace de cette 
tortue est formée de belles écailles imbriquées comme 
les tuiles d'un toit. Les nuances de ces écailles sont le 
blond, le brun et le noir, toutes transparentes. On 
soude les écailles entre elles par la chaleur et sans 
agent intermédiaire ; ensuite on les ramollit à Teau 
bouillante pour leur donner la forme que l'on veut (1). 
Les batraciens sont la grenouille et le crapaud, qu'il 
faudrait répandre dans les plantations. 

La raie et un squale servent à faire de la saumure. 

(1) J. Moura. Le Royaume du Cambodge^ p. 70. 



ANIMAUX 381 

La scie nst nuisible, ainsi que le tetraodon albopunc- 
tatus qui mord les baigneurs en enlevant souvent des 
lambeaux de chair. Une espèce des plus curieuses est 
le côfi chià ta ou poisson de combat, long de cinq 
centimètres environ. Au repos, son corps est d'un 
gris foncé assez terne, mais quand il est excité, ses 
couleurs étincellent. Il est d'un caractère fort iras- 
cible et les Annamites le font combattre pour leur 
plaisir. Quand deux individus s'aperçoivent, ils vont à 
la surface de l'eau pour prendre de Tair, ils gonflent 
leurs nageoires et exécutent en tournant leur corps 
des mouvements très rapides; puis ils s'abordent, 
cherchent à se mordre, ou bien se rangent l'un près 
de l'autre en se frappant de violents coups de queue. 
Quand l'un des deux a reconnu la supériorité de son 
adversaire, il s'enfuit. 

IV 

INVERTÉBRÉS 

Les insectes utiles sont les cicindèles, les calabrcs 
ot un grand nombre l|lespèces carnassières qui 
détruisent les espèces nuisibles, le mylabris species, 
insecte vésicant qui peut remplacer la cantharide, 
l'abeille, le ver à soie, l'insecte de la gomme laque et 
celui de la cire parmi les annelés, les araignées parmi 
les arachnides. Les espèces nuisibles ne sont pas 
moins nombreuses : ce sont les bruches, plusieurs 
variétés de charançons, les hannetons, nuisibles sur- 
tout par leurs larves, qui désolent les caféiers, les 
courtilières, les fourmis, les cancrelats, les termites, 
les guêpes, les chenilles, les moustiques et les cou- 



382 LA. COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

sina parmi les annelés, la mygale^ le scorpion et le 
pou de bois parmi les arachnides. 

De nombreuses abeilles sauvages, plus petites que 
celles d'Europe, se trouvent dans les forêts de trams 
et de gia qui couvrent le terrain inondé formant la 
presqu'île de Gamau* Vers le mois de mai, des abeilles, 
attirées par la fleur odoriférante du cây-tram et du 
cây-gia, commencent leurs travaux. Les indigènes 
établissent dans la forêt des planchettes élevées de 
1"50 à 2 mètres au-dessus du sol, placées obUque- 
ment et préalablement enduites de miel. Les abeilles* 
attirées par ce miel, y ont bientôt ébauché un nid ; 
cependant la plupart des ruches sont à l'enïbranche- 
ment des maîtresses planches^ à quelques mètres 
au-dessus du sol. La capture des nids d'abeilles ne 
nécessite pas la moindre mise de fonds ; un couteau 
en bois ou en os pour décoller les nids sans les briser, 
un panier et une corde pour les affaler, en font tous 
les frais. Deux hommes et un enfant composent géné- 
ralement l'expédition; ils débarquent en un point quel- 
conque de leur concession et s'enfoncent résolument 
(m forêt, pendant que Tenfânt, resté dans la pirogue, 
bat constamment sur un tam-tam en .bois, afln de leur 
indiquer le point de départ. Un signal particulier 
indique la présence du tigre; à cetto batterie de tani* 
tam, tous les voisins volent au secours de celui des 
leurs qui est en danger, ces vastes solitudes pei- 
mettant au bruit aigu du tam-tam de se transmettre 
fort loin. Dès qu'un nid est trouvé^ un des hommes, 
muni d'une torche en écorce, monte vivement à 
l'arbre, chasse les abeilles au moyen de la fumée de 
sa torche, décolle le nidavcîc son couteau, et le remet. 



AKIldAUX 383 

à l'aide de ison panier et de sa corde, à son compa- 
gnon resté au pied de l'arbre. 

Le miel est extrait au moyen de la pression des 
mains, il est limpide et odorant. Une première cuisson, 
suivie d'une compression vigoureuse au moyen d'un 
levier ad hoc^ sépare des matières étrangères la cire 
qui vient surnager dans un grand baquet plein d'eau ; 
une deuxième cuisson est suivie du moulage dan» un 
bol d'une dimension déterminée. 

On obtient ainsi un pain; deux pains sont con- 
sidérés comme une livre qui pèse en moyenne 
750 grammes. 

La cire du Gây-lon et celle de Gamau sont blanches , 
à cause de la fleur blanche du cây-tràm; celle d^s 
environs de Rach-gia est jaune, couleur de la fleur du 
cây-gia. 

Un nid d'abeilles donne de 5 à 10 bols de miel et 
de 1 pain à 2 livres de cire. Le miel a une valeur très 
faible, 3 tien le bol (environ 1 ligature la livre) ; la cire 
vaut en moyenne 6 ligatures la livre (750 grammes). 
Pendant les mois d'exploitation (du 7" au 10"), un 
inscrit et ses tenanciers, sa rente payée au village (de 
25 à 100 livres), peut réunir 2 à 3 piculs, soit 75 kilo- 
grammes de cire, représentant un minimum d'un 
millier de ligatures. L'exportation de la cire recueillie 
dans cette partie de la Gochinchine représente de 
180.000 à 250,000 fr,(l). 

Les moustiques répandus sur toute la surface du 
pays y rendent la vie insupportable même à l'indi- 
gène partout où il ose se fixer; ils sont fort nom* 

(1) Beiioist. )io(e sur rexploitation des forêts. Kcravrs. rt recunii., 
iio 1, j). 31. 



884 LA COCHINCHINK CONTEMPORAINE 

breux, mais ils ont un ennemi acharné dans le mar- 
gouilla, qui a la grosseur du lézard de France et habite 
les maisons où il est fort respecté. 

Les araignées sont représentées par d'énormes fau- 
cheux qui courent sur leurs échasses dans les jardins, 
par des araignées-loups, qui sautent au soleil, des 
épeires dorées qui tissent des toiles assez résistantes 
pour* prendre de gros insectes et des mygales aussi 
grosses que celles de TAmérique. 

Parmi les scorpions, dont la fécondité est grande, 
se voit le scorpion noir dont la taille atteint quinze 
centimètres. 

Les fourmis rouges qu'on utilise pour protéger les 
arbres à fruits contre les autres fourmis, les fourmis 
de feu habitent les maisons; une espèce, le coukiën 
bouhot possède un dard presque aussi redoutable que 
celui de la guêpe. Les termites font des nids régu- 
liers, de plus de l'^ôO de haut, ressemblant à des 
huttes de sauvages. Le corps de ces insectes est 
diaphane et très mou; mais leur bouche est armée de 
mandibules puissantes à l'aide desquelles ils percent 
rapidement le bois et les étoffes. 

Le ver à soie est élevé par tous les indigènes. Ses 
cocons sont petits, de couleur jaune, d'apparence 
grossière. 

La série des opérations qui constituent l'élevage du 
ver à soie et la production des cocons et de la graine 
s'accomplit en une période de 45 à 50 jours. Les œufs 
ne se gardent que 10 jours et éclosent aii bout de ce 
temps. Les vers peuvent se reproduire toute Tannée; 
mais la production est moins abondante à la fin de la 
saison sèche, à cause du manque de feuilles. 



ANIMAUX 385 

L'industrie de la soie a périclité en Gochinchine 
depuis notre domination, par suite d'une taxation inop- 
portune sur le dévidage. Depuis quelques années, une 
maison française a monté un atelier qui prend à chaque 
campagne de nouveaux développements. 

Le con-ray est un insecte qui attaque les feuilles du 
caféier et du poivrier. On combat ses ravages en arro- 
sant les plantes avec une décoction de tabac. 

La chevrette sert, comme le poisson, à fabriquer la 
saumure; les débris écailleux sont utiUsés comme 
engrais pour la culture du poivrier; il y a trois ou 
quatre espèces de crabes comestibles. 

Les mollusques présentent plusieurs espèces alimen- 
taires, la flume, grande espèce qui donne la vraie 
nacre, et une petite espèce qui sert à l'incrustation. — 
La taret, ce fléau des digues, est heureusement assez 
rare. 

Parmi les annélides se remarquent plusieurs espèces 
de sangsues médicinales, mais deux ou trois sont très 
incommodes, moins encore par la perte du sang que 
par les ulcères qui peuvent succéder à leurs piqûres. 
Elles sont singulièrement nombreuses dans les forêts 
et deviennent à la saison un fléau pour les chasseurs 
et les indigènes. 

Les zoophytes sont représentés par l'holothurie très 
appréciée des indigènes et par plusieurs madrépores 
qui ont une véritable importance pour la fabrication de 
la chaux dans un pays dépourvu de calcaire. 



ÏA C(jCIIINCHike 25 



CHAPITRE IV 



AGRICULTURE 



En génëral, le régime agricole de la propriété et de 
la petite culture domine en Gochinchine. Chaque pro- 
priétaire exploite son champ dont il consomme le pro- 
duit ou dont il rend la plus-value aux Chinois qui, nous 
l'avons déjà dit, se sont emparés du petit commerce. 
Au point de vue politique Textrême division du pays 
est une garantie contre les troubles et les révoltes. 
L'homme qui cultive sa terre pour nourrir sa famille 
ne demande au gouvernement que la tranquillité et la 
sécurité personnelle. L'expérience des premiers temps 
de notre domination a prouvé que les chefs de rebelles 
et les pirates d'arroyos se recrutaient surtout parmi les 
vagabonds sans attache au sol. 

Les empereurs d'Annam avaient compris la nécessité 
de développer le nombre des propriétaires. Non seule- 
ment ils garantissaient la possession des terres à ceux 
qui se faisaient inscrire sur le bô-diên ou registre 
terrier des villages, mais ils accordaient de nombreuses 
concessions de terres domaniales ou de terrains 
incultes, susceptibles d'être cultivées par le premier 
occupant. Les premiers gouverneurs adoptèrent ces 
vues judicieuses et s'efforcèrent de régulariser les con- 
cessions territoriales. Un arrêté du 30 mars 1865 décida 
que les terrains domaniaux seraient vendus par une 
commission permanente sur des mises à prix de 10 à 



AGRICULTURE 387 

70 francs l'hectare; le 3 novembre de la même année, 
un nouvel acte prescrivit la vente aux enchères pour 
certains terrains situés près de Saigon. Une décision 
du gouverneur, datée du 2 juin 1874, ordonna que des 
concessions gratuites pourraient être faites dans Tinté- 
rieur aux agriculteurs et aux éleveurs de bestiaux. 
L'impôt des terrains ainsi concédés ne devait être 
exigible qu'à partir de la huitième année de l'aliéna- 
tion pour les cultures et de la dixième pour les pâtu- 
rages. Le gouvernement colonial s'efforçait par ces 
différentes mesures de conciUer l'intérêt budgétaire 
avec le développement de l'agriculture en Cochinchine. 
En même temps, l'administration française s'atta- 
chait à prouver aux indigènes son respect de la pro- 
priété privée en renonçant à appliquer la confiscation 
prononcée comme peine accessoire par le code anna- 
mite et l'expropriation sans indemnité pour cause 
d'utilité publique. Le respect absolu de ces principes 
a déjà donné aux Annamites la confiance nécessaire à 
l'agriculture et à l'industrie pour défricher des terres 
encore incultes et couvrir d'abondantes moissons des 
plaines marécageuses qui n'avaient jamais produit que 
la contagion et la mort. Les terres ont acquis une valeur 
qu'elles n'avaient jamais eue avant la conquête. Les 
constructions, qui étaient si légères, qu'elles pouvaient 
être enlevées et reconstruites, commencent à faire 
place à des constructions en maçonnerie d'une cer- 
taine importance (1). Peu à peu, la tuile remplace 
la paillotte, le miu* en briques la clôture en pisé. 
De nombreuses maisonnettes avec soubassement en 

(1) Lasserre, Exciirs. et reconn.y n» 11, p. 363, 379. 



388 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

maçonnerie se construisent aux environs de Saïgon. 

Cependant, parallèlement à ces progrès incontes- 
tables, des regards exercés constataient, dans certaines 
parties du pays, une tendance au déclin de la petite 
propriété, et, par suite, le développement du prolé- 
tariat et la prédominance de Toligarchie municipale 
dans toutes les affaires par suite des usurpations suc- 
cessives des notables, par suite de la rareté de l'argent 
et de rélévation du taux de l'argent . 

La cause de la grande misère de plusieurs cultiva- 
teurs de rizières, dit le doc-phu-su Tran-ba-loc, doit 
être attribuée à ce qu'ils n'ont pas les moyens de payer 
la main-d'œuvre ni même ceux de subvenir à leur 
nourriture. Obligés de tout acheter à crédit, il leur 
faut, lorsqu'arrive la récolte du riz, rembourser non 
seulement ce qu'ils ont acheté à crédit, mais encore 
les intérêts de chaque chose, ce qui explique comment 
le cultivateur de rizières est toujours endetté (1). C'est 
là une situation qui rappelle, dans une certaine mesure, 
la situation des thètes athéniens avant la législation de 
Selon, celle de plébéiens romains avant la loi des 
Douze Tables et qui appelle une loi agraire. Il y a là 
un véritable danger, parfaitement reconnu par l'admi- 
nistration. 11 faut le combattre pour prévenir ou pour 
diriger une révolution sociale, inévitable depuis notre 
installation. Le gouvernement croit avoir trouvé le 
remède à cette situation en favorisant, de plus en plus,V 
l'établissement de la population pauvre sur le sol par 
des concessions gratuites ou à des prix peu élevés 
et en exigeant des garanties contre les accapareurs 

(1) Excurs. et reconn.y n» 6, p. 439. 



AGRICULTURE 389 

des terres. Un décret du 8 février 1880 décida qu'au- 
cune aliénation ou location do biens domaniaux ne 
pourrait être consentie sans l'assentiment du Conseil 
colonial qui devait en arrêter lui-même les conditions. 
Le Conseil autorisa à concédey^ gratuitement les immeu- 
bles ruraux et incultes d'une contenance de 20 hec- 
tares et au-dessous (sauf ceux du 20"'' arrondissement) 
et à vendre aux enchères publiques les immeubles 
urbains ou situés dans le 20"*' arrondissement ^ ainsi 
que les terrains ruraux bâtis, en culture ou plantés 
d'arbres en rapport. L'administration avait proposé 
des mesures plus libérales encore, et les renouvela à 
la session de 1881 ; elles coïncidaient avec la diminu- 
tion de l'impôt foncier. Elles furent adoptées et furent 
réglementées par l'arrêté du 22 août 1882 qui a abrogé 
toutes les dispositions antérieures. Les terrains doma- 
niaux, restés incultes, sont désormains concédés gra- 
tuitement à ceux qui en font la demande, moyennant 
l'inscription au bô-diên et au paiement de l'impôt fon- 
cier à partir du 1" janvier de la deuxième année après 
celle de la demande. Ces concessions sont accordées 
par les administrateurs des affaires indigènes pour les 
contenances de 20 hectares et au-dessous. Pour les 
contenances supérieures, les demandes doivent être 
soumises au Conseil colonial. En 1881 il a été aliéné 
1.176 hectares 88 ares 13 centiares dont 881 hectares 
6 ares 81 centiares à titre gratuit. Le prix d'achat des 
autres terres a produit 80.368 fr. 94. 

La prédominance de la petite culture rendra peut- 
être difficile, faute de capitaux, l'application des pro- 
grès agricoles dans notre colonie. Cependant l'admi- 
nistration française, avec une louable ardeur, essaie 



390 LA COCHINCHIXE CONTEMPORAINE 

d'introduire en Cochinchine des procédés perfectionnés 
de culture, des plantes nouvelles ou des variétés supé- 
rieures de végétaux déjà cultivés. C'est dans ce but 
que furent créés le Jardin botanique en 1864, par 
l'amiral de la Grandière, et la Ferme modèle et expéri- 
mentale des Mares, le 18 février 1875, par l'amiral 
Duperré. Le Jardin botanique eut d'abord pour chef 
M. Germain, vétérinaire en second du corps expédi- 
tionnaire, puis, le 28 mars 1865, M. Pierre fut nommé 
directeur de cet établissement qu'il a développé avec 
un rare bonheur. Pendant l'accomplissement de plu- 
sieurs missions dont il fut chargé, M. Pierre fut rem- 
placé temporairement une première fois par M. de 
Lanneau de Marey et une seconde fois par M. Egasse. 

Sur le vœu émis par la municipalité, une décision 
du 15 décembre 1867, l'administration du Jardin bota- 
nique passa dans les attributions du conseil municipal. 
Mais, le 17 février 1869, il fut rattaché au service 
local. 

Au départ de M. Pierre, chargé de représenter la 
colonie au congrès des agriculteurs de France et de 
publier la Flo7^e agricole et forestière de la Cochin- 
chine^ M. Corroy, vétérinaire en premier de l'artil- 
lerie de marine, fut placé à la tête du jardin et de la 
ferme. Il fut remplacé plus tard par M. Moquin-Tan- 
don, licencié ès-sciences qui, par arrêté du 25 jan- 
vier 1883, a été nommé directeur titulaire, pendant que 
M. Pierre recevait le titre de directeur honoraire. 

La direction pubHe les Annales du Jardin botanique 
et de la Ferme expérimentale des Mares, dans le but 
d'édifier les planteurs qui voudraient tenter des essais 
avec leurs propres moyens, sur les chances bonnes 



AGRICULTURE 391 

OU mauvaises que présente telle ou telle culture (1). 

On compte au Jardin botanique plus de trois mille 
espèces de plantes, appartenant à cent trente familles. 
Parmi ces espèces, quelques-unes n'avaient encore été 
ni déterminées, ni classées. On voit dans le même éta- 
blissement de magnifiques volières, très bien installées. 

L'influence du Jardin botanique et de la Ferme des 
Mares sur le développement de Tagriculture cochin- 
chinoise est considérable. Depuis sa fondation on y a 
fait des expériences sur la canne à sucre, le coton 
longue-soie, le jute, Tindigo, Tortie de Chine, Tarrow- 
root, le caféier, etc., etc. Les directeurs ont distribué 
aux cultivateurs des plantes ou des graines de plantes 
acclimatées. Le jury de Texposition de Saigon, en 1880, 
a constaté ces heureux résultats par les récompenses 
accordées à des cultures riches, canne à sucre, vanille, 
arrow-root qui proviennent, à très peu d'exceptions 
près, des livraisons faites aux planteurs depuis quel- 
ques années. 

En 1879, les livraisons de ces deux établissements 
se sont élevées aux chiffres suivants : 

PLANTS DE CANNE A SUCRE 

. Demandéi. Livrés. 

202.400 202.400 

PLANTES 

Demandées. Lirrées. 

Arbres de plantations 6.511 5.580 

Arbres fruiUers 10 . 972 9.730 

Plantes économiques 8.260 7.538 

Plantes ornementales 10.953 9.812 



36.696 32.660 

(1) Corroy, Ann. du jardin botanique, l'^fasc, p. 4. 



393 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 



GRAINES 

Demandées. Livrées. 

Arbres de plantations. 45 kg. 350 42 kg. 100 

Arbres fruitiers 29 150 26 700 

Plantes économiques.» 326 100 * 305 400 

Plantes ornementales. » » 



400 kg. 600 374 kg. 200 (1) 

Outre onze espèces étrangères de cannes à sucre et 
plusieurs espèces de caféiers, le Jardin botanique a 
tenté Tintroduction d'arbres fruitiers (durian, avoca- 
tier, goyavier d'Amérique, bibacier, jamrose, framboi- 
sier chevelu, cannellier jaune, ébénier, santal, ca- 
caoyer, pommier de Cythère, vanillier, muscadier, etc.), 
de plantes alimentaires (manioc, arrow-root, ambre- 
vade ou pois d'Angole, haricots de Tlnde, etc.), de 
plantes textiles (jute, crotalaire, eschynomène, ortie 
de Chine), de l'indigo et de l'herbe du Parana, intro- 
duite en 1880 dans le but d'en faire un fourrage sec 
dont le besoin se faisait sentir depuis longtemps dans 
la colonie (2). L'exploitation des textiles à évolution 
rapide, comme l'eschynomène, le crotalaire et le jute 
serait un véritable bienfait pour la Cochinchine qu'elle 
déchargerait du tribut payé à l'Inde et aux pays voi- 
sins pour la fourniture de tous les sacs et des cordages 
communs (6 à 8 millions de sacs par année). 

En dépit des difficultés, de l'apathie et de la force 
d'inertie d'une grande partie de la population, de 
l'esprit de routine, on a constaté de sérieux progrès 



(1) Les demandes augmentent chaque année. Elles se sont élevées, 
pour les plantes et les graines de 241 en 1880 k 252 en 1881. 

(2) Rapp. du jury deFeip. de 1880. Eeccurs. et reconn.y n* 4, p. 7 



AGRICULTURE 393 

chez les Annamites. Au début de notre occupation, il 
était difficile, sinon impossible, d'obtenir d'eux le 
moindre renseignement sur les frais de culture et sur 
les revenus d'une exploitation agricole. Ils craignaient 
les visites des membres des premiers jurys des expo- 
sitions de Saigon, croyant qu'il s'agissait d'une ins- 
pection fiscale et alors ils indiquaient des revenus 
dérisoires ou donnaient à leurs propriétés des dimen- 
sions exiguës et très éloignées de la vérité (1). Au- 
jourd'hui les indigènes participent à nos concours et, 
à l'exposition de 1880, les Asiatiques (y compris les 
Chinois) ont obtenu 116 récompenses (1 médaille d'or, 
6 médailles d'argent de 1" classe, 11 de seconde, 
18 de troisième et 80 médailles de bronze). Félicitons- 
nous de ces résultats, d'autant plus remarquables que 
nous savons la résistance rencontrée, même en France, 
par les méthodes nouvelles et par les procédés per- 
fectionnés de l'agriculture moderne (2). 

Il ne faut pas, toutefois, se dissimuler que nous 
avons encore beaucoup à faire pour élever jusqu'à 
nous nos sujets et qu'il faudra encore de grands efforts 
pour renouveler la culture indigène attachée à des 
procédés fort primitifs ; néghgente des ressources 
fournies par les engrais, qu'elle connaît cependant, 
car elle fait usage des déjections des animaux, des 
tourteaux d'arachide et de sésame ; ignorante des pro- 
cédés perfectionnés d'irrigation, de drainage, d'asso- 
lement, d'amendement, etc. Les outils des laboureurs 
sont fort simples : la bêche, la houe, une petite char- 

(1) Excurs, et reccnn.y n<» 4, p. 46. 

(2) Les efforts du gouvernement ont été récompensés d'une grande 
médaille d'or par la société d'acclimatation de Paris. 



394 LA. COCHINOHINE CONTEMPORAINE 

rue en bois très légère, sans roues, une herse sur 
laquelle ils se tiennent debout en dirigeant leurs 
buffles. 

Le jury de l'exposition de Saigon a proposé, pour 
encourager Tagriculture en Cochinchine : 1° de régu- 
lariser les visites des exploitations de manière que le 
jury puisse visiter successivement et en temps utile 
les cultures diverses et la fabrication des produits ; 
2° au moment de l'exposition, qui aurait lieu tous Jes 
deux ans, de procéder à un classement méthodique 
des produits agricoles ; ils seront accompagnés de 
monographies explicatives détaillées ; 3® d'affecter spé- 
cialement les récompenses en argent aux concurrents 
annamites ; 4° de réorganiser les comices agricoles 
indigènes, de les mettre en rapports constants avec 
le Comité agricole et industriel de Saigon qui pourra 
ainsi se renseigner sur les frais et les revenus des di- 
verses cultures dans les arrondissements ; préconiser 
l'introduction de cultures nouvelles et utiles ; conseil- 
ler Tusage des engrais en utilisant les détritus trop 
souvent jetés comme inutiles (débris de poissons, de 
coquillages, etc.). Par l'intermédiaire des comices 
agricoles indigènes, le comité pourra en outre modi- 
fier les idées des Annamites au sujet des concours, 
et les amener à y prendre une part plus active que par 
le passé en leur montrant leur utilité et les avantages 
directs qu'en peut retirer le producteur. En dehors 
des concours bi-annuels le jury propose d'établir des 
concours trimestriels d'animaux gras à l'abattoir et 
enfin d'accorder des récompenses très sérieuses, d'au 
moins 5.000 francs, à l'agriculteur ou à V^l^veur qui, 
dans un temps déterminé, pourrait présenter une 



AGRICULTURE 395 

exploitation agricole créée ou améliorée par lui, et 
dans laquelle Télevage des chevaux et du bétail, ou 
bien les cultures les plus importantes du pays, donne- 
raient des produits remarquables et améliorés et rem- 
pliraient certaines conditions déterminées à l'a- 
vance (1). 

Le Conseil colonial s'inspirant des mêmes vues a, 
dans sa séance du 13 novembre 1882, décidé que le 
concours d'animaux gras comprendrait un concours 
hippique et, dans celle du 2 décembre 1882, voté des 
primes pour encourager les propriétaires de juments 
annamites à les faire saillir par les étalons, vainqueurs 
du prix de la ville de Saigon aux courses de 1880, 1881 
et 1882 (2). La prime est de 5 piastres par jument 
saillie, à condition de présenter et de faire marquer le 
poulain dans les deux mois de sa naissance. 

L'œuvre confiée à M. Pierre, directeur du jardin 
botanique et pour l'exécution de laquelle il a obtenu 
un long congé, mérite d'arrêter l'attention. C'est une 
flore complète des forêts et des plantes de la Cochin- 
chine, avec de nombreuses gravures de végétaux, ac- 
compagnant un texte. 



(1) Rapport du Jury de l'exposition de 1880, à Saïgoii. Eœcurs, et reconn,, 
11° 4, p. 46. 

(2) La société des courses pour l'aTuéiioratlou de la race chevaline 
a été fondée eu 1879. Eu 1881, 87 concurrents ont couru; les prix 
se sont élevés à 1.444 piastres, les entrées à 633 piastres. Les prix 
sont donnés en général par le Gouverneur, le roi du Cauibodge, les 
villes de Saïgon et de Cholon et par des négociants du chef-lieu do U\ 
colonie et de Singapour. 



396 LA COCHINOHINE CONTEMPORAINE 

L'état des cultures en 1881 était le suivant : 

hectares ares centiares 

Rizières de 1" clause 448.699 10 41 

Rizières de 2« classe 128.448 90 45 

Rizières de 3« classe 36.499 43 34 

Cannes à sucre :, 4.345 43 52 

Bétel 4.337 58 34 

Mûriers 2.420 19 21 

Aréquiers 41.449 46 46 

Cocotiers 10.781 99 48 

Arbres fruitiers 6.567 02 76 

Arachides 11.401 29 86 

Mais 1.013 89 35 

Caféiers 58 . 49 00 

Tabac 3.144 95 64 

Indigotiers 185 11 09 

Poivriers 186 66 25 

Cotonniers 1.544 85 05 

Ananas 2.915 53 80 

Orlie de Chine 136 03 18 

Jardins et terrains d'habitation 33.656 34 36 

Palmiers d'eau 7.541 29 50 

Cacaoyers 1 00 00 

Vanilliers.... 3 00 00 

Total -745.^27 60 07 

L'étude des conditions climatologiques et de leur 
influence sur la culture des plantes est très importante 
pour le succès d'une exploitation agricole et pour les 
tentatives d'acclimatation des produits étrangers. C'est 
ainsi que les plantes tropicales doivent en général 
être semées au commencement de la saison des pluies, 
tandis que les plantes des climats tempérés comme 
celles d'Europe réussissent mieux au début de la sai- 
son sèche, au moment où se produit un léger abaisse- 
ment de température et où elles ne redoutent pas les 



AGRICULTURE 397 

brusques variations des pluies torrentielles et de l'ar- 
deur excessive du soleil. 

A certaines époques de Tannée Tarrosage des végé- 
taux cultivés est une absolue nécessité. Il faut alors se 
rappeler, au moins pour les potagers, que Teau des 
arroyos et des rivières devient saumâtre à la fin de la 
saison sèche et qu'elle tue presque toutes les plantes 
qui en sont arrosées ; aussi le jardinier préfère-t-il 
employer Peau des puits (1). 

« Le climat torride de la Cochinchine convient par- 
faitement au riz, cependant il pousse mieux lorsqu'il 
n'est pas ombragé et que la pente générale de la ri- 
zière est dirigée vers le midi. La plante s'accommode 
à peu près de tous les sols, néanmoins ses produits 
sont plus beaux dans les terrains alluvionnaires et bas 
que -sur les giongs^ où ils ne sont satisfaisants que 
dans les années très pluvieuses. Le riz a besoin d'eau 
pour parcourir toutes les phases de sa végétation ; 
cette eau doit être chaude et chargée de matières 
organiques ; l'eau de rivière non saumâtre est excel- 
lente ; celle des sources trop fraîche et trop pauvre 
en principes organiques. Il faut, en moyenne, un cou- 
rant de 1 mètre cube par minute pour entretenir m. 15 
d*eau à la surface d'une rizière de 15 hectares. » Aussi 
les rizières sont-elles généralement établies le long 
des fleuves et des arroyos ; on les appelle alors thao- 
dien. « Les eaux courantes chargées de matières fer- 
tilisantes suffisent pour alimenter la récolte ; mais, 
dans les localités où Ton compte presque exclusive- 
ment sur les pluies, il faut, tous les trois ou quatre 

(1) Annales du jardin botanique, 3« fasc, p. 98. 



LA. COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

ans, laisser le sol se reposer et le soumettre à une 
fumure ordinaire (18.000 kilogrammes ou 30 mètres 
cubes à l'hectare). 

« En Cochinchine, pour toute rizière, inondée ou 
non, il faut faire un semis préalable qu'on appelle ma 
(Faction de semer gieo-ma ; Tarracher pour le repi- 
quer, bac ma), sur un terrain à proximité de Teau, afln 
de pouvoir Tarroser à volonté. Ce semis se fait du 1" 
au 20 juillet ; la jeune plante est bonne à repiquer au 
bout de quarante-cinq jours au maximum ; le repi- 
quage a donc lieu du 20 août au 10 septembre. Les 
alternatives de soleil et de pluies du mois de juillet 
brûlent souvent les semis, aussi est-il prudent de faire 
deux à trois semis successifs à huit jours de distance, 
pour parer à toutes les éventualités ; ces semis se font 
à la volée et très serrés ; le ma doit être de deux ares 
environ pour un hectare à repiquer ; il consomme deux 
hectolitres de semences ; on doit le faire surveiller 
pendant une dizaine de jours pour empêcher les 
oiseaux de dévorer les graines. Le repiquage se fait 
toujours à la main. 

« Tous les terrains bas et inondés où Ton doit repi- 
quer doivent pouvoir retenir pendant quelque temps 
une couche d'eau de m. 15 environ ; aussi est-ir né- 
cessaire d'établir des digues avec de petites écluses 
pour déverser le trop plein ; lorsque ce travail prépa- 
ratoire est terminé, on laboure et on nivelle le terrain 
en lui donnant une légère pente vers le côté où l'on 
veut diriger le trop plein, puis on amène sur la planta- 
tion un cours d'eau naturelle ou une réserve d'eau plu- 
viale, de manière à avoir un courant continu pendant 
dix heures, si cela'est possible. 



AGRICULTURE 399 

« Les écluses ne doivent pas rester fermées plus de 
trois jours ; il faut les ouvrir pour laisser écouler Teau 
plus ou moins stagnante ; ensuite on replace les écluses 
et on arrose à nouveau (1) ». 

Dans les provinces de l'Est, les rizières sont quel- 
quefois étagées sur les collines où sont établies de 
petites digues dont le profil ressemble de loin à celui 
des tranchées-abris. Les rizières de cette nature por- 
tent le nom de sondien ou de rays ; elles sont assez 
rares. Dans ce cas deux hommes remplissent sans 
cesse les canaux d'irrigation au moyen de Teau des 
ruisseaux qui se trouvent à portée. Pour cette opéra- 
tion ils se servent d'un seau en écorce de palmier re- 
tenu par des cordes. Lorsque la différence de niveau 
est très faible, un ouvrier suffit pour cette tâche. L'in- 
. troduction de machines élévatoires constituerait un 
grand progrès. 

Dans tous les cas, les rizières sont labourées à la 
charrue traînée par les buffles, puis hersées à la herse 
ni voleuse (moitié dents, moitié planchettes). Ce travail 
se fait au mois d'août. Quelquefois on procède au 
sarclage, mais, en général, on abandonne la plante à 
elle-même jusqu'à maturité. « Quand les panicules ont 
une couleur jaune rougeâtre, le riz est mûr ; en le cou* 
pant avec Tongle, le grain n'a plus de liqueur laiteuse. 
On met alors la rizière aussi à sec que possible, puis 
on coupe les tiges à la faucille et on en forme des 
gerbes qu'on porte sur une aire pour être égrenées au 
moyen du piétinement des buffles. Après ce battage, 
la paille est mise en meules et le grain soigneusement 

(1) Annales du jardin botaniquey 3« fasc, p. 104* 



400 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

vanné (1), » Pour décortiquer le riz on le soumet à 
Faction de la meule et, pour enlever la dernière pelli- 
cule, on 1er bat avec un fléau. Les Européens ont subs- 
titué à ces moyens primitifs Taction de machines. Nous 
avons trois usines pour le décortiquage et le blanchis- 
sage du riz, deux à Cholon et une à Saigon. 

La récolte du riz dure six mois, de décembre à juil- 
let. La moisson des riz hâtifs est terminée à Saigon 
avant que le repiquage ne soit commencé dans le haut 
du Mékong. 

En général, l'exploitation est faite par la petite cul- 
ture, cependant on trouve de grandes propriétés cul- 
tivées en rizières dans les arrondissements de Gocong 
et de Tanan. 

Le doc-so-phu Tran-ba-loc a fourni aux Excursions 
et Reconnaissances^ de très curieux renseignements 
sur les prix de culture et le produit des terres en Go- 
chinchine, d'où il résulte que la culture d'un hectare 
de thaO'dien ou rizière de première classe demande 
229 ligatures 84 depuis le commencement des semailles 
jusqu'à la mise en grenier de la récolte et donne, im- 
pôt payé, un bénéfice de 45 ligatures 92. La culture 
d'un hectare de son-dien ou rizière de deuxième classe 
coûte, dans les mêmes conditions, 218 ligatures 84 
et fournit 32 hgatures 08 de bénéfice, impôt acquitté. 
Pour un hectare de cannes à sucre, il établit que les 
dépenses des deux premières années se montent à 
1.616 ligatures et que son produit est de 1.280 ligatures 
la première, et de 640 ligatures la seconde année. Le 
rendement serait doublé le jour où les Annamites 

(1) Annales du jardin botanique^ 3« fasc, p. 105. 



AG HIC ULT U KE 401 

fumeraient la terre de temps en temps et surtout 
feraient un choix judicieux pour les semences dans les 
nombreuses variétés connues dans le pays. 

Le mode de culture de la canne à sucre laisse beau- 
coup à désirer, par suite de Tabsence d'engrais (l),du 
groupement trop serré des cannes et par leur aban- 
don à elles-mêmes jusqu'à la récolte ; toutefois la terre 
est convenablement préparée par trois ou quatre la- 
bours successifs. Comme pour le riz, les petites exploi- 
tations dominent et on ne trouve pas moins de 1.500 
moulins, ce qui donne une moyenne de 2 hectares cul- 
tivés par le même propriétaire. Les champs les plus 
soignés se trouvent dans la province de Bien-hoa. 

« La plantation de la canne à sucre au mois de 
janvier n'est possible que pour les Annamites qui peu- 
vent arroser facilement la petite quantité qu'ils mettent 
en culture. Il n'en est pas de même quand on veut 
cultiver la canne sur une superficie d'une certaine 
étendue; il faut alors, de toute nécessité, ne planter 
qu'au commencement de la saison des pluies dans les 
terrains naturellement secs ; dans ceux qui sont suscep- 
tibles d'être arrosés artificiellement par l'eau de l'ar- 
royo, la plantation doit se faire, au contraire, à la fin 
de la saison des pluies, c'est-à-dire vers la mi-novem- 
bre; les jeunes pousses irriguées suivant les besoins 
soufl'rent bien un.peu pendant la durée de la sécheresse, 
mais elles se développent avec rapidité aux premières 
pluies et donnent dans ce cas des récoltes supérieures 
aux autres. 

(1) D'après M. Lapeyrère, pharmacien de la marine, un des principaux 
obstacles à la culture de la canne est la pauvreté du sol en phosphates. 
On pourrait utiliser comme engrais les détritus de la pèche. 

LA GOGBINGHIME S6 



402 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

« La coupe de la canne et la fabrication du sucre ne 
doivent commencer que dans la seconde quinzaine de 
janvier, époque à laquelle le vesou marque près de 9** 
à Taéromètre Baume, tandis qu^il atteint à peine 6** en 
décembre. La fabrication du sucre continue pendant 
toute la saison sèche ; elle doit être terminée avant les 
pluies (1). » 

La troisième année de la plantation on arrache les 
cannes, on pioche la terre et on procède à la culture 
d'un nouveau plant. 

La canne récoltée la première année s'appelle mia- 
ngon, cannes de sommets ; c'est pourquoi elle se vend 
un bon prix; celle de seconde année s'appelle mia- 
goC) cannes des pieds, des bases ; il y a peu de cannes 
de bonne qualité dans cette récolte et il y en a beau- 
coup de mauvaises, aussi elle se vend moitié meilleur 
marché que celle de Tannée précédente. 

Dans les provinces de Ghaudoc, Longxuyen et Sadec, 
la canne se plante dans la saison d'hiver au commen- 
cement du onzième mois; dans celles de Mytho, Vinh- 
long, Beiiiré, Saigon et Bien-hoa, elle se plante pendant 
la saison d'été, dans le courant du quatrième mois. 

L'administration française a fait de nombreux essais 
d'acclimatation d'espèces étrgmgères (2) et paraît avoir 
réussi à introduire la variété appelée canne violette 
de Java. Elle fournit aux indigènes des boutures pour 
régénérer cette culture pleine d'avenir» La canne vio- 
Itôtle de Java peut donner 60 à 70 tonnes de cannes 



(1) Annales du jardin botanique, 3" fasc, p. 99. 

(2) Rouge d« BataviA, bknôhe da câp» ging&& «t diard^ mapou perlé, 
maj^ott ftirié) boii toix^ blonde) rtine rouge, tamariâ» poudi?« d'or, 
tsiambo ou avenir. 



A.GRICULTUBE 403 

effeuillées à l'hectare, plus du double que la variété 
blanche. Cette substitution couronnée de succès, Tap- 
plication d'un meilleur mode de culture, l'emploi des 
engrais permettront sans doute de fournir à Texporta- 
tion d'excellents produits. 

Le coton réussit surtout dans les terres profondes, 
de consistance moyenne, ni trop sèches ni trop humi- 
des. Dans les terres argilo-calcaires, contenant quel- 
ques pierres, et reposant sur un sous-sol perméable, 
ses tiges atteignent jusqu'à 1 mètre et même 1 mètre 
60 d'élévation. Il faut donner au terrain trois labours 
et trois hersages, 20.000 kilogrammes de fumier de 
ferme (environ 33 mètres cubes) par hectare, et y 
ajouter 4 à 500 kilogrammes de chaux. Il faut au ma- 
ximum 8 kilogrammes de graines par hectare. La 
plantation doit toujours être tenue très propre, pour 
soustraire les cotonniers à l'influence nuisible des 
plantes parasites et des insectes qui pullulent dans les 
herbes. La récolte s'opère quand les capsules ont une 
teinte jaunâtre et que le duvet en sort facilement (1). 

L'indigo demande un terrain riche sur lequel on fait 
deux labours et un hersage énergique. Il faut 36.000 
kilogrammes (50 mètres cubes) de fumier de ferme et 
de 35 à 40 kilogrammes de semences par hectare* 
Cette plante, très épuisante, demande une culture 
attentive, et ne doit pas revenir sur le terrain avant 
quatre ans. « La question de Tindigo, disent les Annales 
du Jardin botanique^ a déjà été soulevée en France ; 
les agriculteurs, les propriétaires, les industriels s'en 
sont émus ; aussi y a-t-il lieu d'espérer que sa culture 

(1) Annales du jardiyi botaniquey S» fasc, p. 119. 



404 LA COCHLNCHINE CONTEMPORAINE 

sera, dans Tavenir, une source de fortune pour la 
colonie (1) ». Les indigos Caraman, au Cambodge, ont 
atteint de 45 à 50 0/0 en indigotine (la moyenne, au 
Bengale, est de 40 à 50 0/0). Ce sont des indigos accli- 
matés; les indigos indigènes fournissent moins. 

L'agriculture existe chez les Mois à Tétat sinon rudi- 
mentaire, au moins élémentaire le plus absolu, dit 
M. Pierre Carrau. Ils cultivent le riz, le maïs, le millet, 
le sésame, la courge et le giraumon ; peu de légumes, 
quelques plantes à tubercules farineux, le coton, l'or- 
tie de Chine, le tabac, le poivre, la canne à sucre, le 
bétel, l'arec et quelques autres* arbres fruitiers tels que 
le ouatier, le jacque, le manguier, le tamarinier, etc. 
Mais de toutes ces cultures, les seules qui soient pra- 
tiquées assez en grand pour mériter d'être considérées 
sont le riz, le maïs, le sésame et le tabac. Le coton lui- 
même ainsi que le bétel, l'arec et l'ortie de Chine sont 
Tobjot de cultures locales et non générales. 

(1) Excura. et recoiin., ii« l\, p. 282. 



CHAPITRE V 



INDUSTRIE 



L'Annamite est presque entièrement adonné aux 
occupations agricoles et s'est laissé devancer dans les 
arts industriels par les Chinois établis dans son pays ; 
ceux-ci, remarque-t-on avec raison, ont accaparé tous 
les métiers, tous les comptoirs, toutes les transactions; 
il n'est pas de village de l'intérieur où le véritable 
indigène ne soit ainsi, même pour les besoins ordi- 
naires de la vie, le tributaire d'un étranger qui s'en- 
richit à ses dépens par Tusure (1). Aussi, comme 
l'agriculture, l'industrie annamite laisse-t-elle beau- 
coup à désirer et, par malheur, son infériorité n'est 
pas compensée par la merveilleuse fécondité du sol. 

La pêche est une des principales industries de nos 
sujets. Elle s'imposait d'elle-même, dans unpaysbaigné 
de deux côtés par la mer, sillonné par des cours d'eau, 
par des arroyos et couvert en partie par des blancs 
d'eau où des myriades de poissons se retirent pendant 
la saison sèche. 

On a organisé sur les côtes, généralement à l'em- 
bouchure des fleuves, des pêcheries formées de bam- 
bous de 5 à 6 mètres, enfoncés dans le lit des cours 
d'eau, juxtaposés et solidement reliés entre eux pour 

(1) Thevenet, Rapp. au Conx. cof„ année 1880, p. 243. 



406 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

résister aux plus forts courants de marée. Quand le 
poisson a pénétré dans l'espèce de fer de lance que 
dessine la pêcherie, il lui est impossible d'en sortir et 
on le prend, soit avec des filets, soit en retirant les 
nombreuses nasses qui la garnissent. Le droit de pêche 
appartient à l'Etat qui s'en dessaisit chaque année, 
moyennant redevance au bénéfice d'entrepreneurs 
privilégiés (1). Le poisson est expédié vivant à Saigon 
par des barques-viviers d'une contenance de cinq à 
six tonnes ;• celui qui ne peut ainsi être transporté est 
salé sur place et transformé en nuoc-mam. 

La pêche a aussi une grande importance dans les 
fleuves et les arroyos, surtout pendant les basses eaux. 
Les poissons sont alors si nombreux qu'on n'a guère 
qu'à les disputer aux reptiles et aux oiseaux pour les 
entasser dans des bateaux. 

Les arrondissements où il y a le plus de pêcheries 
sont ceux de Chaudoc, Sadec, Long-xuyen et une par- 
tie de celui de Mytho. 

« Il existait, en 1881, 421 pêcheries de mer, 
2.292 pêcheries fluviales et plus de 20.000 étangs, 
marais ou fosses à poissons. Chacune de ces trois 
catégories de pêche a une durée et une époque 
différentes; la première catégorie dure de 3 à 6 mois, 
elle commence dès le dixième mois annamite 
(novembre) et finit au quatrième mois de l'année 
suivante (avril ou mai), au renversement de la 
mousson. 

« La pêche fluviale dure quatre, six et huit mois, 
suivant la saison ; elle commence au huitième mois 

(1) En 1881, la redevance a produit 247.602 fr. 39. 



INDUSTRIE 407 

annamite (septembre) et se termine au quatrième ou 
au cinquième mois de Tannée suivante. Les trois 
premiers mois de la campagne sont pris par des 
travaux préparatoires ou par des réparations au maté- 
riel, mais la pêche ne s'ouvre réellement qu'au 
onzième mois (décembre), cette période dure deux 
mois (H** et 12° mois). L'exploitation, interrompue 
pendant les deux premiers mois de la nouvelle année, 
reprend à la fin du deuxième, et se continue jusqu'à 
ce que la saison des pluies soit définitivement établie, 

li Pour la pêche des gros poissons, l'époque la plus 
productive part du mois de mars, au moment où, les 
eaux du Grand-Lac commençant à baisser, les 
poissons descendent le fleuve. Cette pêche dure trois 
mois, jusqu'au commencement de juin. 

« La campagne des pêcheries des marais, étangs et 
petits cours d'eau commence à la fin du onzième mois 
annamite (janvier), et se continue jusqu'à la fin du 
premier mois de la saison des pluies. L'eau des 
rizières, en s'évaporant ou en s'écoulant, force le 
poisson qui s'y était réfugié à se retirer dans les 
rachs, étangs et fosses préparés pour le recevoir. 

« Les saisons qui suivent les grandes inondations 
sont les meilleures pour ce genre de pêche, encore 
faut-il que la sécheresse dure jusqu'au complet retrait 
des eaux; mais si les pluies sont précoces, la saison 
est manquée ; le poisson se réfugie dans les marais 
où il se laisse difficilement prendre. Dans les années 
où l'inondation est faible, la pêche fluviale, au 
contraire, rapporte davantage (1). >x 

(1) Etat de la Cochinchine françaite en 1881, p. 104. 



408 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

La pêche dans le Tonly-Sap, au Cambodge, mérite 
d'être mentionnée ici, à cause du nombre considérable 
d'Annamites, qui y prennent part. M. Moura évalue à 
12 à 14.000 individus, en y comprenant les femmes et 
les enfants, le nombre des pêcheurs qui se rendent 
au lac pour toute la saison de pêche. Outre les Anna- 
mites, on y rencontre des Cambodgiens, des Malais 
et quelques Chinois. 

Au mois de novembre les pêcheurs vont au Grand- 
Lac emportant avec eux les cloisons et les toits de 
paille.de Thabitatiou provisoire ou paillotte qu'ils 
habiteront sur les bords de Teau ; le bois et les bam- 
bous nécessaires à la construction sont fournis par 
les forêts voisines. Les pêcheurs vont ensuite s'établir 
au point où ils feront leur saison ; les eaux sont encore 
hautes, mais, pour gagner du temps, ils enfoncent les 
pilotis qui supporteront leurs maisons et leurs sé- 
choirs, étabhs de plain-pied avec les maisons. En 
avant plus au large, à un endroit où les barques 
pourront toujours accoster, sont fixées les palissades 
destinées au séchage des filets. 

Ainsi se forment des villages temporaires de pê- 
cheurs qui trouvent, par leur réunion, plus de faculté 
pour se protéger contre les coups de main de hardis 
voleurs et pour se prêter une mutuelle assistance lors- 
que, dans les moments où le poisson abonde, il est 
nécessaire de mettre en oeuvre, et avec ordre, un 
grand nombre de filets à la fois. Dans ce dernier cas 
les produits de la pêche sont répartis proportionnelle- 
ment entre les travailleurs suivant des règles tradi- 
tionnelles et spéciales au Grand-Lac. Ce système d'as- 
sociation entre pêcheurs est très pratiqué, dit 



INDUSTRIE 409 

M. Moiira ; il donne de bons résultats et presque ja- 
mais il n'entraîne de conflits. 

La formation des villages provient aussi de ce que 
le poisson, le noir surtout, qui est le plus estimé, 
abonde plus dans certains endroits que dans d'autres. 

Les filets employés ressemblent aux sennes des 
pêcheurs européens, mais ils sont de plus grandes 
dimensions ; ils sont faits en fils d'ortie de Chine. 

Immédiatement après la pêche on décapite les pois- 
sons pris et, de retour au village, on les ouvre longi- 
tudinalement, on les vide, on les lave avec soin et on 
les saupoudre de sel sur tout le corps. On les expose 
ensuite au soleil pour les faire sécher ; une femme 
armée d'une brosse les frotte de temps à autre pour 
faire tomber les petits vers qu'y déposent de grosses 
mouches. Le poisson salé et séché est bon pour la 
vente (1). 

Les principales espèces employées pour la fabrica- 
tion du nuoc-mam sont le ca-maï ou mai-ngu, le ca- 
uôp ou hach-dau-ngu, le ca-nom-biên ou haï-phan- 
ngu. Le poisson est tassé, avec du sel, dans un grand 
cuvier en bois, et abandonné pendant deux mois à la 
putréfaction. Il se forme une masse pâteuse, exhalant 
une odeur infecte, et au miheu de laquelle pullulent 
des vers blancs, puis un liquide se sépare, oflFrant 
l'aspect de Thuile de poisson mal épurée. On recueille 
ce liquide au moyen d'une ouverture percée latérale- 
ment vers le fond du cuvier, on le fait bouillir, puis on 
le laisse déposer dans des vases de terre cuite (2). 

(1) M. Moura, Le Royaume du Cambodge ^ t. I, p. 91 et suiv., donne 
de très curieux détails sur la pêche dans le Grand-Lac. 

(2) A. Corre, n» 6, p. 401. 



410 LA COCHINOHINE CONTEMPORAINE 

L'eau-de-vie de riz est fabriquée par les indigènes, 
avec un grain tendre, d'un blanc mat, laiteux, appelé 
nêp, il ne se conserve pas longtemps et ne saurait 
supporter les voyages au long cours. L'huHe essen- 
tielle qu'il renferme diffère assez sensiblement de celle 
des autres sortes de riz ; la fermentation s'obtient en 
mêlant le grain mouillé dans des jarres, avec une cer- 
taine quantité de levure indigène (mien) ; il est très 
difficile de réussir dans la fabrication pendant les mois 
de mars, avril, mai, par suite des chaleurs et des orages 
secs, à tension électrique considérable. Les mêmes 
phénomènes se produisent à cette époque quand on 
applique aux riz ordinaires les procédés de l'industrie 
européenne ; après avoir décomposé le grain par l'acide 
sulfurique, puis éliminé le vitriol avec un lait de chaux, 
on obtient un sirop de glucose qu'il est très difficile de 
maintenir à la température de 28-29°. Généralement, 
après quelques heures, une effervescence que rien ne 
peut maîtriser se produit, puis un affaissement subit, et 
il est impossible de reprendre la marche régulière de 
Topération. Les indigènes reconnaissent très aisément 
Teau-de-vie produite avec des riz ordinaires par les 
procédés européens ; ils ne l'apprécient pas (1). Le 
prix du nêp suit les fluctuations des autres cours ; il 
varie entre 1 piastre 50 et 2 piastres 75 par picul de 
67 kilog. 600. Au cours moyen de 1879, 1 piastre 75, 
le rendement en alcool à 45° est de 55 0/0, le prix de 
revient du litre d'eau-de-vie est de 35 centimes. 

L'industrie sucrière est loin de donner les résultats 
que fourniraient des usines centrales, et il y a de 

(1) Spooner, Rapp. au Conseil colon. ^ ann. 1880, p. 59. 



INDUSTRIE 411 

grands efforts à faire pour faire de notre nouvelle 
colonie une rivale de ses sœurs aînées, la Guadeloupe 
et la Martinique. G*est dans Tarrondissement de Bien- 
hoa que les manipulations usinières sont le plus soi- 
gnées; on y obtient une bonne espèce de sucre serré, 
à grain ferme et brillant, dont la nuance approche de 
la bonne quatrième, et une assez bonne qualité de 
sucre candi. La province de Baria ne fournit encore 
qu'une sorte de sucre concret. La Gochinchine ne 
fournit pas encore de sucre pour Texportation et tous 
les produits sont consommés dans la colonie. Les 
mélasses sont employées à la fabrication des confi- 
tures. 

Les Annamites aiment beaucoup un produit spécial 
formé du mélange de Talbumine ou blanc d'œuf et du 
sucre blanc. Le mélange est chauffé et rendu bien 
homogène ; le sucre ainsi obtenu est spongieux, jau- 
nàtre et agréable au goût. 

On a essayé d'établir en Gochinchine des usines 
centrales. Une première, fondée en 1870 dans la pro- 
vince de Bien-hoa, n'a pu réussir; une seconde, 
exploitée par la Société de la Nouvelle-Espérance, s'est 
ouverte en 1876. Elle est bien conçue et bien outillée. 
Après une série d'essais infructueux qui lui ont occa- 
sionné des pertes relativement considérables, elle 
obtint, en 1880, à l'Exposition de Saigon, un diplôme 
de médaille d'or. Elle traverse aujourd'hui une crise 
par suite de la mort de son second propriétaire. L^usine 
de Lacan, sur le Donnai', construite dans des condi- 
tions plus modestes, semble devoir prospérer sous 
l'habile direction de M. Michelot. 

La récolte de la canne et la fabrication du sucre se 



413 LA. COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

font à partir de la seconde quinzaine de janvier ; le 
vesou marque alors 9"* à Taéromètre de Baume ; ces 
opérations se terminent avant la saison des pluies. 

On fabrique une assez grande quantité d'huile do 
coco, particulièrement àMytho. Le phare du cap Saint- 
Jacques en consomme annuellement 4.000 kg. envi- 
ron, obtenus dans les villages voisins. « Les procédés 
qu'on emploie sont des plus grossiers et la perte de 
matière assez grande* Les cocos murs sont dépouillés 
de leur enveloppe fibreuse. On brise la noix. La chair 
blanche et solide est enlevée par le frottement à la 
main sur une râpe consistant en plusieurs rangées de 
petites pointes fixées sur un banc de bois. La pulpe 
est recueillie dans un baquet où elle est foulée par le 
piétinement. Une femme, un enfant même, font cette 
opération, au fur et à mesure de laquelle on ajoute de 
l'eau. Après avoir laissé reposer quelques heures, 
l'huile surnage, blanchâtre et visqueuse. On la trans- 
vase dans une cuve en fer où on la fait bouillir pour 
l'épurer. L'huile est conservée dans de grandes jarres 
en terre recouvertes d'un simple disque de bois, ou 
portée au marché dans des courges ou gourdes conte- 
nant de 8 à 10 litres. Le résidu pulpeux sert de nourri- 
ture aux animaux domestiques (1). » L'huile dé coco 
se fige à la température de 22<^. Elle doit, pour être 
exportée, être contenue dans des récipients bien clos. 

Les forêts pourraient alimenter des scieries méca- 
niques, mais en général les bois sont débités par des 
scieurs de long, Chinois et Annamites, qui ont do 
nombreux chantiers à Saigon et à Cholon. Une scierie 

(1) Lemire, C ochin chine fi^mçaise, \^. 205. 



INDUSTRIE 413 

à vapeur, installée en 1869, ne réussit pas. D'autres 
tentatives avortèrent également. Cependant à Texpo- 
sition de Saigon, en 1880, la scierie à vapeur de 
MM. Schrœder frères, située à Khanh-hoi, obtint 
une médaille d'argent de 1'® classe. Cette indus- 
trie semble avoir pris un grand essor dans ces der- 
niers temps par suite de Tentreprise de nombreuses 
constructions, malgré la concurrence faite aux char- 
pentes de bois parles charpentes en fer (1). 

Les Annamites construisent rapidement et solide- 
ment leurs sampans et leurs barques de mer ; ils les 
réparent avec non moins d'habileté, car ils sont, dès 
l'enfance, exercés à ce métier : ce sont des ouvriers 
annamites, remarque M. Moura, qui fabriquent les 
barques des commerçants cambodgiens et les embar- 
cations de luxe des mandarins (2). 

La terre argileuse constitue une des ressources les 
plus précieuses de la Cochinchine ; elle sert à la pro- 
duction des briques, qui sont les seuls matériaux de 
construction dont on puisse se servir, les autres, sauf 
le granit, faisant absolument défaut. Elle est utilisée 
pour la confection des tuiles et des carreaux ; elle est 
employée à la production de cette poterie commune, 
pots, vases et fourneaux, que l'Annamite utilise d'une 
façon si générale, et qu'on trouve dans la moindre 
barque comme dans la plus somptueuse maison. 
Mêlée à la chaux, elle a pu produire du ciment arti- 

(1) Le nombre des usines h vnpeur est peu élevé, 11 en 1879, 14 
en 1880, IG en 1881. l\ y avait cette dernière année 19 bateaux ou em- 
barcations h vapeur au service de Tindustrie ; ils jaugeaient 3.300 ton- 
neaux et avaient une force nominale de 950 chevaux. En tout, il y ftvait 
dans la colonie 40 moteurs à vapeur d'une force de 3.000 chevaux. 

<2) Moura, Le royaume du Cambodge, t. II, p. 404. 



414 LA COCHINCHÎNE CONTEMPORAINE 

flciel, et il n'y a pas jusqu'à Tart céramique proprement 
dît qu'elle n'alimente, art qui, bien qu'encore dans 
l'enfance, a déjà pris droit de cité en Cochinchine (1). 

Il y a peut-être du kaolin en Cochinchine, dans les 
contrées de TEst où le commandant Henry a ren- 
contré, dans certaines gorges, une argile blanche qui 
ressemble beaucoup au kaolin et qu'il croit être cette 
substance. C'est dans les montagnes de Baria, de 
Tayninh, dans certaines gorges du pays des Mois, 
dans les montagnes de Chaudoc et de Longxuyen 
qu'on a le plus de chance de trouver des gisements 
de terre à porcelaine. Au Cambodge, sur le haut Mé- 
kong, on rencontre le kaolin en grande abondance ; 
malheureusement il a une teinte bleue qui ne permet- 
trait pas de l'employer en Europe. 

La fabrication des produits céramiques dans notre 
colonie comprend la fabrication des briques, celle des 
tuiles et des carreaux, celle des poteries grossières, 
des poteries fines, et enfin certains travaux embryon- 
naires de plastique et de statuaire. Celle qui a le plus 
d'importance est l'industrie des briques. C'est qu'en 
effet, c'est avec les matériaux artificiels de cette 
industrie qu'on arrivera à transformer le pays au 
point de vue du bien-être matériel, à substituer aux 
paillettes des maisons en briques couvertes de tuiles. 
Malheureusement, à l'heure actuelle, les briques anna- 
mites sont mauvaises, poreuses, se chargent énormé- 
ment d'eau; elles sont par suite sujettes à la pourri- 
ture. Ce n'est pas que les indigènes ne soient 
d'habiles briquetiers, au contraire, ils savent faire des 

(1) Commandant du génie I>erbé8> Excitrs, et ^^eeonn.^ n* 12, p. 553. 



INDUBTÎIIE 415 

briques mandarines ou royales, qui sont appréciées 
jusqu'en Chine; ils font des briques comprimées et 
des briques réfractaires. Mais ils veulent faire vite et 
produire beaucoup, de là une grande négligence dans 
la main-d'œuvre, la préparation des argiles et la 
cuisson. Ils arrivent à vendre bon marché, la marchan- 
dise s'enlève rapidement et le producteur préfère 
ainsi la quantité à la qualité. 

Les poteries communes se font principalement à 
Cholon, dans l'extrême Ouest et dans l'Est. Elles com- 
prennent des vases de toutes formes et de toutes 
dimensions et des ustensiles de cuisine, fourneaux et 
paarmites. Les vases, y compris les grandes jarres, 
dans lesquelles les Annamites mettent l'huile de bois, 
se font à Cholon, avec des terres mélangées. Les 
poteries destinées à aller au feu se font plus généra- 
lement dans les villages de l'extrême Ouest et de 
l'Est. Trois ustensiles de terre sont particuliers à l'in- 
dustrie indigène ; un fourneau (cà-ràu) en forme d'une 
boîte à violon, une grande marmite (cai-tra) et une 
petite marmite (cai-noi). Il existe à Caï mai une 
fabrique de produits céramiques dans laquelle les 
procédés de fabrication sont plus étudiés, les produits 
plus soignés que partout ailleurs. On y confectionne 
encore de la poterie commune, mais on y fait de la 
poterie de grandes dimensions, de la plastique d'orne- 
mentation, des tuyaux de drainage et même de la 
statuaire. Dans la fabrication des grands objets, qu'on 
recouvre généralement à Tusine d'un vernis destiné 
à les rendre imperméables à l'eau et aux corps gras, 
et qu^ôn colore la plupart du temps, nous confinons 
aux limites de l'art» 



416 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 



f 



Il est bon de signaler ici une application de la terre 
cuite qui serait bien profitable à la Gochinchine, 
c'est-à-dire l'utilisation des terres cuites pour rem- 
pierrement des routes. L'idée n'est pas nouvelle et, à 
l'exposition de Paris en 1867, on a pu voir des pro- 
duits de cette sorte utilisés pour cet objet (1). Ce 
détail n'est pas sans importance dans la colonie où les 
pierres do Bien-hoa sont les seuls matériaux qu'on 
ait pour ferrer les routes et que, dans les provinces 
de l'Ouest, ces matériaux coûtent près de 40 francs 
le mètre cube. C'est dans le voisinage des terrains de 
Jong qu'il faudrait chercher les argiles susceptibles 
de cette application, ou encore à Baria, à Chaudoc, 
dans le voisinage des roches feldspathiques. Le feld- 
spath a en effet la propriété, sous l'influence de la 
chaleur, de communiquer à la masse la dureté de la 
roche la plus dure. En tout cas, c'est une étude inté- 
ressante à faire, et si elle réussissait, il y aurait là un 
débouché important. 

On ne fabrique actuellement des briques, tuiles et 
carreaux qu'à Cholon, Mytho, Sadec, Chaudoc, Tra- 
vinh, Baria, Bien-hoa, dans 45 briqueteries. Le total 
de la fabrication annuelle est d'environ 18.500.000 
briques, 3.600.000 tuiles et 450.000 carreaux, ce qui, 
en comptant le déchet moyen au 1/8, donne 16 mil- 
lions de briques, 3.200.000 tuiles, 40.000 carreaux. 
Ceci correspond moyennement à un cube de maçon- 
nerie représenté par 20.000 mètres cubes, à une 

(1) En France, dans le département de l'Oise, près de Beauvais, dans 
un district où la fabrication des terres cuites est Tindustrie dominante, h la 
Chapelle-aux-Pots, à Saint-Germain-la-Poterie, à Savignies, les débris 
de la fabrication sont généralement employés avec succès k Teropier- 
rement des chemins vicinaux et des chemins 4^ grande communication. 



INDUSTRIE 417 

surface de couverture de 30.000 mètres carrés, et 
enfin à un carrelage de 30.000 mètres carrés. 

La poterie se fabrique à Cholon, Chaudoc, Rachgia, 
Tayninh, Baria et Bien-hoa (1). 

Une fabrique de faïence a été introduite à Cholon 
vers 1880 par un Asiatique. Cette industrie est pour 
ainsi dire nouvelle dans le pays et livre au public des 
produits à un prix bien inférieur à ceux demandés pour 
les marchandises similaires importées de Chine. 

Les Annamites ont des fonderies de bronze à Vinh- 
Long et au village de Choquan, près de Saigon; elles 
fournissent des objets de petite dimension, des cloches, 
des gongs, des timbales, des brûle-parfums. Les 
métaux autres que le bronze et le fer sont à peine tra- 
vaillés; mais les forgerons sont nombreux, travaillent 
assez bien et les outils fabriqués sont bien trempés 
quoique de fabrication grossière. 

La soie faite par les ouvrières du pays est rude et 
grosse, mais avec des machines on réussit à faire de 
la soie grège, fine, moelleuse et brillante. 

Les peaux des buffles et des bœufs sont enlevées 
par Texportation ; à peine fournissent-elles à la tan- 
nerie indigène quelques cuirs pour les sandales et les 
tambours. 

Les maisons sont mal construites. La chaux est 
importée du Cambodge et de Singapour ; la chaux indi- 
gène, tirée des mollusques et des madrépores ser- 
vant surtout à la fabrication du bétel. Le nombre des 
incendies est relativement peu considérable, si Ton 
considère la nature des habitations, presque toutes 

(1) Commandant Derbès, Ea:cur5» et Reconn.y n» 12, p. 552 et suiv, 

LA COCHIKCHLNE 27 



418 LA COCHINOHINE CONTEMPORAINE 

recouvertes en paillottes. Il a étë de 25 en 1878, et de 
16 en 1879; 733 maisons, d'une valeur de 264.136 fr., 
ont été consumées la première ; 161 habitations, d'une 
valeur de 60.980 fr,, la seconde de ces deux années. 
L'administration accorde souvent des secours aux 
sinistrés, 6.370 francs en 1881. 

Les véritables industries nationales sont la fabrica- 
tion des nattes et des éventails dans l'arrondissement 
de Rachgia, l'orfèvrerie et l'incrustation. L'orfèvrerie 
produit de nombreux bijoux en or, en jade, en argent 
et en ivoire. Les bijoux d'or ont une teinte mate de 
vermillon due à leur trempe dans une solution d'alun 
et de curcuma : les modèles sont peu variés et se 
copient depuis de nombreuses années. Trois sortes de 
bracelets sont employés par les femmes; l'un désigne 
la nouvelle mariée, le second la jeune mère, le troi- 
sième la femme d'un âge mûr. On fabrique des colliers 
d'argent larges et plats, des anneaux de jambes, des 
bagues plates ciselées. Les incrustations de laque et 
de nacre sont faites sur bois de teck ou.d'ébène. On 
fabrique surtout des boîtes à chiquer le bétel, bien tra- 
vaillées, dorées par applique. Ces boîtes sont divisées 
en compartiments pour la chaux, le tabac, le bétel, la 
noix d'arec et les ustensiles nécessaires au fumeur et 
au chiqueur. Le gouvernement a fondé à Choquan un 
atelier d'incrustation où des maîtres indigènes habiles 
forment des apprentis tout en travaillant pour leur 
propre compte. 

La fabrication des éventails est très simple. Les 
plumes sont exposées au préalable à la vapeur de 
Teau bouillante, afin de reprendre le lustre qu'elles 
avaient perdu pendant l'arrachement et la transport; 



INDUSTRIE 419 

leurs extrémités sont taillées uniformément et un 
mince bambou les pénètre à la naissance des plumes. 
Ce bambou est ensuite plié en demi-cercle et les 
plumes arrangées dessus uniformément. Le manche 
se fait en tissant les tuyaux des petites plumes, que 
Ton maintient par quelques tours de fll de chanvre ou 
de sacé. 

Un bon ouvrier fabrique deux éventails par jour ; les 
deux paquets de plumes lui coûtent 2 ligatures; le 
revenu de la paire d'éventails est de 5 à 6 ligatures; sa 
journée de travail lui rapporte au moins 3 ligatures. 

Le grand éventail de mandarin, à long manche en 
bois, à belles plumes noires de marabout, se vend à 
Rachgia une piastre et demie et à Saigon trois piastres ; 
le petit éventail à plumes grises de bô^nông ou mé- 
langé de plumes blanches de thanh-bé, à manche en 
tuyaux de plumes tressées, se vend à Rachgia 5 liga- 
tures la paire et à Saigon 6 à 7 ligatures (1). 

Le Comité agricole et industriel de la Cochinchine 
fut créé par Tamiral Rose qui, par une décision du 
16 juin 1865, organisa « un comité permanent, présidé 
par le chef de Tétat-major général, et chargé de Tétude 
des questions qui intéressent Tagriculture et Tin- 
dustrie en Cochinchine. » Le 28 octobre de la même 
année, une nouvelle décision du même gouverneur 
ordonna la publication d'un bulletin du comité, parais- 
sant à des époques indéterminées, et devant être 
imprimé, sous la direction de son président, aux frais 
du service local et par les soins de l'imprimerie du 
gouvernement. 

(l) B«noi8t, Xé9eur8. et reeonn.,'ji^ 1. 



420 LA COCHIN CHINE CONTEMPOHAIXE 

Cette première organisation fut plusieurs fois nao- 
diflée et remaniée par les arrêtés du 10 avril 1866, 
23 juin et 27 octobre 1868. Enfin le 11 décembre 1871, 
le contre-amiral Dupré, gouverneur de la Cochinchine, 
prenant, en considération les vœux du comité qui 
demandait l'agrandissement de son cercle d'action, prit 
l'arrêté dont les dispositions sont encore en vigueur 
aujourd'hui. 

Le Comité agricole et industriel a pour but d'étudier 
les intérêts de l'agriculture et de l'industrie en Cochin- 
chine et d'aider à leur développement. Il se tient, à cet 
effet, directement en relation avec les particuliers, les 
sociétés savantes, les comités d'expositions perma- 
nentes ou temporaires pour tout ce qui a trait à ses 
études, à ses collections ou à celles des autres sociétés 
et comités. Il publie un bulletin et demande à la Direc- 
tion de l'intérieur l'insertion gratuite au Courrier de 
Saigon (aujourd'hui le Bulletin officiel de la Cochbi- 
chine française) et au Giâ-dinh-hao des articles relatifs 
à l'agriculture et à l'industrie qu'il lui paraît utile de 
répandre. 

Il est chargé de la direction des expositions locales 
et des envois que la colonie fait aux expositions extra- 
territoriales... Le nombre de ses membres est illimité; 
tous sont nommés par le comité... Indépendamment 
des ressources particulières qu'il peut avoir, le comité 
reçoit de la colonie un budget pour subvenir à ses 
dépenses normales. 

A l'aide des fonds que lui alloue l'Administration et 
de la subvention annuelle que lui concède depuis 1879 
le ministère de l'instruction publique et des beaux- 
arts, le comité entretien une salle de collection des 



INDUSTRIE 421 

produits naturels et ouvrés, une bibliothèque qu'il 
augmente chaque année, et un laboratoire où les pre- 
miers essais peuvent être faits sur le rendement des 
matières premières et des produits fabriqués. 

Pour ses nombreux travaux, pour sa participation 
aux Expositions universelles de Paris en 1867 et 
en 1878, de Lyon en 1872, de Vienne en 1872 et à 
diverses autres expositions le comité agricole et indus- 
triel a reçu vingt-cinq récompenses honorifiques (i ). 

L'industrie des Mois est à peu près nulle. On ne 
peut guère citer que la vannerie, dans laquelle excel- 
lent la plupart des gens du pays. 

(1) Corroy, Président du Comité, Mémoire au ministre de VhixtrucAiim 
publique. Bulletin du Cojnitè, 4« série, t. I, n* 2. 



CHAPITRE VI 

COMMERCE 

La Gochinchine française, sans avoir une position 
géographique aussi heureuse que celle de Singapour, 
à l'extrémité du détroit de Malacca, est bien située sur 
la route de Tlnde à la Chine et au Japon, à égale dis- 
tance de Hong-Kong et des Straits Settlements (1). Elle 
est peu éloignée du Siam, des Philippines et de Batavia 
et est le débouché naturel des produits du Laos. 

Les fleuves et les nombreux canaux ou arroyos faci- 
litent le transport des marchandises, les routes ont 
été améliorées depuis notre conquête et Saigon peut 
devenir un des ports les plus actifs de rPxtrême 
Orient. 

I 

IMPORTATIONS ET EXPORTATIONS 

La valeur des importations et celle des exportations 
se balancent à peu près avec une légère plus-value en 
faveur des premières. En 1882, on évaluait leur valeur 
totale à 100 milhons, somme supérieure à celle de la 
plupart de nos colonies. Dans cette somme on ne 
compte pas le mouvement à Tintérieur de Tlndo- 
Chine par le Mékong. 

Les importations comprennent surtout les métaux 

(1) 1.700 kil. environ. 



COMMERCE 423 

et les outils, le thé de la Chine, les vins et spiritueux 
de France, la chaux et le poivre du Cambodge, le 
papier, Topium, le tabac, les tissus anglais, les sucres 
raffinés, les porcelaines , les faïences, les poteries 
d'Europe et de la Chine, les huiles, les farines, la 
houille, les articles de Paris, les me'decines chinoises, 
les conserves alimentaires et les salaisons d'Europe 
et de la Chine. 

Les exportations portent principalement sur le riz 
qui en constitue les trois quarts de la valeur totale, 
sur le poisson sec et salé, la colle de poisson, le coton, 
les légumes secs (haricots de Baria et du Cambodge), 
les peaux, les soies grèges, le poivre, les huiles, la 
graisse de porc, les noix d'arec, les cocos, l'indigo, 
les plumes, la cire et le miel, le cardamome, l'ivoire, 
récaille de tortue, le goudron, les cornes de cerf, le 
sel pour la saumure du poisson du Cambodge, les bois 
de teinture, de construction et d'ébénisterie, les chi- 
noiseries et les incrustations, la gomme-gutte, la 
gomme-laque, etc., etc. 

Le rapport de M. Denis, président de la Chambre de 
commerce de Saigon, à M. Le Myre de Vilers, en date 
du 10 mars 1882, constate une augmentation dans les 
exportations et Texphque par la situation politique de 
la colonie. Jusqu'à notre arrivée en Cochinchine, la 
plupart des indigènes, pressurés de tous côtés par les 
autorités du pays, se contentaient de cultiver les pro* 
duits nécessaires à leur existence. Ils ne pouvaient, 
dans ces conditions, rechercher les avantages qu'au- 
rait pu leur procurer l'exportation. Seuls, les Chinois, 
qui parcouraient la Basse-Cochinchine et le Cambodge, 
achetaient des lots sans importance suffisante pour qfue 



424 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

.la demande extérieure pût s'établir; souvent même 
les entreprises d'exportation ne furent que des essais, 
parfois onéreux pour ceux qui les entreprirent. 

Plus tard, quelques maisons européennes ou chi- 
noises se fondèrent dans la colonie et lui donnèrent 
une vitalité nouvelle par leurs connaissances pratiques 
et leur esprit de suite dans les affaires. Des relations 
régulières s'établirent alors avec les marchés voisins ; 
les navires fréquentèrent plus souvent le port de 
Saigon, et le commerce profita de ces occasions pour 
expédier de petits lots comme échantillons ; mais les 
frets étaient alors très élevés et ne permirent pas de 
donner aux transactions Tessor désirable. 

La concurrence maritime amena bientôt la baisse 
dans les prix de transport ; il parut possible de faire 
de nouvelles tentatives; le commerce trouvait déjà 
plus de sécurité dans ses opérations et, par la fré- 
quence de ses communications, il lui fut aisé de se 
rendre Ain compte exact de ce qui se passait sur les 
marchés extérieurs. D'ailleurs les indigènes, voyant la 
facilité d'augmenter leurs bénéfices par une plus grande 
production, apportèrent de nouveaux soins à leurs 
cultures. 

C'est alors que des échanges eurent heu avec Hong- 
Kong, le Tonkin, et surtout avec Singapour, ce grand 
marché central où viennent chaque jour affluer les 
produits de tous les pays voisins. 

Aussi, dans le dépouillement des statistiques, à 
l'importation comme à l'exportation, voit-on Singapour 
et Hong-Kong figurer pour un chiffre considérable qui 
tend à s'accroître de jour en jour. 

Les expéditions de nos produits pour l'Europe se 



COMMERCE 425 

font malheureusement en grande partie par la voie 
de Singapour. Il faut attribuer cette anomalie aux fran- 
chises de ce port et à son mouvement maritime. 

Grâce à la mesure prise par le Conseil colonial 
d'exempter de tous droits de phare et d'ancrage les 
vapeurs venant d'Europe ou y allant, des lignes régu- 
lières ou non pourront se créer et relier ainsi la Métro- 
pole et l'Europe avec la Cochinchine et vice versa. 

Nos produits se trouveront, dès lors, affranchis de 
certains frais qui les grèvent lourdement, et la diffé- 
rence profitera au pays. 

La colonie a besoin de nouveaux débouchés, car 
ceux qu'elle possède peuvent un jour ou un autre lui 
faire défaut; aussi, pour parer à cette éventualité, 
devient-il indispensable, pour l'avenir de notre port, 
d'établir des communications avec les contrées où nos 
produits, et particuUèrement le riz, véritable thermo- 
mètre de la prospérité de notre possession, trouve- 
raient facilement et couramment acheteurs, tels que 
Manille et l'Austrahe. Là est l'avenir du port de 
Saigon. 

Notre commerce n'a actuellement qu'une seule li^ne 
directe sur l'Europe, Les frais trop considérables 
qu'elle impose à certaines marchandises, qui ne peu- 
vent payer qu'un fret de lest ou de fardage, arrêtent 
sans contredit l'extension des affaires (1) : tel le com- 
merce des bois de teinture. 

Produits végétaux. — Le riz est envoyé dans 
l'Amérique méridionale (Brésil, République Argentine, 
Chili, Havane), à Java, Singapour et Bourbon où nos 

(1) Résumé du rapport de M. Denis, Eoccurs. et reconn.y n» 12, p. 425. 



486 LA. COCHINCHINK CONTEMPORAINE 

riz cochinchinois commencent à remplacer ceux de 
rinde anglaise. Malheureusement le riz de Cochin- 
chine a été jusqu'à présent mal coté sur les places 
d'Europe, de sorte qu'il s'exporte peu sur cette desti- 
nation. Mais lorsque les moyens de communication 
seront, dans un avenir prochain, rendus plus faciles et 
plus rapides, les exportateurs pourront traiter directe- 
ment avec les producteurs. Alors les bonnes qualités 
de riz arriveront à Saigon. Jusqu'ici les intermédiaires 
chinois, qui ont un véritable monopole, ont eu la fâ- 
cheuse habitude de mélanger les différentes espèces 
de grains, supérieurs et inférieurs, et d^ laisser les 
brisures. La marchandise devient impropre à l'expor- 
tation européenne ; les bonnes qualités se trouvent 
réunies aux inférieures; celles-ci gâtent les premières 
sans améliorer les secondes. Du jour où les Européens 
pourront adresser directement leurs demandes aux 
cultivateurs indigènes ils pourront se procurer des riz 
de bonne marque. Un marché plein d'avenir est celui 
de la Chine, à cause de la population agglomérée de 
ce pays ; déjà Hong-Kong enlève plus de 2,17 fois la 
quantité demandée par les autres ports réunis. En 
effet, Hong-Kong demande 2.067.052 piculs de l'ex- 
portation totale qui s'est élevée, en 1880, à 4.605.921 

piculs et 2"ô67^Ô52 ~ ^^^^"' I^si^^sles dernières années 

(1876 à 1881), l'ordre des pays étrangers, dans les 
exportations de riz, était le suivant : Hong-Kong et la 
Chine, Java, Singapour, l'Europe, les Philippines, les 
colonies françaises, T Amérique et la France pour 
mémoire seulement. 



COMMERCE 



427 



RIZ EXPORTÉ PAR NAVIRBS AU LONG COURS 
pendant Vannée Î880 



DESTINATIONS 



Brésil. — Rio de Jaueirc 
Chine. — Swatow 



France . 



Indeft Nëdrlandaises. 



Japon. — Yokohama. 
PortB d'Europe 



\ Havre 

/ Marseille . . . 

Banda 

Batavia 

Macassar . . . 

Passoërang . 

Samarang. . . 

Sourabaya . . 



Port» d*ordre. 



Possessions anglaises en 
Aaie 



Possessions espngaoles. 



Londres 

Brème.. 

Messine 

I Belle-Ile 
Falmouth 
Port-Saïd 
Sainte-Hélène . . . 

t Hong-Kong 

< Pointe de Galles. 

( Singapour 

Havane 

Ilo-Ilo 

Manille 



Totaux.. 



QUANTITÉS 



!N' HCULS 



VALEURS 

&K PtASTttBS 



11.592 

16.306 

19.950 

29.892 

21.898 

99.362 

7.961 

22.907 

48.170 

1.229.273 

22.601 

9 

61.046 

173 

63.755 

84.849 

33.143 

21.308 

2.067.052 

2.390 

499.269 

12 294 

99.194 

31.518 



30.003 

27.000 

32.488 

81. 4:^ 

54.973 

156.048 

18.000 

38.895 

94.346 

2.151.228 

35.000 

20 

95.000 

575 

102.008 

152.200 

50.000 

47.760 

3.266.328 

7.000 

847.690 

34.150 

187.455 

57.653 



4.505.921 



7.587.193 



Nos riz luttent contre ceux de la Birmanie anglaise, 
qui  singulièrement développé ses rizières et est maî- 
tresse des marchés régulateurs de la Grande-Bretagne 
atderÂllemagne. 

Les bois de teinture proviennent en grande partie 



428 LÀ COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

du Cambodge où ils sont abondants. Les voiliers ne 
quittent jamais Saigon, à destination de TEurope et 
particulièrement du Havre , sans charger des lots 
assez importants de ces bois. Toutefois la majeure 
partie de cette marchandise est expédiée en Chine. 

L'exportation s'accroîtrait notablement si la Compa- 
gnie des Messageries maritimes diminuait le prix de 
son fret sur ce produit : en 1879 elle fit une réduction 
et quelques milliers de piculs furent envoyés en 
France ; elle augmenta alors son tarif, les expéditions 
cessèrent ; en 1881 elle consentit à faire de nouvelles 
concessions et emporta de nouveaux lotë. 

Les bois de construction et d'ébénisterie, d'essences 
riches, provenant du Cambodge, ont trouvé im débou- 
ché régulier et facile à Canton et dans le Nord de la 
Chine, où ils sont recherchés. Il conviendrait égale- 
ment de réduire le fret pour faciliter l'exportation 
européenne. 

La gomme-laque et la gomme- gutte ont été très 
recherchées en Europe en 1881 par suite d'une forte 
hausse qui a eu lieu sur le marché de Londres. 

Le cardamome et diverses autres plantes (be-chee, 
tai-mat, tai-hongchee , tiongon, to-tiong et certains 
produits animaux, pieds d'éléphant, écailles de tortue, 
cornes de rhinocéros) sont exportés sous la déno- 
mination de médecines chinoises surtout pour la 
Chine. 

Les légumes secs (haricots de Baria et du Cam- 
bodge) sont surtout demandés par Singapour et par la 
Chine. 

Les chiffres d'exportation du poivre par navires au 
long cours restent, depuis l'établissement des statis- 



COMMERCE 429 

tiques, à peu près invariables. Ce statu qiio peut pro- 
venir, soit d'une production insuffisante pour donner à 
Fexportation un aliment désirable, soit de Télévation 
des frais de culture et des impôts. Le peu de produc- 
tion, vu la demande, maintient des prix assez élevés 
et le fret est cher ; cependant ce produit trouve facile- 
ment des acheteurs parce que la qualité du poivre de 
Cochinchine est appréciée en Europe. Cette faveur est 
due à ce qu'il ne subit pas le triage du grain blanc. 
La France, la Chine et Singapour tiennent le premier 
rang dans ce commerce. 

Les nattes et les sacs en paille sont demandés en 
grande partie par Singapour qui en fait le trafic de 
transit pour Bangkok. 

Pendant une période de trois années (1878 à 1880) 
l'exportation du sucre brut a été presque nulle. En 
1877 elle avait atteint le chiffre de 65.06 i piastres, 
dû à de fortes expéditions faites pour l'Europe 
par suite des hauts prix dans les autres pays 
producteurs. 

, En 1881, l'augmentation fut sensible : l'Europe, 
Singapour, la Chine elle-même vinrent acheter sur le 
marché de Cholon. Cette faveur provient de ce que 
les communications régulières avec le Tonkin ont été 
établies. Les sucres de Quin-nhon, très recherchés, 
ont pu venir sous bénéfice du pavillon français, et 
cette qualité , dont la finesse est supérieure à celle 
des sucres de Chine, a été enlevée pour les destina- 
tions ci-dessus désignées. 

Les sucres expédiés à Singapour restent dans le 
pays et servent aux besoins de la population des îles, 
où ils sont très estimés. La Chine leur accorde une 



430 LA COCHINCHINB CONTEMPORAINE 

préférence marquée sur les sucres de Swatow, dont 
la qualité est sensiblement inférieure. 

Ce n'est pas un simple transit, comme on aurait pu 
le croire tout d'abord, c'est une suite de transactions 
que les maisons de Gholou ont introduites dans la 
colonie^^Plusieurs d'entre elles ont établi, depuis 1880, 
des succursales dans les principaux ports du Tonkin. 
Il en résulte à leur profit une grande facilité, en même 
temps que la sécurité dans les opérations. Aussi peut- 
on espérer dans l'avenir une progression appréciable 
dans l'exportation de cet article. 

Les produits expédiés pendant la période de 4879- 
1881 sont : 

1879 1880 1881 

Picula Piastres Piculs Piastres Piouls Piastres 
Pour la France >» » 128 750 3365 18600 

Pour Singapour » » 50 300 1085 9405 

Pour la Chine 1832 8648 500 2650 7835 37650 
PourTAnnam >> )> 43 340 60 435 



1832 8648 721 4040 12345 65990 

Produits animaux. — La graisse de porc, fondue 
et liquide , est de qualité secondaire ; elle est très 
demandée à Singapour d'où elle est réexpédiée dans 
les îles du détroit et à Maurice. Si l'on trouvait un 
procédé pour la figer, cette graisse aurait un débouché 
assuré à Maurice et à la Réunion. 

Le produit de la pêche varie suivant les années, 
ce qui amène infailliblement des variations dans l'ex- 
portation. L'année 1881 a été excellente et a fourni une 
augmentation sur Jes deux années précédentes. Le 
poisson sec et salé et les crevettes sèches sont expor- 



COMMERCE 431 

tés surtout à Singapour ; la Chine et les Indes néer- 
landaises viennent en seconde ligne. 

Marchandises diverses, — Sous cette rubrique il 
sort de la colonie une grande quantité de produits et 
de marchandises dont Torigine, souvent inconnue, ne 
permet pas le classement. D'après Tordre d'importance 
du commerce il faut placer la Chine, TAnnam, Singa- 
pour etJa France. 

Réeçcportations asiatiques. — La statistique, sous 
cette dénomination, groupe toutes les marchandises 
qui, venues de Chine ou de Singapour, de production 
propre à ces contrées, sont réexportées par mer pour 
le Tonkin et le Binh-thuan principalement. 

Ce sont des papiers sacrés, les pétards et artifices, 

la librairie, toutes espèces de papiers de Chine, les 

jossticks ou mèches chinoises, le thé, la noix d'arec, 

le tabac de Chine et toutes les porcelaines et fécules 

. diverses, Tail, etc. 

Réexportations européennes, — Les marchandises 
européennes réexportées sont le tabac, le vin, les 
liqueurs, les spiritueux, la bière, Thuile de pétrole, 
les conserves et provisions diverses, les cotonnades 
anglaises blanchies et écrues, etc. 

Le tableau suivant emprunté, comme le résumé pré« 
cèdent, au rapport de M. Denis, renferme la statistique 
du commerce d'exportation de 1879 à 1881. 



432 



LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 



Tableau comparatif des exportations petidant les années 
1879, 1880 et 1881 



DÉSIGNATION 



Bois de teinture 

Bois de construction et d'ébé- 

nisterie 

Brisures de riz 

Cardamones 

Chinoiseries et incrustations... . 

Chevaux 

Colle de poisson 

Coquilles et coquillages 

Cornes d'animaux 

Coton égrené 

Coton non-égrené 

Farine de riz 

Ivoire . . . 

Gomme-gutte 

Gomme-laque 

Graines diverses 

Graisse de porc 

Huiles diverses 

Légumes secs 

Marchandises diverses 

Médecines chinoises 

Peaux d'animaux 

Poissons secs et salés 

Poivre 

Sacs et nattes en paille 

Sel 

Soie grège 

Déchets de soie 

Sucre brut 

Porcs vivants 

Canards et poulets 

Réexportations européennes. . . 

Marchandises diverses 

Cotonnades 

Réexportations asiatiques 

Marchandises diverses 

Totaux 



1879 



Piastres 



UI.a52 
200 

370 

7.225 

350 

4,660 

7.466 

47.151 

65.114 

300 

1.330 

7.070 

63.510 

8.077 

5.013 

138.345 

23.483 

98.778 

600.359 

33.169 

n 

5.200 

92.990 

6.030 

8.648 



48.470 



11.698 



1.528.276 



1880 



Piastres 



79.938 
37.815 

5.306 

23.190 

200 

21.955 

29.268 

16.185 

40.791 

860 

19.378 

660 

15.995 

68.710 

5.790 

24.076 

152.890 

64.524 

178.361 

584.625 

35.050 

» 

30.485 

155.675 

18.350 

4.040 



108.198 



102.864 



1.825.179 



1881 



Piastres 
32.566 

112.466 

84.753 

45.085 

11.735 

650 

56.770 

1.070 

35.313 

10.110 

35.130 

59.366 

1.650 

10.440 

7.630 

7.899 

134.345 

8.576 

76.915 

146.203 

61.040 

189 440 

1.602.419 

37.819 

10.633 

15.490 

205.509 

15.553 

65.990 

3.970 

2.272 

36.425 
264.857 

36.076 



3.426.145 



COMMERCE 438 

Le commerce avec le Siam a lieu surtout par les ports 
d'Hatien et de Rachgia. 

La route de terre passe par Phnum-Penh, Battam- 
bang et aboutit à Bangkok. Un traité de commerce a 
été signé le 15 août 1856. 

La ligne de bateaux à vapeur inaugurée par la 
maison Roque, de Phnum-Penh à Battambang, avec 
voyage autour du lac, donne déjà de beaux résultats. 
Battambang est, en effet, le point le plus important de 
toute cette région et le débouché naturel de tous les 
produits du Laos. Les relations avec ce pays prennent 
une certaine importance et tendent à se développer de 
plus en plus, par suite du service des Messageries de 
Gochinchine, qui permet d'amener rapidement les 
marchandises laotiennes sur les marchés de Saigon et 
de Cholon. La construction du télégraphe donnera un 
grand essor aux transactions. 

Les principales exportations de Battambang sont en 
première ligne le riz, dont la quantité exportée est 
évaluée par la douane siamoise à 80.000 piculs ; puis 
le coton, le poisson salé (valeur considérable), les 
peaux, les cornes, les cardamones, les gommes, la 
cire, les plumes, Fivoire, les os d'éléphant, les cornes 
de rhinocéros (1). 

Le commerce maritime avec le Cambodge a heu 
entre la ville cambodgienne de Kampot (2) et les ports 
français de Hatien et de Rachgia. 

Parmi les produits du Cambodge importés en Cochin- 



(1) Rapport au Conseil colonial, année 1880, p. 21. 

(2) Kampot, situé par 10» 35 lat. N. et 10 1» 55 long, orientale, 3.000 
habitants, ne peut recevoir que les navires qui chargent et déchargent 
leurs marchandises au moyen d'embarcations légères. 

Là gochinchine 2S 



434 LA. COCHINCHINE CONÎEMPORA.INE 

chine française, nous citerons : le coton, dont l'expor- 
tation a été en 1876 de 3.800.000 kilogrammes à l'état 
brut et 110.000 kilogrammes égrené, le poivre, le 
sésame, les cocons, les soies grèges et tissées, Tindigo, 
le cardamone, la gomme-gutte, le sucre brut, Thuile 
de poisson, les huiles végétales, les résines, la cire 
d'abeilles et la cire végétale extraite par l'ébullition des 
amandes du chombac, les rotins et les joncs, les bois de 
construction et de teinture, la laque, la cannelle, le 
curcuma, les poteries, les torches, les nattes fines, les 
matelas en compartiments superposables comme les 
châssis d'un écran, les viandes desséchées de cerf, de 
buffle et d'éléphant, les peaux et cornes d'animaux 
domestiques et sauvages, l'ivoire, les écailles de tor- 
tue, les plumes d'oiseaux, le fer, les bœufs de bou- 
cherie, les buffles et quelques chevaux, le poisson 
frais et salé du Grand Lac (1). 

La Cochinchine française vend au Cambodge le riz 
qui lui manque pour l'alimentation de ses habitants, 
du sel, de la chaux à bétel et à bâtir, des noix d'arec 
fraîches et séchées, le bétel torréfié, des huiles de coco, 
du nuoc-mam, des fruits de toute espèce, des nattes à 
voiles, des cordages en noix de coco, du chanvre 
d'ortie de Chine, des sacs en jonc et des nattes com- 
munes, des feuilles de palmier pour les toitures des 
maisons (2). La France fournit au Cambodge, en partie 
par Kampot, en partie par transit de Saigon, la carros- 
serie, le cognac, des armes, de la poudre, des articles 
de chasse, du fer forgé, des parapluies, des parasols, 
des bougies, des cotonnades, de la quincaillerie, de la 

(1) Moura, Le Rçymume du Cambodget t. I» p. 51. 

(2) Moura, op. cit,, t. I, p. ^2. 



COMMERCÉ 435 

mercerie, du soufre (1). Nous exportons de Saigon sur 
le Cambodge et même sur Singapour et sur la Chine, 
de grandes quantités de fruits et de légumes. Nous 
envoyons à Phnum-Penh de 18 à 20 millions d'ananas, 
des quantités énormes de bétel en feuilles vertes, des 
mangoustans, etc. Ces échanges, qui échappent à l'ap- 
préciation des Européens, constituent un commerce 
énorme. Le négoce des Annamites au Cambodge a été 
facilité par la suppression, au mois de juin 1868, du 
tribut d'une ligature sur chaque homme d'équipage des 
barques qui se Uvraient'au trafic ou à la pêche, et par 
la gratuité de transit accordée, le 2 juin 1874, aux 
produits provenant des provinces de Battambang et 
d'Angcor se rendant en Cochinchine. Les mêmes pri- 
vilèges avaient été accordés quelques années aupara- 
vant aux productions laotiennes ayant la même desti- 
nation. Ces mesures et la neutralisation du Grand-Lac, 
décidée entre les gouvernements français et siamois 
dans le but d'enlever toute entrave à l'industrie et au 
commerce de la pêche, étaient indispensables et pro- 
curent quelques avantages au commerce de notre 
colonie, en attendant qu'on pût lui ouvrir de plus grands 
horizons (2). 



II 



LE PORT M SAIGON 

Les principaux ports maritimes de notre colonie 
sont Saigon, Hatien, Rachgia, Gamau, Cangio ; les 



(1) Aymonier, Géographie du Cambodge, p. 05. 

(2) Moura, op. cit., t. II, p. 171 et 173. 



436 



LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 



principaux ports fluviaux Mytho, Vinh-Long, Chaudoc, 
Sadec et Cholon. 

Saigon a été déclaré port franc par l'amiral Page, 
le 23 février 1860. Cette mesure libérale produisit tes 
meilleurs résultats. Dès 1869, il entra dans le port 
111 navires européens et 140 jonques chinoises, jau- 
geant ensemble 81.000 tonneaux, et depuis cette 
époque, le mouvement du port a toujours été plus actif. 

Les navires entrent ou sortent en franchise et ne 
sont soumis qu'aux droits de phare et d'ancrage, con- 
formément au tableau suivant : 



L'importation et l'ex- 
portation de toutes les 
marchandises, sauf le 
riz (1), l'opium, les al- 
cools, les armes et les 
munitions, ainsi que les 
bœufs et les buffles, se 
font librement et ne sont 
sujettes à aucun droit. 


DROITS DE PHARE ET D'ANCRAGE 


ENTRÉE 


SORTIE 


DROITS 


Sur lest 
Sur lest 
Chargé 
Chargé 


Sur lest 
Chargé 
Sur lest 
Chargé 


Nuls 

19 cents par ton- 
neau de jauge. 

38 cents par ton- 
neau de jauge. 



Sont exemptés des droits de phare et d'ancrage : 
1° dans la proportion du tonnage dont ils sont chargés 
pour le gouvernement de la colonie les navires noUsés 
par l'Etat ; 2° Lignes régulières : tout vapeur faisant 
le voyage aller et retour d'Europe, d'Australie et delà 
Nouvelle-Calédonie à Saigon ou à un port au delà, 
mais y faisant escale, est exempté de tous droits de 



(1) Le droit de sortie sur les riz exportés est fiié à 10 cents par pieul. 
Le paddy paie les 3/4 de ce droit. Les riz du Cambodge en transit K 
Saïgon ne soldent aucun droit de sortie (arrêtés du 9 septembre 1878 et 
du 10 février 1879). 



COMMERCE 437 

phare et d'ancrage ; 3° Lignes wrégulières : tout 
vapeur venant d'Europe, d'Australie ou de Nouvelle- 
Calédonie sera exempt à l'entrée, et s'il relève pour un 
port hors de ceux précités, il acquittera les droits à la 
sortie dans la proportion du tonnage embarqué. Tout 
vapeur venant d'un des ports non visés par les arrêtés 
en vigueur pour prendre à Saigon un fret pour l'Europe, 
l'Australie ou la Nouvelle-Calédonie, acquittera les 
droits à l'entrée et sera dégrevé à la sortie. 

Sont considérés comme étant sur lest les navires 
dont la pacotille est inférieure en encoynbrement au 
vingtième de la jauge du navire, et en valeur aune 
piastre par tonneau de jauge du navire. 

Le produit du droit de phare et d'ancrage varie sui- 
vant l'exportation des riz : ainsi en 1879, l'exportation 
ayant été très forte, on a perçu 348.114 francs, tandis 
qu'en 1878, l'exportation ayant été au-dessous de la 
moyenne, on a perçu seulement 290.451 francs. 

Les droits de douane et d'octroi de mer doivent être 
établis par un décret du Président de la République 
après avis conforme du Conseil colonial. Jusqu'à ce 
jour on les a établis seulement sur les alcools importés 
et sur les vins parce qu'ils représentent l'impôt de 
fabrication et la taxe sur les riz, correspondant dans la 
colonie à un dégrèvement de l'impôt foncier (1). 

Les tableaux suivants, composés sur les documents 
fournis par les divers rapports présentés au Conseil 
colonial, donneront au lecteur une idée de l'importance 
, commerciale du port de Saigon. 

(1) Le décret du 13 mai 1883, établit un droit sur les vins de Chine 
dits vins de Tien-Tsin. 



438 



LA COCHINOHINB 0ONTEMPORA.INE 



§ 



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MM 6 



^ ►? CQ 



I 



COMMERCE 439 

Les vapeurs forment environ les trois quarts du 
tonnage total des navires au long cours entrés dans 
le port. Les vaisseaux se répartissent ainsi, au point 
de vue de la nationalité : 

1878 1879 1880 1881 



Anglais 


162 


199 


168 


184 


Allemands 


74 


91 


40 


37 


Américains 


4 


9 


4 


14 


Belges 


» 


1 


» 


» 


Chinois 


)) 


8 


i3 


)) 


Danois 


5 


9 


)) 


5 


Espagnols 


2 


11 


5 


» 


Français 


71 


83 


88 


95 


HoUandais 


7 


6 


18 


17 


Italiens 


1 


3 


2 


» 


Russes 


» 


)> 


» 


4 


Siamois 


1 


» 


1 


2 


Suédois 


3 


3 


1 


» 



Totaux 330 423 340 358 

On voit ainsi que le commerce extérieur de notre 
colonie se fait surtout par des bâtiments anglais. Sur 
deux navires entrant à Saigon, un bat presque toujours 
le pavillon britannique. La marine française ne vient 
qu'en seconde ligne, malgré les escales régulières des 
Messageries maritimes ; elle ne fournit que le quart 
des navires fréquentant notre port. Le troisième rang 
appartient à la navigation allemande. Le mouvement 
moyen annuel du port, pendant la période de 1870 à 
1881, soit pendant douze ans, a été de 443 navires à 
rentrée et de 446 navires à la sortie (1), de 315.016 ton- 
neaux à l'entrée et de 317.982 tonneaux à la sortie des 

(1) Le mouvement du port de Saigon, de 1870 à 1877 a été d*après la 



440 



LA. COCHINCHINE CONTEMPORAINE 



navires au long cours, laissant de côté le mouvement 
des jonques chinoises et des barques de mer annamites. 
Ces embarcations asiatiques font le cabotage. Les 
jonques ont des formes massives, les voiles triangu- 
laires se reploient autour des vergues comme un 
pavillon autour de la hampe ; elles sont montées par 
un équipage moyen de vingt-cinq hommes, et les bar- 
ques annamites par un équipage de six à sept hommes. 
Ces petits bâtiments viennent du Cambodge, du Ton- 
kin, de TAnnam et même d'Haïnan ; ils ont un tirant 
d'eau peu considérable et naviguent facilement dans 
les cours d'eau ou les bateaux d'un fort tonnage ne 
pourraient pénétrer (1). 

Dans les années 1880 et 1881, ils ont exporté le 
dixième en valeur et importé les 0,06 en valeur des 

Cochinchine française en 1878, le suivant : 





ENTRÉES 


SORTIES 


ANNÉES 


— *^-^— 


— ^*— ^^ — ^^ 




NAVIRES 


TONNEAUX 


NAVIRES 


TONNEAUX 


1870 


551 


246.747 


544 


241.658 


1871 


684 


316.098 


674 


382.400 


1872 


603 


284.000 


611 


290.113 


1873 


435 


292.822 


457 


295.134 


1874 


387 


223.718 


398 


231.480 


1875 


435 


330.151 


448 


327.458 


1876 


377 


330.280 


378 


331.949 


1877 


403 


357.215 


400 


361. 4H 



(1) En 1881, il y avait 75.450 barques annamites, dont 1.151 barques 
de mer. L'impôt des barques rapportait 431.813 fr. 58. (Etat de la 
Cochinchine en 1881, p. 18.) 



"2 
















' 


—4 






TOTAnX 


TOTAL GSHSRAL 












du 










des 


MOUVEiENT COMMERCIAL 


DIMIHU- 


ACCROIS- 






MYTHO 


EXPORTATIONS 




-m 


SEMEHT 






-■" , "• 


'V- - : 


^7?^: 


:^<is8s. 


BN 1881 


V) 


I>,!en 18S1 


EN 1880 


EU 1881 


BN1880 


:-: :.••: 




«1 

a 


Q — 








— 


— 


r^ 












^ Valeur 


Valeur 


Valeur 


Valeur 


Valeur 


Valeur 


H 












sa 
-5î 


N, «° 


en 


en 


en 


en 


en 




^ piastres 


piastres 


piastres 


piastres 


piastres 


piastres 


] » 


448.671 


213.202 


1.445.080 


1.420.393 


» 


24.687 


1 » 


50.380 


543.930 


658.117 


570.101 


> 


88.016 


< » 


548 


515 


886 


973 


87 


» 


i » 


! 28.500 


64.153 


28.500 


91.883 


63.383 


» 


» 




1.510 


6.110 


217.371 


30.557 


» 


186.814 


ï * 




98.227 


245.218 


98.547 


245.218 


146.671 


» 


» 




1.570.755 


2.521 926 


1.571.081 


2.523.843 


952.762 


» 


i » 


'1 


95 


92 


245 


153 


» 


s » 




1.300 


10.530 


1.400 


10.530 


9.130 


> 


fi . 
















i.07o 




2.385.292 


1.622.387 


5.083.457 


4.263.988 


» 


819.469 


À 1.^8 




L. 309. 585 


555.320 


2.203.987 


1.498.598 


» 


705.389 


C 7.661 


4.913.084 


4.265.569 


7.667.656 


7.656.773 


» 


10.883 


J » 




180 


35.000 


2.103 


35.408 


33.305 


» 


g 860 




35.517 


37.890 


102.664 


81.637 


» 


21.027 


C » 




15.437 


14.039 


58.415 


47.458 


» 


10.957 


1.118 


0.85S.986 


10.135.884 


19.139.356 


18.477.605 1.205.491 


1 867.242 


• ■ » ■ 


1.205.491 


accroisse] 


ment net 


661.751 



























COMMERCE 441 

marchandises du port de Saigon. Il est fadle de le 
constater par les tableaux que nous donnons ci-des- 
sus. Il faut d'ailleurs remarquer que le mouvement 
des jonques chinoises diminue un peu chaque année. 
L'ouverture de quelques nouveaux ports au commerce 
européen diminuerait encore le nombre de ces embar- 
cations, parce que nos navires ont un tonnage supé- 
rieur et offrent plus de garanties de sécurité aux 
voyageurs et aux commerçants. 

La vapeur se substitue presque complètement à la 
voile. En 1882, le mouvement commercial a pris un 
grand développement; il sera encore plus considé- 
rable en 1883. 

Le tableau ci-contre, emprunté à VEtat de la Cochin- 
chine française en 1881, donne le mouvement com- 
mercial maritime des ports de Saigon, Mytho, Rachgia, 
Camau et Hatien en 1881, et la comparaison avec le 
mouvement de 1880. 

Le port possède un dock flottant mis à Peau en 
juillet 1866 dont la longueur est de 91 mètres ; il 
devait être muni d'un second bassin construit au Creu- 
set. Malheureusement ce deuxième dock a été coulé à 
la fin de 1881 dans la rivière dont il obstrue la naviga- 
tion. Cette perte très regrettable pour la colonie doit 
être réparée par la construction d'un bassin de radoub 
actuellement à l'étude. Le Conseil colonial, en pré- 
sence de la timidité des capitaux français à s'engager 
dans les entreprises coloniales, a accordé pour ce 
travail une garantie d'intérêt de 6 0/0, outre les frais 
généraux, jusqu'à concurrence de 3 millions. Par 
patriotisme , le Conseil oifre à l'Etat de porter à 
150 mètres la longueur du bassin, pour qu'il puisse 



443 LA. COOHINGHINE CONTEMPORAINE 

servir aux grands croiseurs de la marine militaire, 
alors que la longueur de 70 mètres serait suffisante 
pour les navires de commerce (1). La valeur de l'ou- 
tillage et du matériel flottant est de 1.911.310 fr. Le 
parc à charbon, au 1" janvier 1882, contenait 6.372.635 
kilogrammes de combustible composé en m^eure 
partie de briques de France et de roches d'Australie. 

L'année 1882 a fourni aux exportations 315.029 pias- 
tres pour la France, et 11,497.386 piastres pour 
rétranger, déduction faite des métaux précieux qui 
sont de 659.348 piastres, dont 22,071 pour la France. 

Les exportations de riz sont comprises dans ces 
chiffres pour les valeurs suivantes ; 

„ ( Riz cargo.. 2.925 piastres. 

^^^^^^ Uizblanc. 7.238 - 

INDES NÉERLANDAISES. \ f' '^'^^^ ^J'^JJ ^ 

( Riz blanc. 271.238 — 

f Riz cargo.. 536.629 — 

Singapour ! Riz blanc 63.826 — 

( Paddy 9.627 — 

Riz cargo.. 250.081 — 



Philippines ^ „. ,, e/ /^-re 

^ Riz blanc. 54,075 

Riz cargo. 5.762.223 

Hong-Kong } Riz blanc . . 20. 434 

Paddy 1.152.120 

Riz cargo.. 199.043 

Chine { Riz blanc . . 335 

Paddy 965 

Riz cargo.. 8.504 



^^^^^ j Riz blanc.. 6.669 

Inde Anglaise Riz blanc . . 1 .683 — 

Australie Riz blanc . . 20.808 — 

Dès qu'un navire est signalé par le sémaphore du 
cap Saint-Jacques, son numéro est hissé au mat de 

(1) Délibérations du Conseil colonial, 30 décembre 1882, 6 et 7 janvier 1883. 



COMMERCE 448 

signaux du port de commerce à Saigon, et dès qu'il 
est en vue, le maître du port se rend jusqu'en aval des 
limites pour désigner le poste d'amarrage et en sur- 
veiller la manœuvre. 

Tout capitaine de navire qui a à son bord du pétrole 
ou autres marchandises inflammables doit se con- 
former aux mesures de sûreté qui lui sont prescrites, 
et débarquer ces matières avant de franchir les 
limites du port. (Arrêté du 16 juillet 1876.) 

Chaque capitaine reçoit gratuitement un exemplaire 
du règlement du port de commerce du 23 mars 1868, 
qui est imprimé en français, en anglais et en allemand. 

Dès que le navire est amarré, le capitaine commu- 
nique au capitaine du port de commerce son rôle 
d'équipage, l'expédition du dernier port et son mani- 
feste. Il doit également présenter, s'il en est requis, le 
certificat de jaugeage du navire. Après la communi- 
cation de ces diverses pièces, il est autorisé à débar- 
quer ses marchandises. Il n'y a aucun contrôle sur les 
importations excepté en ce qui concerne l'opium, les 
eaux-de-vie de riz, les alcools et les armes. (Arrêtés 
des 3 août 1864, 31 août 1874, 16 octobre et 
17 novembre 1874.) Il en est de même pour la mise en 
charge, à moins toutefois que le capitaine ne soit 
lui-même le chargeur et que le navire doive prendre 
du riz. Dans ce cas seulement, il est tenu, comme les 
autres exportateurs, de se conformer à l'arrêté du 
9 septembre 1878, sur l'exportation des riz. 

Vingt-quatre heures avant leur départ, les capi- 
taines doivent avertir le capitaine du port et, pour 
obtenir leur expédition, présenter leur manifeste de 
sortie, l'acquit des droits d'ancrage, la liste nomina- 



ï*^ 



444 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

tive des passagers, visée par le commissaire de 
police. Les navires à vapeur doivent de plus prévenir 
le directeur de la poste et prendre à leur bord les dé- 
pêches à destination du port qu'ils désirent rallier (1). 

Le prix du pilotage entre le cap Saint-Jacques et 
Saigon est fixé à 4 piastres par mètre de tirant 
d'eau pour les navires de guerre à vapeur ; à 
8 piastrets pour les navires de guerre à voiles ; à 5 et 
à 10 piastres pour les bâtiments marchands, à vapeur 
ou à voiles. 

Les puissances étrangères représentées par des 
agents consulaires à Saigon sont : l'Allemagne, l'An- 
nam (2), l' Autriche-Hongrie, la Belgique, le Dane- 
mark, l'Espagne (3), la Grande-Bretagne, l'Italie, les 
Pays-Bas, le Portugal et le Siam. Ce dernier consulat 
a été créé à la fin de l'année 1882, sur l'initiative de 
M. Le Myre de Vilers, qui a considérablement étendu, 
pendant la durée de son gouvernement, les relations 
de la Cochinchine et du Siam. Ce consulat est géré 
par un négociant français de Saigon. 

m 

COMMERCE INTÉRIEUR 

Au début de la conquête française les Annamites, 
ainsi que les négociants ou intermédiaires chinois, se 
montrèrent inquiets; le pays était en état de guerre, 
sans cesse parcouru par des colonnes, troublé par des 

(1) Rapports au Cons. colon., passim. 

(2) Au moment des affaires du Tonkin il a été nécessaire d'expulser 
les consuls d'Annam qui tendaient à nous créei* des difficultés en 
Cochinchine. 

(3) Par un consul de carrière. 



COMMERCE 445 

révoltes. Les habitants ne cultivèrent que les champs 
indispensables à la production de leur nourriture. Mais, 
comme les Chinois, ils reprirent bientôt confiance et 
se remirent avec ardeur aux travaux de Tagriculture. 
Le commerce prit bientôt une grande importance parce 
que nous apportions avec nous la liberté de Texporta- 
tion et l'importation, autrefois soumises à des mesures 
restrictives imposées par les mandarins; il prit un 
nouvel essor lorsque le refus de ratification du traité 
qui rétrocédait la Cochinchine à Tu-Duc montra 
que nous entendions garder le pays et assurer son 
avenir, et quand l'occupation des provinces occiden- 
tales par Tamiral de la Grandière eut fait cesser les 
troubles antérieurs. La richesse publique se développa 
avec rapidité : l'agriculteur , assuré d'écouler son riz 
à des prix rémunérateurs, sur les places de Hong-Kong 
et de Singapour, doubla ou tripla sa production; il 
apprit bientôt à spéculer sur les grains et à garder sa 
récolte dans ses greniers pour ne la vendre qu'à un 
cours élevé. 

Les centres de commerce les plus importants sontceux 
de Saigon, Cholon, Gocong, Mytho, Vinh-Long, Sadec, 
Chaudoc, Hatien, Rachgia, Bay-Xau dans l'arrondisse- 
ment de Soctrang, Tayninb pour les bois de construction 
et d'ébénisterie, Thu-dau-mot pour les huiles et résines 
forestières et les bois de construction des barques. 

Le petit commerce intérieur et u ne partie du grand sont 
entre les mains des Chinois. Les échanges se font sou- 
vent dans les marchés (cho) établis par les municipaUtés 
ou par l'Etat. Les marchés construits par l'Etat, cédés 
depuis deux années aux villages, et ceux des communes 
sont exploités par le délégué du conseil des notables. 



446 



LA COGHINCHÎNK CONTEMPORAINE 



Le nombre des personnes ayant exercé, pendant 
l'année 1881, un commerce ou une industrie pouvant 
être assujettis à la contribution des patentes, s'est 
élevé à 21.116. Ce nombre présente une augmentation 
de 207 sur celui de Tannée précédente; la compa- 
i^jaison, d après la nationalité, donne une diminution de 
403 sur le nombre des Chinois et une augmentation 
de 610 sur les autres catégories de contribuables. 



CONTRIBUABLES 


1880 


1881 

■" """ " ■" " 


augmen- 
tation 


diminution 
403 


EuroDéens 


119 
12.406 

8.003 

363 

18 


124 

12.980 

7.600 

392 

20 


5 
574 

» 

' 29 

2 


Inditrènes 


Chinois 


Indiens 


Mnlciis . . à k . . • • • • > à . 


Totaux 


20.909 


21.116 


610 


403 


Différence en plus. . . . 




207 II 









Le rapprochement du nombre des contribuables 
avec le chiffre de la population présente une proportion 
de 1 pour 75 habitants, La comparaison d'après les 
chiffres, par nationalité, donne les résultats suivants : 

Européens 15.5 pour un contribuable. 

Indigènes 110.0 — 

Chinois 6.5 — 

Indiens 1.3 — 

Malais 223.0 — 

Les arrondissements où il y a le plus de pa- 
tentés (nombre supérieur à 1.000) sont ceux de 



COMMERCE 447 

Saigon, Gholoti, Mytho, Soctrang, Travinh et Sadec (1). 
Les poids et les mesures de la Basse-Gochinchine 
étaient ceux de l'Annam. Il y avait, comme autrefois en 
France (toise et aune) deux unités de longueur, une 
coudée pour les longueurs prises en général et une 
autre mesure pour les étoffes. Les mesures de superficie 
variaient beaucoup de valeur suivant les localités, tout 
en portant, comme autrefois notre arpent, les mêmes 
noms sur tout le territoire. L'administration française 
a parfaitement réussi à faire adopter, dans les trans- 
actions officielles, Tusage du mètre et de l'hectare. Un 
étalon a été déposé dans chaque commune ainsi que 
dans toutes les écoles. Néanmoins, les indigènes conti- 
nuent à employer entre eux les anciennes mesures. 
Par arrêté du 21 février 1881, et sur la demande même 
du commerce de Saigon et de Cholon, l'usage des 
poids et mesures métriques a été rendu obligatoire, à 
partir du 1" janvier 1882, dans les marchés, boutiques, 
bateaux et ateliers de l'arrondissement de Saigon. 

POIDS ET MESURES ANNAMITES 

Mesures de longueur. 

L'unité des mesures de longueur est le thuôc môc, 
coudée de 0°'424"''^ qui sert à mesurer toutes les cons- 
tructions en bois, terre, pierre, etc.; on l'emploie, en 
outre, pour le jaugeage des barques. Le thuôc môc 
sert de base à toutes les autres mesures. 

Pour mesurer les étoffes, les Annamites se servent 

(1) Etat de la Cochinchme en 1881, p. 102. 



448 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

du thuoc vai, nommé aussi thuôc may; sa longueur 
égale un thuôc môc et 518/1000, soit 0"*644"*'^ environ. 

Multiples et sous-multiples du thuoc môc de 0"424°^"*, 

Le ly 0°^ 000,424 

Le phàii (10 ly) G 004,24 

Le tâc (10 phân) 042,4 

Le thuôc (10 tâc) 424 

Le tâm (5 tuôc) 2 1*20 

Le truong (10 Ihuôc) 4 240 , 



mm 



Multiples et sous-multiples du thuoc vai de 0™644' 

Le phân 0°^ 006,44 

Le tâc (10 phân) 064,4 

Le thuôc (10 tâc) 644 

Le truong (10 thuôc) 6 440 

Nota, — Les pièces d'étoffe ont 38 thuôc. 

MESURES ITINÉRAIRES 

Ly OU vulgairement dâm 444"^44 environ. 

MESURES AGRAIRES 

Le thuôc ruông, employé pour mesurer les champs, égale 
un thuôc môc 1/10. 

Ares. Cent. 

Le mau 48 94 401,6 

Le sào (1/10 du mau) 4 89 449,16 

Le thuôc (1/15 du sào) 32 629,34 

Le tâc (1/10 du thuôc) 03 262,934 

Le phân (1/10 du tâc) 00 326,293,4 

POIDS 

Le phân 0*383 

Le dong (10 phân) 3 830 

Le luong, once ou taël (10 dông) 38 300 

Le cân ou livre, 16 onces. 612 800 

Le ta ou picul, 100 livres 61^ 280 000 



OOMMEKGE 



44U 



MESURES DE CAPACITÉ 

Le thuoc , *ît 02932 

Le bap (10 thuoc) 2932 

Le oan ou Lat 1 2704 

Le thang (10 hap) '. 2 932 

Le pliuong, vuong ou gia (13 thang). . 38 113 

Le hoc (2 Tuong) 76 225 (1). 

La Gochinchine a adopté la piastre comme monnaie ; 
elle a dû, comme les possessions britanniques voisines, 
Hong-Kong, Singapour et l'Inde, faire usage de l'étalon 
d'argent pour se conformer aux habitudes du marché 
de l'Extrême Orient (2). Par arrêté du 14 juin 1883, 
le taux de la piastre a été fixé à 4 fr. 56, moyenne 
du change pendant les trois derniers mois écoulés. 
Depuis 1879 on a mis en circulation une monnaie 
divisionnaire spéciale à notre colonie. 



PIÉGKS 


VALKUU 

la piastre = 1 


DIAMÈTRE 


EPAISSEUR 


POIDS 






millimètres 


millimètres 


grammes 


Argent 










50 cents 


1/2 


29 


2 


13 607 


20 cents 


1/5 


26 


1,3 


5 443 


10 cents 


1/10 


18,5 


1 


2 721 


Bronze 










1 cent 


1/100 


30,5 


2 


10 



(1) Annuaire de la Cùchinchine. 

(2) Le gouveraemant dd la Cochinchiae a essayé d'introduire la mon* 
naie française dans la colonie en faisant venir plusieurs millions de 
pièces de 5 fr. mais en quelques mois cette nionnaïp avait disparu et 

r,A COCHINCHINlî Si^ 



450 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

Ces pièces présentent, sur la face, Timage d'une 
femme assise à droite, le chef radié; de la main droite 
élevée, elle s'appuie à un faisceau de licteur; sa main 
gauche tient la barre d'un gouvernail; à sa droite des 
moissons, à sa gauche une ancre; en légende : Répu- 
blique française. 

On rencontre, en outre, beaucoup de yen japonais et 
delà petite monnaie du Japon, de Hong-Kong et de 
Singapour qui, toutes, sont des subdivisions de la 
piastre mexicaine. S'il est difficile, par suite des habi- 
tudes des indigènes, d'introduire un autre régime 
monétaire que celui qui existe, il est très curieux 
d'observer, cependant, que l'or anglais, l'or français, 
font prime sur tous les marchés de l'Extrême Orient. 
C'est là un fait économique très remarquable. 

Pour l'usage des Annamites, on a fait des sapèques 
de cuivre, de 20 millimètres de diamètre, 8/10 de mil- 
limètre d'épaisseur, pesant 2 grammes, avec un trou 
carré central de 5 millimètres de côté. Ces pièces ne 
sont admises dans les caisses publiques qu'en liga- 
tures complètes de 100 sapèques valant 20 cents. Nos 
pièces divisionnaires d'argent ont été parfaitement 
accueillies sur le marché, même dans les colonies 
voisines. 

Le taux de Tintérêt de l'argent était très élevé sous 
la domination annamite ; le taux légal atteignait 36 0/0, 
mais l'usure se donnait libre carrière et atteignait sou- 
vent 120 0/0. M. le colonel Bourchet affirme que le 

après était retournée en Europe, les négociants qui avaient des paie- 
ments k faire en France ou à Londres trouvaient plus d'économie à payer 
le fret et rassurance de leurs envois monnayés qu'à prendre des traites 
de banque. 



COMMERCE 451 

prêt à la petite semaine arrivait aux proportions fan- 
tastiques de 800, 1000 et même 1200 0/0 ! C'était là un 
des plus grands obstacles au développement de Tagri- 
culture dans une contrée où Tindigène, faute de pré- 
voyance, manque de capitaux de premier établisse- 
ment. Il était obligé, pour acheter les semailles, d'em- 
prunter aux grands propriétaires, qui ne tardaient pas 
à s'emparer des terres des créanciers, devenus insol- 
vables par suite de Télévalion du prix de l'argent : la 
petite propriété tendait à disparaître et une partie de 
la population allait être réduite à Tétat de serfs agri- 
coles. Quant aux Européens, ils arrivaient souvent 
aussi sans avances et étaient obligés de contracter 
des engagements qui les conduisaient fatalement à 
la ruine. Des établissements de banque européens, 
fondés à Saigon, contribueront à créer le crédit à des 
taux plus modérés. Trois banques anglaises, la Hong- 
Kong and Shang-Hai Banking corporation, la Char- 
tered bemà of India Atistralia and China et la 
Chartered mercantile bank of India London and 
China, ont des bureaux dans la capitale de notre 
colonie. Plusieurs autres maisons de banque font 
aussi des opérations de crédit ; enfin, la Banque de 
VindO'Chine, créée pour nos possessions de llnde 
et de rindo-Chine, par décret du 21 janvier 1875, 
jouit des privilèges accordés aux banques coloniales. 
Elle émet des billets au porteur reçus dans les 
caisses du Trésor, et fait des prêts sur les récoltes 
et les marchandises (arrêté du 1" décembre 1875). 
Ces prêts se sont élevés, en 1880, à 29.458 piastres. 
Les billets émis sont des coupures de 5, 20 et 100 
piastres. 



462 hk COCHlNOHINK OONÏEMPOUAINE 

La durée du privilège de la Banque de Tlndo-Ghine 
est de vingt-cinq ans. Son siège est à Paris, et elle a 
deux succursales : à Saigon et à Pondichéry. Elle se 
propose d'en créer de nouvelles à Phnurn-Penh et au 
Tonkin. Son capital social est de 8 millions de francs, 
divisé en 16.000 actions de 500 fr. Un premier verse- 
ment de 125 fr. par action a été effectué, conformé- 
ment à la loi. 

Le mouvement des affaires de la Banque s'est élevé, 
en 1882, à 60.131.517 fr. 73, se décomposant ainsi : 

Succursale de Saigon. 

Opérations de prêts et escomptes. ... 20 . 105. 135 fr. 40 

OpératioDS de change : Remises 6.548.308 52 

Tirages 3.388.506 96 

Succursale de P&ndichéry. 

Opérations de prêts et escomptes.. . . 3.933.339 IV. 60 

Opérations de change : Remises 10.685.109 16 

Tirages 15.381.128 10 

Déduction faite des prélèvements statutaires, les 
bénéfices ont permis de distribuer aux actionnaires un 
dividende de 10 fr., soit 12 1/2 0/0 du capital engagé. 
Le taux de l'escompte de la Banque de Tlndo-Chine 
est libre. Il est établi par le directeur de la succursale. 
En 1877, il était de 15 0/0 pour les Européens et 
les bons clients Chinois. En 1883, il variait entre 
10 et 12 0/0. 

L'action des banques commence déjà à se faire sentir 
par la diminution du taux de Tintérêt. Au mois dîft 



COMMERCE 453 

mars 1882, la Hong-Kong Bank a prêté à 7 0/0 ; jus- 
qu'en 1880, ou n'obtenait de prêts qu'à raison de 150/0, 
même avec la garantie de l'administration : les capita- 
listes semblent commencer à avoir confiance dans 
l'avenir de la colonie; c'est là un fait économique 
d'un heureux augure. 

La création d'un crédit foncier est vivement désirée ; 
elle contribuerait puissamment à l'abaissement du 
taux de l'intérêt. Les projets de convention avec une 
société concessionnaire n'ont pas jusqu'ici été ratifiés. 



Au 29 juin 1888 le change était aux taux suivants à Saïgon : 



CHANGE 


H 


Hong-Kong 

and Shang-hal 

Banking 

Corporation 


Chartered 

Bank of India 

Australia and 

China 


Ghartered 

mercantile 

Bank of India 

London and 

China 


^ ^^ 


' Traites de banque à vue 


Pair 


Pair 


1/4 •/• esc. 


1/4 o/o esc. 


^5|J 


[ Traites do- ( à 15 jours de vue. . . 
. cunientaires ( à 30 jours de vue. . . 


ll/2o/oe8C. 


15/8û/oesc. 


1 3/4 •/« esc. 


i 3/4 o/o esc. 


K W 


1 3/4 «/o esc. 


— 


— 


2 <»/• esc. 


Sur 
Singa- 


Traites de banque à vue 


Pair 


1/4 •/« pr. 


1/8 «/o pr. 


1/4 Vo pr. 


pour 


Traites documentaires à 30 jours do vue. 


11/4 «/«esc. 


1 3/8 «/o esc. 


13/80/, esc 


11/2 o/o esc. 


Sur 


^Traites do- î à 15 jours de vue, florins. 
( curaentairea ( àaojours de vue, florins. 


-. 


226 


225 


227 


Java 





227 


_^ 


228 




^ Traites / à vue, francs 


4.58 


4.59 


4.58 


4.54 


S 


l de à SOjoursde vue, francs. 


4.69 


4.60 


4.59 


4.55 


i 


] banque ( à 4 mois de vue, francs. 


iM 


4.63 


4.62 


4.58 




J / à vue, francs 

( Traites do- ) A 30jours de vue, francs. 


4.68 


_ 


_ 


__ 


p 


. 4.69 


_^ 


.^ 


«^ 


W 


\ cumentaires j à 4 mois de vue, francs, 
\ à 6 mois de vue, francs. 


4.72 


4.75 


4,70 







4.75 


4.77 





__ 




/ Traites / àvue,sheUing8. . . . 


8/7 1/2 


3/7 3/4 


3/71/2 


3/71/2 


S 


de à30 jours de vue, shell. 


3/7 5/8 


3/7 7/8 


3/7 5/8 


3/7 5/8 


T> 


\ banque f à4 mois do vue, shell. 


3/8 


3/8 1/4 


— 


3/8 


O 


1 / à vue, shellings. . . . 


3/8 1/2 


— 


— 


^ 


g 


' Traites do- \ à 30 jours de vue, shell. 


3/7 5/8 


_ 


— 





P 
!» 


\ cumentairea J à 4 mois de Vue, shell. 


3/9 


3/9 


3/8 3/4 





=_ 


f à 6 mois de vue, shell. 


3/9 1/4 


"~ 


"~~ 


3/» 



454 LA COOHINCHINE CONTEMPORAINE 

Le commerce français n'étant pas suffisant pour ali- 
menter les banques de la colonie, celleVci ont du se 
jeter sur une autre clientèle. En Gochinchine comme 
dans toute llndo-Chine, la clientèle des établissements 
de crédit est chinoise. Nous connaissons des Chinois 
tels que Tonkengho, Weechy Seng à Saigon, Ly Tuck 
Cheong, Whampoo et Swee Sing à Singapour qui ont 
des comptes d'avances dans les banques variant de 
80.000 à 200.000 dollars, sur leur signature et celle de 
leur raison sociale. A part les trois ou quatre grandes 
maisons anglaises ou américaines de Chine, il n'y a 
pas un Européen qui obtiendrait de semblables crédits. 
Une justice à rendre à la clientèle chinoise, c'est qu'elle 
est d'une fort grande exactitude pour tout ce qui con- 
cerne les affaires commerciales et que, bien rarement, 
elle laisse protester ses effets. 

Il est une opération qui se fait en Cochinchine très 
couramment. La colonie produit surtout du riz. Or, quel 
est l'acheteur, l'exportateur de cette marchandise ? 
C'est le Chinois. Et voici comment s'y prennent les fils 
de Han : Un Chinois arrive de Hong-Kong ou de Singa- 
pore, porteur d'une lettre de crédit de 100.000 dollars. 
A l'aide de cette ouverture, il se fait avancer les som- 
mes qui lui sont nécessaires, part dans Tintérieur de 
la colonie, achète à bas prix les récoltes, et, au mo- 
ment des moissons, charge les navires sur rade ; il tire 
pour se payer sur son correspondant, à 15 ou 30 jours 
de vue et, avec les nouveaux fonds qu'il vient de réa- 
liser contre son papier, fait d'autres achats. 11 agit de 
cette façon pour les poivres, les sels, les soies, etc. 

Si les Européens pouvaient prendre la même initia- 
tive et faire de semblables opérations, en les conduisant 



COMMERCE 455 

plus savamment par suite d'une intelligence commer- 
ciale supérieure, leurs affaires prendraient une exten- 
sion considérable (1). 

Il existe à Saigon une Chambre de commerce com- 
posée de onze membres y compris le président. Ils 
sont Français ou étrangers, élus pour deux ans : 1^ par 
les négociants français, majeurs de vingt et un ans et 
patentés depuis six mois; 2° par les négociants indi- 
gènes âgés de vingt-cinq ans et payant une patente de 
quatrième classe au moins ; 3^ par les négociants étran- 
gers âgés de vingt-cinq ans et pourvus d'une patente 
de deuxième classe au moins. La Chambre de com- 
merce choisit dans son sein deux membres du Conseil 
colonial; aussi le mode d'élection a-t-il été réglé de 
telle sorte que les membres français élus par les élec- 
teurs français ou annamites puissent seuls parvenir 
au Conseil colonial, à Texclusion des membres étran- 
gers, européens ou asiatiques. La Chambre de com- 
merce a récemment émis le vœu de voir éteindre son 
action politique pour concentrer tous ses efforts sur 
les questions économiques. 

Les transactions commerciales sont rares chez les 
Mois, et ne se font que par le troc, sous l'empire de 
la nécessité. Le commerce consiste surtout en échanges 
de tabac (2), résine, torches de résine, huile de bois, 
roues pleines pour voitures à bœufs, rotins, nattes en 



(1) M. J. Mario Lauré, de la Banque de Tlndo-Chine, succursale de 
Saïgon, a bien voulu nous fournir quelques renseignements très inté- 
ressants sur les Banques ; nous lui adressons, ici, nos remerciements. 

(2) Le tabac, coupé menu et séché, est conservé dans des tuyaux de 
bambou bien secs. Ces tuyaux ont de 80 centimètres h 1 mètre 20; ils 
sont bouchés avec de Therbe sèche ou avec un morceau de clûffon et 
conservés au-dessus du foyer. 



456 LA COCHINOHINE CîONTEMPOHAINE 

latanier, herbes médicinales, cire, roiel, dépouilles 
d'animaux sauvages, du paddy, du sésame, du coton, 
de la ouate, les bœufs, les buffles et les porcs, contre 
du sel, des cotonnades rouges et blanches, des outils 
en fer, du laiton et de la verroterie, des fers de coupe- 
rets, des clochettes, des grelots, de la chaux à bétel, 
des poteries vernissées, des noix d'areo sèches, des 
poissons salés ou en saumure. Aucune marchandise 
ne possède de valeur fixe; tout dépend, à cet égard, 
de la saison, de Tabondance de la récolte passée; 
Fétat des routes, la plupart du temps obstruées et 
rendues impraticables, et la difficulté des voyages 
influent également beaucoup sur les relations com- 
merciales de ces pays, où une des entraves les plus 
sérieuses qui s'y rencontre est un manque complet 
de sécurité; car, même dans les régions soumises 
depuis longtemps à la domination française et où le 
mal est bien moindre qu'ailleurs, les risques à courir 
sont beaucoup trop sérieux et nombreux pour que 
les gens n'y regardent point à deux fois avant de se 
risquer à sortir de leurs villages pour aller trafiquer 
à une petite distance. Les habitants sont d'ailleurs 
d'une grande méfiance dans leurs rapports de com- 
merce, et un échange est une véritable affaire diplo- 
matique entourée des précautions les plus minutieuses 
sur le prix, la quantité, la qualité, la mesure, le mode 
de paiement, etc. 



CHAPITRE VII 

TRAVAUX PUBLICS, VOIES DE COMMUNICATION 



TRAVAUX PUBLICS (1) 

Au début de roccupation les travaux étaient donnés 
de gré à gré à quelques entrepreneurs, presque tous 
anciens soldats qui s'étaient fixés dans le pays. Actuel- 
lement le service des travaux publics est bien orga- 
nisé et les ouvrages à exécuter sont Tobjet d'une adju- 
dication au rabais, conformément aux usages de la 
métropole. On peut cependant faire remarquer que dans 
les adjudications il y a certaines différences. En France 
par exemple, pour être admis à soumissionner, il faut 
produire des certificats émanant d'ingénieurs, d'of- 
ficiers d'artillerie ou du génie, constatant qu'on a déjà 
exécuté des travaux du même genre. En Cochinchine 
il n'est exigé aucun certificat d'aptitude, ce qui s'expli- 
que par le petit nombre d'entrepreneurs et l'éloigne- 
ment de la colonie ; malheureusement parfois il arrive 
que les adjudicataires ne peuvent pas terminer les tra- 

(1) Nous devons h notre ami M. Dausque qui, à Saigon représentait 
la maison Eiffel, et auquel entre autres travaux on doit Télégant pont 
des Messageries surTArroyo chinois, d'intéressants détails sur les tra- 
vaux publics. Qu'il reçoive ici nos remerciementa. 



458 LA OOCHINCHINE CONTEMPORAINE 

vaux entrepris et que le gouvernement est obligé de 
les achever en régie. 

Le service des travaux publics est composé d'un In- 
génieur en chef des Ponts et Chaussées, directeur. Il 
a sous ses ordres un Ingénieur ordinaire chargé spé- 
cialement des routes, ponts, canaux, phares et d'un 
architecte principal des bâtiments civils. L'ingénieur 
ordinaire, appelé chef du service des travaux publics, 
a sous sa direction des sous-ingénieurs, des conduc- 
teurs, des piqueurs et des surveillants selon les besoins 
du service. 

Les sous-ingénieurs sont dits coloniaux. Us sont 
recrutés parmis les conducteurs des Ponts et Chaus- 
sées de France, ayant déjà plusieurs années de séjour 
en Cochinchine, qui, par leurs aptitudes, leur travail et 
leur connaissance du pays, sont d'une très grande 
utilité aux ingénieurs. Les conducteurs ne proviennent 
pas tous de la métropole : ce sont des employés ne 
faisant pas partie des Ponts et Chaussées, mais ayant 
cependant des connaissances suffisantes et l'habi- 
tude des travaux. Les dessinateurs sont en presque 
totalité des Annamites sortant du collège Chasseloup- 
Laubat ou des Indiens de Pondichéry. Les Annamites 
arrivent à faire d'excellents dessinateurs au point de 
vue de la copie, grâce à la patience dont ils sont 
doués. 

L'Ingénieur en chef directeur, l'Ingénieur ordi- 
naire et un Sous-Ingénieur résident à Saïgon, ainsi 
que le personnel nécessaire des bureaux de comptabi- 
lité, décomptes, etc. Il est détaché dans les centres 
importants des Sous-Ingénieurs coloniaux ou, à leur 
défaut, des conducteurs principaux faisant fonctions 



VOIES DE COMMUNICATION 459 

d'ingénieurs. Ces sous-ingénieurs prennent le nom 
d'Ingénieurs chefs de circonscription. 

L'ingénieur de circonscription s'occupe uniquement 
des travaux de toutes sortes qui se font dans les limi- 
tes de sa circonscription. Il traite, avec l'autorisation 
de l'ingénieur en chef, les marchés peu importants 
avec les entrepreneurs; c'est lui qui établit les de- 
comptes ou états d'avancement des travaux donnant 
lieu à paiement d'à-comptes pour Tentrepreneur. I/in- 
génieur de circonscription commande directement les 
conducteurs répartis sur différents points de sa circon- 
scription et rien ne peut s'exécuter sans Son approba- 
tion. 

11 est assez étonnant qu'il y ait relativement peu de 
conducteurs des Ponts et Chaussées de France qui con- 
sentent à aller en Cochinchine, car si le climat est rude, 
ils trouvent de grandes compensations dans l'augmen- 
tation des traitements. Les appointements des em- 
ployés des Ponts et Chaussées sont à peu près quin- 
tuplés. Les ingénieurs font très largement la part du 
climat en n'exigeant d'eux qu'un travail modéré. 

Nous pensons qu'il serait utile de prolonger le temps 
de séjour des ingénieurs, car il est facile de compren- 
dre combien est nuisible, à tous les points de vue, le 
changement si fréquent des chefs. Il serait à désirer 
qu'on augmentât le personnel des ingénieurs de façon 
à ce que la maladie ou le départ de l'un d'eux n'ait 
pas pour résultat de produire dans le service des 
arrêts qui entravent la marche des travaux et font 
perdre un temps précieux. 

Le manque d'ingénieurs a aussi cet effet qu'un nou- 
vel arrivé se trouve, sans être guidé par ses collègues. 



460 LA GOCHINCHINE CONTEMPORAINE 

en face de situations arriérées, d'études et de travaux 
dont il ne connaît pas les détails antérieurs. De plus le 
fréquent changement d'ingénieurs ne leur permet pas 
de terminer les ouvrages qu'ils ont étudiés et il arrive 
que souvent, les fonctionnaires qui se succèdent 
n'étant pas du même avis, introduisent dans les plans 
des modifications qui entraînent des pertes de temps 
et des dépenses nouvelles. 

Dans les travaux on peut tirer un très bon parti des 
ouvriers du pays, Chinois et Annamites, non seule- 
ment pour les maçonneries et les charpentes en bois, 
mais aussi pour le travail des fers. Le revêtement des 
ponts importants qu'on a exécutés depuis deux ans a 
été fait dans d'excellentes conditions par les indigènes. 
On remarque cependant qu'en général les Chinois sont 
plus aptes aux travaux de maçonnerie, de taille des 
pierres, des charpentes en bois, et que les Annamites 
sont préférables pour le travail des métaux. Ces der- 
niers sont plus dociles que les Chinois qui se confor- 
ment moins fidèlement aux ordres de leurs chefs et 
veulent faire souvent suivant leurs idées, persuadés 
que les Chinois possèdent toute science et toute ha- 
bileté. 

II 

VOIES MARITIMES 

La Cochinchine correspond avec la métropole au 
moyen de paquebots et de transports : 

1** Des transports de l'Etat partant tous les deux mois 
de Saigon et de Toulon ; 

2*» Des paquebots de la Compagnie des Messageries 



VOIES DE COMMUNICATION 461 

7nariUmes , dont le service est bi-mensuel , et les 
escales établies à Port-Saïd, Sue25, Aden, Pointe de 
Galles et Singapour ; 

3" Des paquebots d'une compagnie anglaise dont le 
service est également bi-mensuel, mais qui s'arrêtent â 
Singapour en venant de France. Ces courriers corres- 
pondent avec Saigon au moyen des bateaux qui font le 
trajet entre les deux ports* Au mois de janvier 1882 on 
a inauguré la ligne de Poulo-Condore-Singapour en 
concordance avec la malle anglaise et celle de Saigon 
au Tonkin. Ce service est subventionné" par la colonie 
ainsi que celui du Tonkin, à raison de 18 tir. par lieue 
marine parcourue. 

La ville de Saigon est reliée aux colonies voisines et 
aux ports de rivière par 45 courriers mensuels régu- 
liers (intérieur 38, Chine 2, Singapour 4, Tonkin 1). 
Les Messageries maritimes ont trois paquebots en 
station et ce nombre sera doublé si la tête de la ligne 
du Japon est , suivant la demande du Conseil colo- 
nial (1), reportée de Hong-Kong à Saigon, avec escale 
à Manille. Nous avons quelques caboteurs à vapeur. 
La navigation sur TAnnam et le Tonkin, grâce à réta- 
blissement de droits différentiels et à la création d'un 
service régulier entre Saigon, Quin-nhon, Tourane et 
Haïphong, prend un développement considérable. Nous 
avons enlevé à Hong-Kong le monopole du commerce 
de charge. En 1881, l'exportation des cotonnades pour 
Quin-nhon et pour Tourane, article nouveau et très 

(1) Lô Conseil colonial, dans fia séance du 17 nov9DQbr« 188)^» a invité 
Tadministration à, négocier, tant avec les Messageries maritimes qu'a- 
vec^ les autre» compagnies, la création d'une ligne de Saïgon h Manille 
ot h Yokohama. La subvention ne doit être calculée que sur le trajet 
de Saigon à Manille, avec la tête de ligne à Satgon. 



462 lÀl cochinchine contemporaine 

avantageux, s'est élevée à 1.200.000 francs. D'impor- 
tantes transactions sur les soies ont eu lieu cette 
même année : Tindustrie du dévidage, après plusieurs 
échecs successifs, est aujourd'hui assurée de son appro- 
visionnement en matière première et paraît destinée à 
prospérer. 

L'éclairage des certes diminue dans une notable 
proportion le taux de l'assurance maritime en donnant 
une grande sécurité à la navigation. Aussi M. Le Myre 
de Vilers a-t-il fait décider la construction de nom- 
breux phares en aval de Saigon à Poulo-Gondore, sur 
la pointe Kéga, au cap Padaran et au Cua-Cam. Les 
premiers seuls sont sur nos possessions, les trois 
derniers sur le territoire annamite. La construction de 
ces phares s'impose dans un double intérêt humani- 
taire et commercial: nous ne pouvons rester en arrière 
du mouvement général. Les deux feux de la rivière 
de Saigon seront bientôt allumés. Le phare de Poulo- 
Condore, en construction coûtera environ 100.000 
francs ; le pénitencier se charge de Touverture de la 
route, de la fourniture de la chaux, du batelage, ainsi 
que d'une partie de la main-d'œuvre. 

Le service des phares, qui se trouvait en partie sous 
l'autorité de la marine, a été remis entièrement entre 
les mains de l'administration locale (1). 

III 

VOIES FLUVIALES 

Au début de notre conquête, les communications 
terrestres étaient difficiles; aussi les voies fluviales 

(1) Dépêche ministérielle du 10 juin 1881. 



VOIES DE COMMUNICATION 463 

étaient-elles les plus fréquentées , ce qui accrédita 
ropinioD, aujourd'hui reconnue fausse, que les Anna- 
mites préféraient leurs sampans et leurs barques à 
tout autre mode de locomotion. 

Une compagnie de navigation à vapeur, celle des 
Messageries de Cochinchine, est subventionnée par le 
gouvernement. Elle assure, dans l'intérieur de la colo- 
nie, le service avec Mytho et Phnum-Penh par Vinh- 
Long, Sadec, Soctrang, Chaudoc et Bentré. Elle fonc- 
tionne depuis les premiers mois de 1882 et remplit le 
vœu de l'administration qui était de faire desservir nos 
chefs-lieux tous les jours ou tous les deux jours, de 
relier les marchés importants de Touest, Vung-Liem, 
Cho-Lach, Baké à Saigon, le port exportateur, et de 
permettre Tarrivée facile, au chef-lieu de la colonie, 
des produits agricoles et industriels du Laos et du 
Cambodge, descendus par le Mékong. 

De nouveaux canaux ont été creusés depuis notre 
établissement pour faciliter la navigation des bateaux 
à vapeur, et de grands projets d'amélioration des 
voies navigables ont été conçus dans ces derniers 
temps. Ainsi le canal de Vinh-té, qui met en com- 
munication le port de Hatien avec le Bassac et avec 
Saigon, doit être approfondi pour permettre le 
passage de bateaux d'un assez fort tonnage. L'im- 
portance de ce canal deviendra de plus en plus con- 
sidérable si on perce l'isthme de Kraw (péninsule 
malaise) [1]. 

Au seul point de vue de la surveillance intérieure 
de notre colonie, nous avons d'ailleurs un avantage 

(1) PresquMIe de Majacca, par le 10» lat. N., presque en face de Hatieii. 
Ce percement abrégera de plusieurs jours la navigation. 



464 LA OOCHINCHINE CONTEMPORAINE 

considérable à ouvrir â nos navires de guerre, à nos 
croiseurs et à nos avisos, une porte sur cette côte 
occidentale qu'aucune voie ne relie à Tintérieur. Le 
canal de Cua-Tieu, étudié par M. Tingénieur-hydro- 
graphe Renaud (1), doit être un canal à grande sec- 
tion, destine à joindre la rivière de Saïgon au Grand- 
Fleuve, près de Mytho, sans passer par la mer (lon- 
gueur 16 kil. 700, largeur 60 mètres, profondeur 
5 mètres au minimum). Ce projet a donné lieu à l'in- 
vention, par M. Renaud, d'un système de réservoirs 
régulateurs, destinés à prévenir la formation des dos 
d'âne des arroyos et des canaux. Le même ingénieur 
a dressé un projet de canal de Mytho au Bassac, qui 
permettrait au riz des arrondissements de Vînh-Long, 
de Travinh et de Soctrang de se rendre plus rapide- 
ment à Saïgon. Cette voie, qui existe depuis le creuse- 
ment, en 1876, du canal de Traon, a besoin d'être 
améliorée. Elle permet déjà aux bateaux de la Com- 
pagnie fluviale de desservir directement les postes 
voisins des embouchures, Travinh, Cantho, Soctrang, 
en évitant le détour par Ghaudoc ; elle donnerait une 
voie directe et commode pour jonques chargées qui 
peuvent difficilement suivre les fleuves où la brise est 
trop forte et la lame trop haute, et qui étaient jadis 
forcées de s'engager dans les rachs de traverse 
toujours sinueux et encombrés de dos d'âne (2). Les 
trois canaux précédents complètent le réseau des 
grandes voies fluviales qui couvre le pays ; ils four- 
nissent en effet : l** un premier canal réunissant les 
cours d'eau du bassin de l'Est et du bassin de l'Ouest 

(1) Renaud, Excurs. et reconn., n" 3. 

(2) Renaud, Excxtrs. et reconn., n« 4, p. 1^. 



VOIES DE COMMUNICATION 465 

qui arrosent les pays les plus riches de la colonie, 
rattachant le port d'exportation, Saigon, aux pays de 
production, évitant le passage par mer pour les com- 
munications avecTOuest et reliant directement Saigon 
à tous les centres de l'Ouest et au Cambodge ; 2° un 
canal coupant transversalement les branches du Delta, 
qui rapprochera des marchés du pays du Bassac, très 
fertile, mais privé de tout moyen de communication 
directe avec la capitale ; 3° un canal donnant accès au 
golfe de Siam(l). 

Par malheur, certains travaux de drainage pré- 
sentent de grandes difficultés, car les terrains voisins 
des arroyos sont souvent si fluides que les vases 
enlevées sont aussitôt remplacées par d'autres boues 
descendant des berges. C'est une des raisons qui dé- 
montrent la nécessité d'abandonner les canaux à petite 
section qui s'envasent trop facilement et dans lesquels 
il est impossible de prévenir la formation, des dos 
d'âne. Déplus, les grandes sections permettent seules 
les parcours rapides par bateaux à vapeur, impos- 
sibles à obtenir dans des profils étranglés où un 
bateau occupe une partie importante du canal. 

Les embarcations les plus variables par la forme et 
les dimensions circulent sans cesse sur les arroyos, 
depuis le léger sampan et les barques jusqu'aux 
jonques de mer. En général, les passagers et l'équi- 
page se groupent autant que possible pour consacrer 
le plus grand espace au transport des marchandises. 

(1) Renaud, Excurs. et reconn., n» 4, p. 206. 



LA GOCHIKCâlMB 



30 



466 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 



IV 



VOIES TERRESTRES 

Les routes, améliorées pendant ces dernières 
années, ne faisaient pas défaut sous la domination 
annamite. Gia-Long avait employé ses ingénieurs 
français à réparer une voie ancienne partant de Hué 
et aboutissant à Mytho, en passant par Long-thanh, 
Bien-hoa, Saigon et Gholon; il ouvrit de nouvelles 
artères entre les chefs-lieux de province, larges de 
16 à 20 mètres, bordées d'arbres, franchissant les 
arroyos secondaires et parfois des rachs de 80 mètres 
de largeur, sur une multitude de ponts; il y établit des 
relais et des postes militaires pour la protection du 
commerce. Ces routes, si elles ne présentaient pas la 
perfection de nos ouvrages similaires, font honneur 
au grand empereur et suffisaient amplement aux 
besoins d'une population agricole (1). 

On a pu, au début de notre établissement, croire 
que les Annamites n'attachaient pas au temps l'impor- 
tance et le prix que lui donnent, en Europe, la rapidité 
de nos relations commerciales ; on pouvait penser que 
jamais ils ne comprendraient le proverbe anglais : 
Time is money^ en les voyant s'arrêter sans témoigner 
la moindre impatience lorsque le courant et l'état de la 
marée leur en faisaient une obligation. Cette tran- 



(1) Une inscription, gravée sur une pierre trouvée près du canal de 
Vinh-té, témoigne de la sollicitude des rois de i'Annaai pour les grandes 
voies militaires et commerciales. 



VOIES DE COMMUNICATION. 467 

quillité s'expliquait parfaitement chez ,de8 hommes 
gênés dans leurs transactions par des douanes inté- 
rieures et par des prohibitions commerciales, obligés 
de se contenter d'un mai^vre bénéfice et craignant que 
la fortune acquise ne devînt pour eux une source de 
tracasseries de la part des mandarins. Il n'en est plus 
de même aujourd'hui : l'Annamite de la campagne, qui 
a vu décupler les occasions de vendre sa récolte, a 
mis des champs nouveaux en culture, et il sait tout 
aussi iien que le paysan français apprécier la valeur 
du temps. 

Au moment de notre conquête, les routes de Gia- 
Long, mal entretenues sous Minh-Mang et sous Tu- 
Duc , devenaient impraticables pendant la saison des 
pluies ; elles disparurent en partie et les tronçons sub- 
sistants n'étant plus reliés par les ponts, tombés en 
ruines, ne rendaient plus que de faibles services. Le 
mal, déjà bien grand en 1858, ne fît que s'accroître 
pendant les premières années de Toccupation. Les 
soucis des opérations militaires, l'incertitude qui pla- 
nait sur la durée de notre séjour amenèrent les Fran- 
çais à se désintéresser des travaux publics qui n'avaient 
pas une utilité stratégique (1). L'amiral Ohier réagit le 
premier contre cette tendance ; il voulut assurer les 
communications fluviales et terrestres, construisit des 
ponts et fit draguer le port d'Hatien. Ses successeurs 
abandonnèrent en grande partie l'œuvre ébauchée (2), 



(1) L'amiral Bonard fit toutefois draguer quelques arroyos. 

(2) On trouYe cependant de3 travaux exécutéa en 1871 et 1873, 80U9 
l'amiral Dupré, en 1874 sous l'amiral Krantz, en 1875 et 1876 sous l'ami- 
ral Duperré, en 1877 sous Tamiral Lafont, dont les plus considérables 
sont les canaux de Chogao, de Traon et de Setsay-Phutuc. 



468 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

les ponts, dévorés par les termites, s'écroulèrent, les 
canaux s'envasèrent, les chaussées disparurent sous la 
végétation. En dehors des grandes voies fluviales, ac- 
cessibles à nos canonnières, les voyages dans l'inté- 
rieur devinrent de plus en plus difficiles. Le premier 
administrateur, absorbé par ses fonctions judiciaires, 
ne quitta plus sa résidence ; les Annamites, qui par 
leur organisation familiale et sociale, par leur caractère 
craintif, tendent à se soustraire à l'action du gouver- 
nement central, concentrèrent leurs intérêts dans le 
village, où la tyrannie des notables put se donner libre 
carrière. Ainsi s'expliquent les nombreuses insurrec- 
tions locales qui éclatèrent de 1870 à 1878 sur de nom- 
breux points du territoire, sous la direction de quelques 
pirates. Les ressources disponibles de la colonie 
étaient alors dépensées le plus souvent à Saïgon, sous 
les yeux des gouverneurs, en embellissements ou en 
bâtiments : palais du gouvernement (7 millions de fr.), 
cathédrale (3 millions), jardins, kiosques, égouts, ter- 
rassements , étabUssements maritimes. Ces travaux 
étaient d'une utilité incontestable, mais il n'aurait pas 
fallu sacrifier l'intérieur au profit de la capitale. 

Le gouvernement civil rompit avec ces pratiques et 
rencontra d'abord une vive hostilité. Les négociants 
européens, accoutumés à faire toutes leurs opérations 
commerciales par l'intermédiaire des Chinois de Cho- 
lon, ne comprenaient pas le grand intérêt que nous 
avions à appeler à nous les indigènes, à développer 
les rapports avec les Annamites, pour accroître nos 
exportations, et, par suite, leurs bénéfices. Le person- 
nel administratif , considérait le transport par eau 
comme préférable à tout autre et ne se rendait pas 



VOIES DE COMMUNICATION 469 

compte que nous facilitions son action sur la justice, 
la police, l'instruction en reliant les villages entre eux 
et aux centres de population. Les entrepreneurs de 
travaux publics, habitués à des dépenses annuelles de 
deux à trois millions pour la construction de maisons 
à Saigon, dont la durée rie dépassait pas six années, se 
croyaient menacés. Les intérêts des deux races parais- 
saient opposés : les Européens voulaient absorder les 
produits du budget sans souci de l'avenir, et les Anna- 
mites, incapables de se défendre, opposaient la force 
dlnertie à notre domination, payaient Timpôt ou se 
révoltaient quand l'abondance de la récolte le leur 
permettait. 

Les craintes intéressées des entrepreneurs étaient 
vaines d'ailleurs puisque le gouvernement se propo- 
sait de consacrer annuellement six millions de francs 
pour la construction ou la réparation des bâtiments, 
des ports, des phares et l'entretien des routes. Il n'y 
avait pas suppression de travaux, mais une répartition 
nouvelle et plus équitable de ceux-ci. 

Il est maintenant reconnu , comme Ta démontré 
M. l'ingénieur des ponts et chaussées Thévenet, dans 
un très remarquable rapport du Conseil colonial (1), 
que, malgré la multiplicité des arroyos et des rachs, 
le réseau naturel fluvial de la Basse-Cochinchine se 
borne aux grandes artères , les bras du Mékong, le 
Donnai, la rivière de Saigon, une partie des Vaïcos. 
Ces cours d'eau ont un débit propre considérable qui 
maintient une profondeur suffisante pour la navigation 
en tout état de la marée : ce réseau de voies naviga- 

(1) Session de 1880. 



470 LA COOHINCHINE CONTEMPORAINE 

bles, d'un développement de 600 kilomètres, encore 
à améliorer sur certains points, est insuffisant pour le 
service de toutes les transactions commerciales de la 
colonie, surtout pour celles des provinces orientales 
traversées par le cours supérieur du Donnai' et de la 
rivière de Saigon. Les Annamites l'avaient compris et, 
nous ravons vu, ils avaient suppléé, surtout à l'Est, 
aux voies fluviales par des routes terrestres. 

D'ailleurs les arroyos disparaîtront fatalement par 
le colmatage naturel du pays et on ne pourra jamais, 
sauf pour quelques voies, les plus importantes, lutter 
contre leur envahissement par les millions de mètres 
cubes de vase déposés chaque année dans leur lit, et 
un jour il ne restera à la navigation que les grandes 
voies fluviales dont nous parlions plus haut. Ces con- 
sidérations doivent guider nos efl'orts pour ouvrir des 
routes terrestres. Il nous faut garder les grandes voies 
navigables pour leur destination logique et naturelle, 
mais en les franchissant par des ponts, en reliant 
ainsi des terres aujourd'hui séparées ou trop lentes à 
s'assécher. Les routes se couvriront bientôt de voi- 
tures ; la création du réseau suburbain de Saigon a 
transformé les marais en jardins et amené la circula- 
tion de 109 voitures de maîtres, dont 80 appartien- 
]ient à des indigènes. En dehors de Saigon, dans les 
régions où les routes sont déjà nombreuses, bien 
qu'imparfaites, dans l'arrondissement de Thu-dau-mot 
par exemple, il existe 2.600 véhicules terrestres et 
près de 20.000 animaux de trait pour une population 
de 52.000 âmes, presque un attelage double par 
famille. 

Dans tout pays, le développement des voies de 



VOIES DE COMMUNICATION 471 

communication amène de grands progrès dans la cir- 
culation des richesses, dans la sécurité politique et 
facilite la diffusion de la civilisation. 

Aussi, pour compléter l'exemple fourni par la créa- 
tion des routes autour de Saigon, il faut rémarquer 
que dans la partie du pays arrosée par le cours infé- 
rieur du Bassac, la plus mal partagée sous le rapport 
des voies de communication avec Mytho et Saigon 
(10 jours de voyage pour les jonques à destination de 
Cholon), de grands espaces de terre restent en friche 
à cause du prix élevé du transport aux grands marchés 
de Cholon et de Saigon : le cultivateur, écrasé par les 
frais, ne tirerait pas de la vente de ses produits un 
prix rémunérateur. Cependant, en dépit de ces con- 
ditions déplorables, cette contrée fournit à elle seule 
le 1/6 du riz exporté de notre colonie. 

L'ouverture d'une voie nouvelle amène le défriche- 
ment de terrains incultes : quand on creusa, il y a quel- 
ques années, le canal de Traon, reliant le Rach-Baké 
au Rach-Traon, des demandes de concession furent 
introduites et les terrains accordés sont maintenant en 
plein rapport. L'administration est largement récom- 
pensée de ses sacrifices par le paiement de l'impôt sur 
les nouvelles rizières et par les droits acquittés par 
les riz exportés. Il reste encore, dans cette région, 
40.000 hectares d'une égale fertilité qui seront défri- 
chés dès qu'une voie de communication permettra le 
transport du riz à bon marché (1). 

C'est une considération importante dans un pays où 
la surface cultivée n'atteint pas actuellement le 1/10 

(1) Renaud, Eœcurs. et reconn., n° 4, p. 191. 



472 LA CONCHINCHINE CONTEMPORAINE 

de la superficie totale : les bords des arroyos sont 
seuls exploités comme le sont toujours les marges 
d'une voie de communication quelconque (1). 

La surveillance politique sera facilitée par l'ouverture 
du réseau des routes terrestres venant se greffer sur les 
voies navigables ; elles abrégeront les distances et le 
temps nécessaire à les parcourir. Ainsi les rachs sans 
profondeur qui font communiquer les bras du Mékong, 
imposent aux bateaux chargés, Tobligation de remon- 
ter le cours d'une branche jusqu'à son confluent pour 
redescendre ensuite ; il en résulte que Mytho et Bentré 
qui ne sont qu'à 13 kilomètres ne peuvent être en 
communication que par des bateaux obligés de faire 
60 Idlomètres ; Bentré et Travinh séparés par 25 kilo- 
mètres sont réunis par des bateaux faisant 110 kilo- 
mètres, dans les deux cas le parcours est près de cinq 
fois plus long par les bras du fleuve que par une route 
terrestre. De plus le courant contrarie Tembarcation 
pendant une partie du parcours : on voit fréquemment 
bes barques, montées par 10 ou 15 rameurs, amarrées 
à la berge lorsque le courant est trop fort et quand 
elles s'engagent dans des arroyos, elles sont obligées 
d'attendre la haute mer pour franchir le dos d'âne. 

Nous avons fait ressortir, plus haut, l'importance de 
l'ouverture des routes pour la diffusion de l'instruction 
primaire. Lorsque l'école est séparée du hameau par 
des marais ou des broussailles inextricables, lorsque 
l'accès en est rendu presque impossible, surtout pen- 
dant la saison des pluies, la famille hésite à envoyer 
l'enfant à l'école et à lui imposer un trajet qui n'est 

(1) Thevenet, op. cit.^ p. 427. 



VOIES DE COMMUNICATION 473 

pas toujours sans danger. Alors, dans un pays disposé 
à faire de grands sacrifices pour Tinstruction, à la place 
d'Annamites illettrés, ne sachant que manier la rame 
de leur sampan, on pourra espérer voir des jeunes 
gens grandir à leurs propres yeux par une science 
naguère inaccessible, habiles artisans de la pros- 
périté de la colonie et sans doute reconnaissants à 
la France des efforts généreux faits pour leur patrie 
d'origine (1). 

Le Gouvernement a successivement reconnu et 
classé les routes, les chemins, les arroyos, ouvert et 
empierré les chaussées et construit des ponts. Il a, par 
une heureuse imitation de la métropole, divisé les 
routes en routes coloniales, routes d'arrondissement, 
chemins de grande communication et chemins vici- 
naux (2). Les routes coloniales sont destinées à reher 
les centres les plus importants et à servir d'amorces 
aux routes d'arrondissement ; elles suivent les grands 
courants de circulation commerciale et empruntent 
presque partout le tracé des voies annamites ajiopté 
par Gia-Long. La longueur des routes coloniales a été 
fixée à 939 kilomètres, représentant, au prix de 30 fr. 
le mètre (y compris les ponts) une -dépense de 
28.170.000 fr. Les routes d'arrondissement auront un 
développement de 2.049 kilomètres et coûteront 20 fr, 
le mètre courant. C'est une dépense totale de 70 mil- 
lions pour un réseau de 3.000 kilomètres ; elle sera 
naturellement répartie entre plusieurs exercices par le 



(1) Thevenet, op. cit., p. 2dI, 

[2) Arrêté du 13 décembre 1880. Par arrêté du 12 janvier 1881 les 
arroyos ont été classés comme voies vicinales de grande communica- 
tion. 



474 LA COCHINOHINE CONTEMPORAINE 

Conseil colonial et par les conseils d'arrondissement (1). 
En 1881 et en 1882, on a ouvert, empierré ou remis 
en état : 

Routes coloniales et d'arrondissement 1.282 kilom. 

Chemins vicinaux de grande communication. 965 — 
Chemins vicinaux 1.139 — 

Total 3.386 kilom. 

La traversée des fleuves et arroyos a entraîné la 
construction de ponts : 

Nombre 

de ponts Longueur 

Routes coloniales et d'arrondissement. . . 71 2. 516^70 

Chemins de grande [communication 123 1 .825 05 

Chemins vicinaux 85 1.133 30 

Chemin de fer 18 400 00 

Totaux 297 5.875 05 



Il a été enlevé 350.000 mètres cubes de vase dans 
les arroyos. 

La suppression de la corvée et son remplacement 
par la prestation en nature ont eu les plus heureux 
résultats : les populations, travaillant près de leur 
village à des ouvrages dont ils comprenaient Vutilité 
immédiate, ont apporté à leur tâche beaucoup de zèle 
et d'entrain. 

Dès la première année, il a été ouvert, par la 



(1) Le service de la vicinalité a fonctionné pour la première fois en 
1881. L'installation en a été laissée, dans chaque arrondissement, à rini- 
tiative des administrateurs, qui sont chargés de la direction du service 
vicinal, du mandatement des dépenses, et qui assurent le recouvrement 
des recettes ; dès cette première année les ressources se sont élevées & 
1.819,000 fr. sur lesquels 991.000 représentent la valeur des prestations 
en nature. 



VOIES DE COMMUNICATION 475 

prestation, 500 kilomètres de chaussées, empierré 
17 kilomètres, construit 73 ponts d'une longueur de 
824 mètres ; de sérieuses améliorations ont été appor- 
tées à la navigation par Tenlèvement de 341.000 mè- 
tres cubes de vase. Les résultats obtenus en 1882 sont 
encore plus satisfaisants et l'administration a acquis 
la conviction que, dans une période maxima de dix 
années, la colonie sera dotée d'un magnifique réseau 
de voies vicinales, fluviales et terrestres, pénétrant 
jusque dans les hameaux les plus éloignés (1). 

Il y a intérêt à commencer les travaux de viabilité 
par la construction des ponts qui, surtout, font défaut, 
car il existe bien des tronçons d'anciennes voies ter- 
restres qui, séparés par les cours d'eau, seront ainsi 
mis en communication et rendront d'utiles services 
jusqu'au jour où ils seront renouvelés. 

Une excellente mesure, applicable même en Europe, 
dans certaines régions montagneuses et de parcours 
difficile, a été proposée pour les routes de Cochin- 
chine. Il s'agirait, pour l'administration, de faire cons- 
truire à peu de frais, tous les quatre kilomètres, une 
paillette pour deux cantonniers, en fournissant à ces 
derniers un petit fanal, avec une légère allocation 
mensuelle supplémentaire pour éclairer leur maison 
pendant la nuit, par un feu vert ou rouge indiquant un 
asile sûr au voyageur. Les cantonniers seraient vite 
instruits de leur devoir et du caractère de leurs fonc- 
tions, et deviendraient ainsi un élément d'ordre et de 
sécurité dans l'intérieur (2). 



(1) Rapport au Conseil colonial, session de 1882, p. 238. 

(2) Rapport au Conseil colonial^ année 18U, p. 169. 



476 Lk COCHINOHINK CONTEMPORAINE 

Un grand pont métallique de 80 mètres d'ouverture 
entre les piles a été construit à Saigon sur TArroyo 
chinois. Ce pont, destiné à supporter le passage des 
plus lourdes voitures, présente cependant un aspect 
très léger et très gracieux. Sur les Vaïcos on a établi 
aussi des ponts métalliques de 3 à 400 mètres de 
longueur, supportés par des palées métalliques reposant 
sur des piles métalliques en pieux de fer vissées dans le 
sol. Le pont de Ben-Luc, où la profondeur de la rivière 
est de 12 mètres, est élevé de 10 mètres au-dessus du 
niveau des hautes eaux et se compose, au milieu de la 
rivière, de trois grandes travées de 60 mètres d'ouver- 
ture ; les travées adjacentes rejoignant les rives ont 
seulement 21 mètres 60. Le pont de Tanan est formé 
d'une grande travée de 80 mètres et de travées 
de 21 mètres 60. La profondeur du Vaïco est de 20 
à 22 mètres à cet endroit. Pour ce pont on a dû, 
à cause de la grande longueur des pieux à vis, les 
exécuter en tubes en fonte de 50 centimètres de 
diamètre et d'une épaisseur calculée suffisante. Les 
vis ont 1 mètre 20 de diamètre. Tous les pieux soit en 
fer, soit en fonte, composant une pile sont fortement 
reliés ensemble par des armatures de manière à 
présenter la résistance nécessaire aux chocs des 
trains de bois ou des navires. 

On peut comprendre que l'installation de ces ponts, 
avec des profondeurs d'eau pareilles et les mouvements 
de marée, présentant des difficultés très sérieuses. 

En dehors de ces grands ponts on remarque en 
Cochinchine des petits ponts d'un genre tout parti- 
culier et ^^])éiés ponts saïgonnais. Ces ponts sont dus 
à l'inspiration de M. Le Myre de Vilers qui, préoccupé 



VOIES DE COMMUNICATION 477 

du peu de durée des ponts en bois, cherchait à les 
remplacer par des ponts en fer d'un montage facile 
et, de plus, présentant cet avantage d'être composés 
de telle sorte que les mêmes pièces pussent servir à 
établir des ponts de différentes portées, afin que les 
administrateurs pussent avoir en magasin à l'avance 
les éléments des ponts reconnus nécessaires. 

M. de Vilers communiqua ce programme à M. E. Eiffel 
qui étudia la question et arriva à construire les petits 
ponts saïgonnais comme le désirait le Gouverneur. 
Ces ponts, tout en acier, sont composés d'éléments tous 
identiques et permettent de former par leur réunion 
des ponts de 6 mètres, 9 mètres, 12 mètres et jusqu'à 
27 mètres de portée. Le montage est des plus faciles, 
et la résistance telle que des voitures de quatre tonnes 
attelées de trois chevaux peuvent y circuler. 

Les véhicules circulant sur les routes de la Gochin- 
chine sont variés. Nous avons déjà décrit les malor 
bars et les isidores de Saigon. Ce n'est que dans la 
ville, ses environs et sur les routes carrossables que 
Ton peut employer les voitures suspendues de fabrica- 
tion européenne. Les voitures indigènes, aux roues 
massives, à peu près indépendantes, traînées par les 
bœufs trotteurs, sont beaucoup plus répandues ; elles 
sont recouvertes par une toiture en paillette qui 
garantit des rayons du soleil. Une paire de bœufs 
trotteurs peut parcourir environ 50 kilomètres par 
jour et passe par des chemins impraticables à d'autres 
attelages. Les bœufs sont souvent remplacés par les 
buffles, à la marche lente, régulière et persévérante. 
Les chevaux petits, courts, trapus, ardents et pleins 
de feu, solides et au pied sûr, sont parfois employés. 



478 LA OOCHINCHINE CONTBMPORA.INE 

On ne peut citer que pour mémoire Téléphant. Cet 
animal, qui vit à Tétat sauvage dans plusieurs can- 
tons, n'est plus guère employé comme bête de somme 
que dans l'arrondissement de Ghaudoc, Il permet de 
pénétrer dans le groupe de montagnes habité par les 
Cambodgiens, et isolé au milieu de la plaine qui 
s'étend entre les canaux de Hatien et de Rach-gia. 
Deux ou trois personnes peuvent s'établir dans le 
palanquia; le cornac se place sur le cou de l'animal, 
qui peut encore emporter pour deux ou trois jours de 
vivres. L'éléphant fait de 8 à 10 lieues par jour avec 
un fardeau moyen. Il a besoin, à chaque relai, d'herbe 
et d'eau pour boire et se baigner. 

Le rapport au Conseil colonial, à la session de 1880, 
avant la concession du premier chemin de fer, étu- 
diait quels étaient les obstacles à la construction d'un 
railway et répondait ainsi : 

« Il n'y a pas de montagnes à franchir, partant pas 
de fortes rampes, pas de courbes brusques si oné- 
reuses pour l'exploitation ; il n'y a pas de roches dures 
à percer, pas de terrassements de haut prix; les 
terrains sont encore de faible valeur et les chemins de 
fer ne coûteraient pas plus en Cochinchine que les 
routes nationales en France, s'il n'y avait les cours 
d'eau à franchir ; la nécessité de jeter des ponts est 
absolue pour les routes comme pour les chemins, 
et ce ne serait pas, par conséquent, une objection 
spéciale à ces derniers ; mais en reportant même sur 
la voie ferrée la dépense totale des ouvrages d'art 
dont la route qu'elle remplace aurait dû supporter la 
majeure partie, on reconnaît facilement que la répar- 
tition de cette dépense, sur une ligne de quelque 



VOIES DE COMMUNICATION 479 

importance, laisse encore la dépense kilométrique 
assez faible pour qu'on puisse considérer les chemins 
de fer comme d'établissement facile et économique en 
Gochinchine. Quant à la difficulté des ouvrages eux- 
mêmes, il ne faut pas se Texagérer; Tobstacle prin- 
cipal se trouve dans la profondeur des cours d'eauà 
franchir, tant que cette profondeur ne dépasse pas 
42 à 15 mètres, le pont en fer sur pieux à vis est 
d'exécution normale; sa longueur importe peu, le 
prix du mètre linéaire ne dépendant que de la disposi- 
tion et de l'ouverture des travées et non de leur 
nombre. Un pont de chemin de fer de 60 mètres coûtera 
80 à 90.000 francs, un pont de 600 mètres coûtera 
900.000 francs; la difficulté d'exécution sera sensi- 
blement la même. 

« On objectera aux chemins de fer Tinondation et le 
peu de consistance du sol ; on évitera la première par 
des remblais faciles et de peu de hauteur, si on a 
besoin surtout de se tenir sur le bourrelet qui sépare 
toujours le lit d'un fleuve des plaines inondées par lui. 
Quant à la résistance du sol, des sondages et des 
expériences directes nous ont montré qu'à part 
quelques régions peu étendues où l'assiette d'une 
voie ferrée exigerait une consolidation partielle et 
peu coûteuse du sous-sol, on peut asseoir en toute 
sécurité sur le sol naturel ou sur un remblai bien 
exécuté par l'intermédiaire d'un ballast bien choisi, 
une ligne parfaitement stable, à section étroite 
(de 1 mètre à 1 mètre 20 cent.), pouvant porter un 
train indéfini de véhicules de 10 tonnes, maximum 
plus que suffisant et qu'il paraît même inutile d'at- 
teindre pour servir le trafic à prévoir dans la colonie. 



480 LA COCHINCHINE CONTEMPORAINE 

« Ajoutez à ces conditions de premier établissement 
que Tentretien d'une voie ferrée 'sera, sous un climat 
qui détruit si rapidement les empierrements, relative- 
ment plus facile et moins coûteux que celui d'une 
route un peu fréquentée ; que le combustible est à très 
bon marché, que Ton est assuré du recrutement parmi 
les Annamites d'un personnel parfaitement apte à la 
conduite des trains et à l'entretien de la ligne (1), et on 
reconnaîtra que les chemins de fer cochinchinois, loin 
d'être une utopie, sont une œuvre raisonnable et rela- 
tivement facile (2). » 

Dans la session de 1882 le Conseil colonial a émis 
un vœu pour l'étude d'un chemin de fer de Saigon à 
Krachie et Sambor, passant par Trang-Bang et Tayninh. 
M. Blancsubé, député de la Gochinchine, dans une 
lettre adressée de Paris à ses collègues du Conseil 
colonial, se déclare hautement partisan de cette voie 
ferrée. « Je vois, dit-il, dans cette œuvre une conquête 
pour la France et la civilisation, par les moyens les 
plus pacifiques, de toute la vallée du Mékong, de ces 
vastes régions, dont quelques-unes sont peu ou pas 
habitées, mais qui sont toutes fertiles, qui contiennent 
d'immenses richesses minières ou forestières, de cet 
ancien empire des Khmers qui fut un des plus grands 
et des plus riches du monde, s'il faut en juger par les 
vestiges de sa splendeur. Je vois dans ce chemin de 
fer le moyen de faire affluer à Saigon tous les produits 
de ces trente royaumes ou tribus échelonnés le long 
du fleuve, ceux du Yunnan et des provinces inté- 

(1) Au bout de quatre mois, Tadministratiou a fourni au télégraphe 
des manipulateurs annamites fort habiles. 

(2) Rapport au Conseil colonial, année 1880. 



VOIES DE COMMCNICATION 481 

rieures de la Chine. J'y vois le moyen de faire de 
Saigon un des plus grands entrepôts du monde, d'en 
faire la reine de TOrient (1). » 

Aujourd'hui un tramway à vapeur fonctionne de 
Saigon à Cholon. La concession du chemin de fer de 
Saigon à Mytho , avec prolongement éventuel sur 
Vinh-Long, a été accordée , la ligne sera ouverte 
en 1884. Le tramway de Cholon fut inauguré solen- 
nellement par le Gouverneur et a parfaitement été 
accueilli par les indigènes. Pendant la semaine qui a 
suivi son ouverture il a transporté jusqu'à 2.000 voya- 
geurs par jour : ce nombre se maintient, désormais le 
succès de l'entreprise est assuré. 



POSTES ET TELEGRAPHES 

Le service postal s'est fait longtemps par les U^ams^ 
courriers choisis parmi les miliciens. Il fallait alors à 
une lettre cinq jours pour aller du chef-lieu à Hatien, 
quatre pour Soctrang et trois pour le cap Saint- Jacques. 
C'était de trop longs délais pour un pays qui ne repré- 
sente en superficie que le dixième de la France. On 
reprochait de plus au service des trams de ne pas 
effectuer les trajets à l'aller et au retour dans des con- 
ditions identiques de durée. A l'aller il y avait corres- 
pondance régulière aux bifurcations, mais au retour la 
concordance n'existait pas entre le passage des mes- 
sagers, ce qui produisait des retards de 4, 5, 6 et 
même 12 heures. On employa depuis les bateaux des 

(1) Blancsubé, Pvocès-verb. du Cons. colon,, 13 nov. 1882, p. 8. 

LA GOGHIKGHIME 31 



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